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Mardi, sept heures et quart, la bouilloire commençait à siffler dans la cuisine de Claire. Sur la table en formica, entre le pot de confiture et le bol de café, une enveloppe à fenêtre attendait d'être ouverte depuis la veille. Elle l'a décachetée du pouce, a déplié la feuille, puis l'a reposée lentement. Le montant à payer avait doublé depuis le semestre précédent.
Une maison de bourg où rien ne bouge depuis trente ans
Claire a cinquante-huit ans et vit seule depuis que ses deux fils sont partis faire leurs études à Lyon. Elle habite une petite maison de bourg, achetée avec son mari au début des années quatre-vingt-dix, dans un village de la Drôme. Les murs sont épais, le carrelage date d'origine, et la salle de bains a été refaite il y a une douzaine d'années. Elle travaille comme secrétaire dans un cabinet de kinésithérapie, à dix minutes en voiture, et rentre chaque soir vers dix-huit heures.
Elle connaît sa maison comme on connaît un vieux manteau. Elle sait quelle marche grince, quel volet se coince quand il pleut, quelle prise ne tient plus très bien. Depuis son divorce, elle tient ses comptes dans un cahier à spirale, poste par poste. L'eau, c'était la ligne la plus tranquille du cahier. Environ quarante mètres cubes par an pour une personne seule, une facture semestrielle autour de quatre-vingt-dix euros, rien qui mérite qu'on s'y arrête.
Elle fait attention sans en faire une religion. Douche plutôt que bain, lave-vaisselle lancé quand il est plein, un récupérateur d'eau de pluie au fond du jardin pour les tomates et les hortensias. Elle n'a jamais regardé son compteur, installé dans un regard en béton au bord du trottoir, sous une plaque en fonte qu'il faut soulever avec un tournevis. Pourquoi l'aurait-elle fait, puisque tout allait bien et que les factures arrivaient sans surprise depuis des années.
Le petit bruit de la chasse qu'elle avait appris à ignorer
Au printemps, la chasse d'eau des toilettes du rez-de-chaussée avait commencé à faire des siennes. Le bouton poussoir restait parfois enfoncé, et il fallait le remonter du bout de l'ongle. Claire avait trouvé la parade toute seule, comme on le fait tous. Elle appuyait, attendait que le réservoir se remplisse, puis donnait une petite tape sur le côté du bouton. Le bruit de remplissage s'arrêtait, et l'affaire était réglée pour la journée, sans appeler personne.
Elle avait pensé faire venir quelqu'un, puis s'était ravisée. Un déplacement de plombier pour un bouton, cela lui semblait disproportionné, presque gênant. Son voisin Gérard, retraité de la SNCF, lui avait conseillé de changer le mécanisme elle-même, avec un kit vendu dans les magasins de bricolage. Elle avait acheté le kit, l'avait rangé dans le placard sous l'évier, et ne l'avait jamais ouvert. Le printemps s'était fini, puis l'été, sans que le sujet revienne vraiment.
Dans sa tête, le problème était résolu, puisque l'eau ne débordait jamais. Le sol restait sec, la cuvette ne coulait pas sur le carrelage, aucune trace ne marquait le mur. Elle a expliqué plus tard que c'était justement ce qui l'avait rassurée. Pour elle, une fuite, c'était une flaque, une tache au plafond, un bruit de goutte la nuit. Rien de tout cela n'existait dans sa maison, et elle en avait tiré la conclusion la plus naturelle du monde.
« Pour moi, une fuite, c'était une flaque par terre ou une tache au plafond, pas un filet d'eau invisible. »
Un montant qui ne ressemblait à aucune facture précédente
La facture d'octobre annonçait quarante et un mètres cubes consommés en six mois, contre dix-neuf au semestre précédent. Le montant dépassait cent quatre-vingts euros. Claire a d'abord cru à une erreur de relevé, une confusion avec une autre maison de la rue. Elle a ressorti le cahier à spirale, comparé les lignes une à une, vérifié les dates. Rien ne collait, et pourtant rien dans son quotidien n'avait changé, ni ses horaires, ni ses habitudes, ni ses invités.
Le soir même, elle a soulevé la plaque en fonte avec un tournevis, une lampe frontale sur le front. Elle a lu les chiffres noirs et rouges, les a notés sur un post-it, puis est rentrée se coucher. Le lendemain matin, avant de toucher à un seul robinet, elle est retournée voir. Le compteur avait avancé de plusieurs centaines de litres pendant la nuit, alors que personne n'avait tiré la chasse ni ouvert un robinet.
Je me suis dit qu'il y avait un tuyau percé sous la dalle, a-t-elle raconté à sa sœur au téléphone. Elle imaginait déjà la tranchée dans le jardin, le carrelage soulevé, les devis à quatre chiffres. Elle a fait le tour de la maison en tapotant les murs, en reniflant les placards, en cherchant une odeur d'humidité. Elle a même vérifié le cumulus dans le garage et le robinet extérieur, sous le récupérateur d'eau. Tout était sec, désespérément sec.
Le service des eaux, le voisin et une nuit sans sommeil
Elle a appelé le service des eaux de la communauté de communes un jeudi, pendant sa pause déjeuner. La conseillère a été aimable, a confirmé le relevé et lui a parlé d'une possibilité d'écrêtement en cas de fuite. Claire a entendu le mot comme une bouée. On pouvait, sous conditions, ne payer qu'une partie de la surconsommation. Il fallait simplement fournir une attestation d'un plombier précisant la nature de la fuite et la date de la réparation, dans un délai d'un mois.
