À 68 ans, elle nourrit les mésanges de son jardin tout l’hiver : en mars, elle en retrouve une suspendue par la patte au filet

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Sept heures et demie, un matin de mars, à Colmar. Le café fume sur le rebord de la fenêtre, la pelouse brille encore de gel. Monique enfile ses bottes en caoutchouc pour aller suspendre une nouvelle boule de graisse au cerisier. Sous la branche, quelque chose de petit et de jaune pend sans bouger, la tête en bas, au bout d'un filet vert.

Un jardin de Colmar où les mésanges avaient leurs habitudes

Monique a soixante-huit ans et elle habite depuis trente ans une maison basse du quartier des Maraîchers, à Colmar. Ancienne institutrice, elle a gardé de son métier le goût des rituels bien réglés et des carnets tenus à jour. Son jardin n'est pas grand, mais il compte un vieux cerisier, une haie de troènes et un composteur. Chaque hiver, depuis que son mari Gérard est parti, elle y installe ce qu'elle appelle en souriant son petit restaurant à oiseaux.

Le rituel commence dès les premières gelées de novembre. Elle achète des boules de graisse au supermarché de la route de Neuf-Brisach, vendues par lots de six dans leurs filets plastique verts. Elle les accroche aux branches basses du cerisier, à hauteur de ses yeux, pour pouvoir observer depuis la cuisine. Les mésanges charbonnières arrivent les premières, puis les bleues, plus petites et plus nerveuses. Parfois un rouge-gorge vient picorer les miettes tombées sur la terre gelée du massif.

Dans son carnet à spirale, Monique note les visites, les dates, la météo du jour. Elle a même donné des surnoms à certaines mésanges, reconnaissables à une tache plus sombre ou à une façon de se poser. Sa petite-fille Clara, onze ans, l'appelle le dimanche pour connaître les dernières nouvelles du cerisier. Je fais ça depuis dix ans, explique Monique à ses voisines, et je n'ai jamais eu l'impression de faire autre chose que du bien. Personne, autour d'elle, n'aurait songé à la contredire.

Cet hiver-là, elle décide de nourrir plus longtemps que d'habitude

L'hiver dernier a été rude en Alsace, avec plusieurs semaines de gel serré en janvier. Monique a vu les oiseaux se battre autour des boules, gonflés comme des pelotes pour garder leur chaleur. Elle en a conclu qu'ils avaient besoin d'elle davantage qu'avant. Alors, au lieu de deux filets, elle en a suspendu quatre, puis six, répartis sur toutes les branches accessibles. Le cerisier ressemblait à un sapin de Noël un peu étrange, décoré de boules jaunâtres dans leurs résilles vertes.

Elle a aussi pris une autre décision, qu'elle trouvait raisonnable sur le moment. Plutôt que de retirer les boules en février comme d'ordinaire, elle a décidé de continuer jusqu'au printemps. Les mésanges vont bientôt nicher, se disait-elle, elles auront besoin de force pour construire et couver. Sa voisine Josiane, qui nourrit aussi les oiseaux, faisait pareil de l'autre côté de la clôture. Les deux femmes échangeaient leurs observations par-dessus la haie, chacune un peu fière de sa petite colonie à plumes.

Pour gagner du temps, Monique laissait les filets vides sur les branches et accrochait les nouveaux à côté. Les anciens, déchiquetés par les becs, pendaient en lambeaux, des petites cordelettes de plastique qui flottaient au vent. Elle se promettait de les enlever un jour de beau temps, quand ses genoux le lui permettraient. Soyons honnêtes, on connaît tous ça, ces tâches qu'on repousse parce qu'elles paraissent sans importance. Un bout de filet sur une branche, quel mal cela pouvait-il bien faire, au fond, à des oiseaux si agiles.

« Je fais ça depuis dix ans, et je n'ai jamais eu l'impression de faire autre chose que du bien. »

Une mésange qui boite et un détail qu'elle préfère ignorer

Fin février, Monique remarque une mésange bleue qui se pose bizarrement sur la branche. L'oiseau semble tenir sur une seule patte, l'autre repliée sous le ventre, comme gênée par quelque chose. Elle prend ses jumelles, celles de Gérard, et observe longuement depuis la fenêtre de la cuisine. Elle croit apercevoir un fil autour de la patte, mais la lumière est mauvaise et l'oiseau s'envole vite. Elle note simplement dans son carnet : petite bleue boiteuse, à surveiller, et retourne à ses mots croisés.

Les jours suivants, la mésange boiteuse revient, puis disparaît, puis revient encore. Monique se rassure en se disant que les oiseaux se blessent souvent, qu'ils se débrouillent. Elle en parle à Josiane par-dessus la haie, qui hausse les épaules avec bienveillance. C'est la nature, Monique, il y en a toujours une qui a un souci, lui répond sa voisine. Les deux femmes passent à autre chose, la taille des rosiers, le prix des graines, la pluie annoncée pour le week-end suivant.

Un autre détail aurait pourtant dû l'alerter. En décrochant un filet vide, Monique trouve, coincé dans les mailles, un minuscule bouquet de plumes grises et quelques brins de duvet. Elle pense à une bagarre entre oiseaux, ou au chat roux du voisin qui rôde parfois le long du mur. Elle jette le filet dans la poubelle jaune sans y penser davantage. Sur le cerisier, une dizaine d'autres lambeaux de plastique continuent de pendre, effilochés, agités par le vent froid qui descend des Vosges.

