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Le moteur tournait encore sur le parking du supermarché de Riom, un samedi de mars, vers dix-huit heures. Julien tenait un carton à chaussures percé de trous, et à l'intérieur quelque chose grattait doucement contre les parois. Il venait de tendre un billet de cinquante euros à un homme pressé, qui avait déjà refermé sa portière avant de lui souhaiter bonne chance.
Une maison trop calme depuis le départ de la vieille chatte
Julien a trente-quatre ans et travaille comme technicien de maintenance dans une usine de pneumatiques de la banlieue clermontoise. Avec Camille, sa compagne, il habite une petite maison à Châtel-Guyon, au pied des volcans, avec un jardin qui donne sur des prés. Pendant quatorze ans, une chatte noire nommée Praline a régné sur le canapé, le rebord des fenêtres et le panier à linge. Elle est morte au début de l'hiver, simplement de vieillesse, en dormant près du radiateur de la cuisine.
Depuis, la maison leur semblait trop silencieuse, surtout le soir, quand plus rien ne bougeait dans les couloirs. Camille avait rangé la gamelle dans un placard, mais elle continuait de regarder la porte-fenêtre en rentrant du travail. Leur fille Inès, sept ans, réclamait un nouveau chat presque chaque jour, avec une obstination que seuls les enfants savent tenir. Julien, lui, disait qu'il fallait attendre le printemps, laisser passer un peu de temps avant de remplacer une présence aussi familière.
Praline, ils l'avaient récupérée autrefois chez une voisine dont la chatte avait mis bas sous un abri de jardin. À l'époque, personne ne leur avait demandé de papier, et tout s'était passé autour d'un café et d'une poignée de main. Pour Julien, adopter un chat restait donc une affaire simple, presque une affaire de voisinage, qui ne demandait aucune démarche. Il n'avait jamais entendu parler d'une quelconque règle, et franchement, il ne s'était jamais posé la question une seule fois.
Une petite annonce sous une photo de chatons dans un panier
Un soir de mars, Camille fait défiler les annonces d'un site de vente entre particuliers, en cherchant un vélo pour Inès. Entre deux trottinettes apparaît une photo floue de quatre chatons tigrés serrés dans un panier en osier. Le texte tient en deux lignes : chatons à donner contre participation, cinquante euros, secteur Riom, très affectueux. Aucun numéro d'identification, aucune date de naissance précise, simplement un prénom, Fred, et un numéro de téléphone portable à appeler le soir.
Julien trouve le prix raisonnable, presque symbolique, et se dit que cela couvre sûrement la nourriture déjà avalée. Il connaît les tarifs des élevages, plusieurs centaines d'euros, et ne voit pas l'intérêt de payer un pedigree pour un chat de maison. Il appelle le soir même, et Fred répond tout de suite, d'une voix aimable mais un peu pressée. Il propose un rendez-vous dès le samedi, sur le parking d'un supermarché, parce que chez lui, dit-il, c'est compliqué à trouver.
Camille hésite un peu, pas à cause de la loi dont elle ignore tout, mais à cause du lieu du rendez-vous. Elle aurait préféré voir la mère, la maison, l'endroit où les petits avaient grandi pendant leurs premières semaines. Julien la rassure en expliquant que les gens de la campagne n'aiment pas toujours recevoir des inconnus chez eux. Il ajoute qu'il vérifiera que le chaton a l'air vif et propre, et que pour cinquante euros, on ne prend pas un grand risque.
« Pour cinquante euros, je me disais qu'on ne prenait pas un grand risque, c'était presque un service qu'on rendait. »
Un carton à chaussures et un vendeur qui ne laisse rien
Le samedi, Fred arrive dans une camionnette blanche, ouvre le coffre et montre deux chatons restants, dans une caisse de transport. Julien choisit le plus petit, un mâle tigré aux pattes blanches, qui se blottit aussitôt dans le creux de sa main. Il demande machinalement s'il y a un carnet de santé, et Fred répond que les petits sont en pleine forme. Le vétérinaire, ce sera pour plus tard, dit-il, vous ferez les vaccins tranquillement chez vous, comme tout le monde finalement.
Julien paie en liquide, place le chaton dans le carton à chaussures et repart vers Châtel-Guyon avec la radio éteinte. Dans la voiture, il remarque que le chaton paraît vraiment minuscule, beaucoup plus jeune que les deux mois annoncés. Il se dit que certains chats sont simplement plus petits que d'autres, et chasse l'idée sans s'y attarder davantage. Il n'a ni facture, ni certificat, ni nom de famille, seulement un prénom et un numéro de téléphone enregistré dans son portable.
À la maison, Inès baptise le chaton Moka avant même qu'il ait fini d'explorer la cuisine et le dessous du buffet. Il mange peu, dort beaucoup, et pousse de petits miaulements aigus la nuit, comme s'il cherchait quelqu'un. Camille trouve ses yeux un peu collés le matin et les nettoie avec un coton imbibé d'eau tiède. Soyons honnêtes, personne dans la famille n'imagine alors que le problème pourrait venir d'ailleurs que de la santé fragile d'un si jeune animal.