Gérard est venu le samedi avec sa caisse à outils et beaucoup d'assurance. Il a fermé la vanne générale, rouvert, écouté les tuyaux contre son oreille comme un médecin. Il a parlé de la canalisation entre le compteur et la maison, quinze mètres de tuyau enterré sous la pelouse, posés bien avant leur arrivée. Pour lui, l'affaire était claire, et il conseillait déjà de faire venir une entreprise avec un détecteur acoustique, ce qui coûte souvent plusieurs centaines d'euros.
Cette nuit-là, Claire n'a pas beaucoup dormi. Elle refaisait les comptes dans sa tête, entre la facture, la recherche de fuite et les travaux de terrassement possibles. Elle s'est levée deux fois pour vérifier le compteur à la lampe frontale, dans le froid de novembre. Les chiffres tournaient toujours, lentement, obstinément. Soyons honnêtes, à ce moment-là, elle aurait signé n'importe quel devis pour que cela s'arrête, tant le sentiment de perdre de l'argent sans le voir devenait insupportable.
« Je me suis levée deux fois dans la nuit pour regarder ce compteur tourner, j'avais l'impression qu'on me volait. »
Trois gouttes de bleu dans un réservoir de chasse d'eau
Le plombier s'appelait Karim, il avait une quarantaine d'années et une camionnette blanche garée de travers devant le portail. Il a écouté Claire raconter la canalisation, le voisin, le détecteur acoustique, en hochant la tête sans rien dire. Puis il a demandé où étaient les toilettes. De sa poche de blouson, il a sorti un petit flacon de colorant alimentaire bleu, le genre qu'on utilise pour les gâteaux d'anniversaire. Il a soulevé le couvercle du réservoir et a versé quelques gouttes.
On attend dix minutes et on ne tire pas la chasse, a-t-il dit en s'asseyant sur le rebord de la baignoire. Claire est restée debout dans le couloir, les bras croisés, sceptique. Au bout de quelques minutes, un mince filet bleu est apparu sur la paroi blanche de la cuvette. Il glissait sans bruit, régulier, presque invisible si on ne le cherchait pas. L'eau du réservoir passait directement dans la cuvette, jour et nuit, sans jamais s'arrêter.
Karim a expliqué que le joint du clapet, durci par le calcaire, ne fermait plus correctement. Le réservoir se vidait doucement dans la cuvette, puis le robinet flotteur le remplissait à nouveau, en silence. Avec ce genre de fuite, j'ai déjà vu des gens perdre des dizaines de mètres cubes en un an, a-t-il ajouté en démontant le mécanisme. La réparation a pris vingt minutes. Le kit acheté au printemps, toujours sous l'évier, a enfin servi à quelque chose.
Ce que l'écrêtement ne couvre pas, et ce qu'elle surveille désormais
Claire pensait que l'histoire s'arrêtait là, avec l'attestation du plombier envoyée au service des eaux. La réponse est arrivée trois semaines plus tard, polie et sans appel. L'écrêtement prévu par la loi Warsmann de 2011 concerne les fuites sur les canalisations après le compteur. Les fuites provenant des appareils ménagers, des équipements sanitaires ou de chauffage en sont exclues. Une chasse d'eau qui coule, même en silence, reste à la charge de l'abonné, au mètre cube près.
Elle a donc payé la facture entière, un peu plus de cent quatre-vingts euros, en étalant le règlement sur trois mois. Si c'était le tuyau sous la pelouse, j'aurais été remboursée d'une bonne partie, a-t-elle remarqué, amère. La différence tient en effet à l'endroit exact de la fuite, et c'est un détail que beaucoup de gens découvrent trop tard. Le dispositif plafonne la facture à deux fois la consommation moyenne, mais seulement si la canalisation est en cause.
Depuis, Claire a pris quelques habitudes simples. Elle relève son compteur le premier dimanche de chaque mois et note les chiffres dans le cahier à spirale. Elle garde un flacon de colorant bleu dans l'armoire de la salle de bains, à côté du dentifrice. Elle a aussi parlé de son histoire à Gérard, qui a testé ses propres toilettes et trouvé un filet d'eau semblable. Ce mince ruban bleu, presque rien, lui avait coûté l'équivalent d'un semestre entier de consommation normale.
« On attend dix minutes et on ne tire pas la chasse, si c'est bleu dans la cuvette, on a trouvé. »
- Relever le compteur le soir, ne rien utiliser la nuit, et le relire le matin : s'il a avancé, quelque chose fuit.
- Verser quelques gouttes de colorant alimentaire dans le réservoir de chasse et attendre dix minutes sans tirer.
- Écouter le remplissage du réservoir : s'il se relance seul de temps en temps, le clapet ne ferme plus.
- Changer un joint ou un mécanisme de chasse calcifié, une pièce de quelques euros à quelques dizaines d'euros.
- Savoir que l'écrêtement de la loi Warsmann couvre les canalisations après compteur, pas les appareils sanitaires.
- En cas de fuite sur canalisation, envoyer l'attestation de réparation d'un plombier dans le mois qui suit l'alerte.
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