Le matin de mars où elle trouve l'oiseau pendu au filet

Le matin du 12 mars, Monique sort donc avec sa nouvelle boule de graisse et découvre la mésange. Elle est suspendue à l'envers, une patte enroulée dans les mailles vertes d'un vieux filet, le corps raide et froid. Monique reste plusieurs secondes immobile, la boule de graisse dans la main, sans comprendre. Puis elle s'approche, coupe le filet avec le sécateur rangé dans sa poche et dépose l'oiseau dans le creux de sa paume. Il ne pèse presque rien, à peine le poids d'une lettre.

Elle rentre, pose la mésange sur un torchon et appelle Clara, puis sa fille Isabelle, à Strasbourg. Isabelle lui conseille de contacter un centre de soins pour la faune sauvage, au cas où d'autres oiseaux seraient blessés. Monique cherche un numéro, tombe sur un répondeur, laisse un message d'une voix qui tremble un peu. Elle retourne au jardin et inspecte chaque branche avec une attention nouvelle. Sur deux autres filets, elle découvre encore des plumes prises dans les nœuds, et une griffe minuscule arrachée.

L'après-midi, une bénévole du centre la rappelle enfin, une jeune femme calme prénommée Laure. Elle écoute le récit sans l'interrompre, puis pose quelques questions précises sur la couleur et la forme des filets. Monique pensait qu'on allait lui parler d'une maladie, d'une épidémie qui toucherait les mésanges de la région. Elle s'attendait aussi, peut-être, à ce qu'on accuse le chat du voisin, coupable idéal. La réponse de Laure la laisse sans voix, assise dans sa cuisine, le téléphone collé à l'oreille.

« Moi qui croyais bien faire en continuant jusqu'en avril, j'ai fait exactement le contraire de ce qu'il fallait. »

Ce n'était ni le chat ni le froid, mais le filet

Laure lui explique que ce genre d'accident est loin d'être rare, et que les centres de soins en voient chaque hiver. Les filets plastique qui entourent les boules de graisse sont de véritables pièges pour les petits passereaux. En s'agrippant pour picorer, les mésanges glissent leurs pattes entre les mailles, qui se resserrent quand elles se débattent. Certaines se coincent aussi le bec ou la langue en tirant sur la graisse. Épuisées, elles meurent parfois de faim ou de froid, suspendues à quelques centimètres de leur nourriture.

La bénévole lui parle aussi des recommandations de la Ligue pour la protection des oiseaux, la LPO. L'association conseille de toujours retirer le filet avant de suspendre une boule, et de la déposer dans une mangeoire adaptée. Elle recommande de ne nourrir les oiseaux que pendant la période froide, de novembre à mars, et non toute l'année. Au printemps, les parents doivent nourrir leurs petits d'insectes, pas de graisse. Moi qui croyais bien faire en continuant jusqu'en avril, murmure Monique, j'ai fait exactement le contraire.

Laure ajoute un dernier point qui achève de bousculer Monique. Les mangeoires mal entretenues peuvent transmettre des maladies entre oiseaux qui se pressent au même endroit. La LPO recommande donc de les nettoyer régulièrement, à l'eau chaude, et de retirer les restes moisis. Monique pense à son plateau en bois, jamais lavé depuis l'automne, couvert de fientes et de graines noircies. Elle raccroche, regarde longuement le cerisier et ses lambeaux verts. Dans son carnet, elle écrit une seule ligne : la mésange bleue est morte à cause de moi.

Un cerisier nettoyé et une nouvelle façon de nourrir

Le samedi suivant, Monique sort l'escabeau du garage et décroche tous les filets, un par un. Elle en compte quatorze, certains réduits à quelques fils, d'autres encore pleins de graisse rance. Josiane, intriguée, vient l'aider de l'autre côté de la haie, puis repart faire la même chose chez elle. Les deux voisines remplissent un grand sac poubelle de résilles vertes. Je n'avais jamais regardé ces filets comme un danger, avoue Josiane, pour moi c'était juste l'emballage. Le cerisier, débarrassé de ses lambeaux, paraît soudain nu.

Monique a ensuite acheté deux mangeoires grillagées en métal, une quinzaine d'euros pièce, où les boules se glissent sans filet. Elle a frotté son vieux plateau à la brosse et à l'eau bouillante, puis l'a laissé sécher au soleil. Elle a décidé de ne plus rien suspendre avant le retour des premières gelées de novembre. Au printemps, elle se contente d'une coupelle d'eau propre, changée tous les deux jours. Clara, au téléphone, a proposé de lui fabriquer un nichoir pour remplacer la petite mésange disparue.

Dans le jardin de Colmar, les mésanges sont revenues, moins nombreuses peut-être, mais vives et entières. Monique les observe toujours depuis sa cuisine, avec ses jumelles et son carnet, un peu plus humble qu'avant. Elle a gardé dans un tiroir un bout du filet qui a tué l'oiseau bleu. Elle le montre parfois à ses visiteurs, sans discours, juste pour qu'ils regardent leurs propres branches. Ça m'a coûté une mésange pour comprendre, dit-elle, alors si ça peut en sauver d'autres chez les voisins, tant mieux.

« Il ne pesait presque rien, à peine le poids d'une lettre, et il était pendu à quelques centimètres de la graisse. »

  • Retirer systématiquement le filet plastique avant de suspendre une boule de graisse.
  • Placer les boules dans une mangeoire grillagée en métal ou dans un support adapté.
  • Nourrir seulement pendant la période froide, de novembre à mars, comme le recommande la LPO.
  • Nettoyer régulièrement mangeoires et plateaux à l'eau chaude et jeter les restes moisis.
  • Décrocher les vieux filets et lambeaux de plastique restés dans les arbres et les haies.
  • Laisser au printemps une simple coupelle d'eau propre, renouvelée tous les deux jours.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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