Des yeux qui coulent et un numéro qui ne répond plus
Au bout de dix jours, les yeux de Moka coulent davantage, et il éternue plusieurs fois en jouant avec une pelote de laine. Camille s'inquiète et demande à Julien d'appeler Fred, pour savoir si les autres chatons de la portée sont malades aussi. Le premier appel bascule sur une messagerie impersonnelle, sans prénom, sans message d'accueil, juste une voix électronique. Julien envoie un texto poli, puis un second deux jours plus tard, et aucune réponse n'arrive sur son téléphone.
Il retourne sur le site de petites annonces pour retrouver l'offre, mais l'annonce a disparu, remplacée par un message indiquant qu'elle a expiré. En cherchant le même numéro, il découvre pourtant d'autres annonces, avec des chatons noirs, des chatons roux, toujours à cinquante euros. Les photos changent, les textes se ressemblent, et le lieu varie entre Riom, Volvic et Aubière. Julien commence à comprendre que Fred n'était peut-être pas un simple particulier débordé par la portée surprise de sa chatte.
Ma mère m'a dit que j'étais naïf, raconte-t-il aujourd'hui en riant à moitié, et sur le moment, je l'ai mal pris. Camille, elle, prend rendez-vous dans une clinique vétérinaire de Riom pour le mardi suivant, à dix-sept heures trente. Elle pense surtout à une conjonctivite ou à un coryza, ces maladies des chatons dont parlent les forums. Elle ne se doute pas que la consultation va durer bien plus longtemps que prévu, et pas seulement à cause des yeux.
« Quand le boîtier n'a pas bipé, j'ai compris à la tête de la vétérinaire que le problème n'était pas ses yeux. »
Le lecteur de puce reste muet sur la table d'examen
La vétérinaire, une femme d'une quarantaine d'années aux gestes rapides, examine Moka sous une lampe, puis lui écarte doucement les paupières. Elle confirme un coryza, prescrit un collyre et des antibiotiques, puis attrape un petit boîtier gris sur le comptoir. Elle le passe lentement le long du cou du chaton, puis entre ses omoplates, et l'appareil ne bipe pas. Elle vérifie ensuite l'intérieur des oreilles, à la recherche d'un tatouage, mais la peau reste parfaitement nue et rose.
Elle repose le boîtier et demande calmement où ils ont eu le chaton, et à quel âge on le leur a remis. À l'estimation des dents, Moka a environ six semaines, pas plus, alors qu'un chat ne peut être cédé qu'à partir de huit semaines. Elle explique ensuite que tout chat qui change de propriétaire, vendu ou donné, doit être identifié avant de partir, au nom de celui qui le cède. Puce électronique ou tatouage, peu importe, mais l'identification doit précéder la cession, et non l'inverse.
Et ce n'est pas tout, poursuit-elle, en sortant un formulaire d'un tiroir. Depuis 2022, toute personne qui acquiert un chat doit signer un certificat d'engagement et de connaissance, au moins sept jours avant de l'emporter. Ce délai sert à réfléchir, à mesurer ce qu'implique un animal pendant quinze ou vingt ans. Julien écoute sans rien dire, le chaton contre sa poitrine, en réalisant qu'aucune de ces étapes n'a eu lieu sur le parking du supermarché, ce fameux samedi soir.
Ce que Julien vérifierait aujourd'hui avant de prendre un chaton
La vétérinaire précise encore qu'un vendeur qui cède des chatons contre de l'argent de façon répétée doit être déclaré comme éleveur. Une annonce de vente doit aussi mentionner le numéro d'identification de l'animal, son âge, et le numéro SIRET quand il s'agit d'une activité. Rien de tout cela ne figurait sur l'annonce de Fred, qui se présentait pourtant comme un particulier sans histoire. Pour Julien et Camille, ce n'est pas une faute à payer, mais une famille qui a servi de débouché à un trafic discret.
La consultation, les médicaments et l'identification de Moka, posée enfin le jour même à leur nom, coûtent près de cent soixante-dix euros. On connaît tous ça, ce moment où une bonne affaire finit par coûter trois fois son prix de départ. Le chaton guérit en deux semaines, il grossit, il grimpe désormais aux rideaux et dort sur les pieds d'Inès. Julien a signalé les annonces au site et à la direction départementale chargée de la protection des animaux, avec les captures d'écran gardées.
Il ne regrette pas Moka, qui fait maintenant partie de la maison, mais il regrette la facilité avec laquelle il a tendu son billet. Ce chaton aurait pu mourir dans le carton, dit-il simplement, et personne n'aurait jamais su d'où il venait. Aujourd'hui, il conseille à ses collègues d'exiger un numéro de puce dès le premier coup de téléphone. Il leur dit aussi de se méfier des rendez-vous sur un parking, et de ne jamais repartir avec un animal le jour même de la rencontre.
« Ce chaton aurait pu mourir dans le carton, et personne n'aurait jamais su d'où il venait. »
- Exiger que le chat soit identifié par puce ou tatouage au nom du cédant, même s'il est donné gratuitement.
- Signer le certificat d'engagement et de connaissance au moins sept jours avant d'emporter l'animal.
- Vérifier que le chaton a au moins huit semaines au moment de la cession.
- Demander un certificat vétérinaire et regarder si l'annonce affiche le numéro d'identification et l'âge.
- Se méfier des rendez-vous sur un parking et des vendeurs aux multiples annonces avec le même numéro.
- Faire contrôler la puce par un vétérinaire dès les premiers jours et signaler les annonces suspectes.
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