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La télévision murmurait un match de rugby, le poêle à granulés cliquetait doucement dans l'angle du salon. Il était un peu plus de dix-neuf heures, ce soir de fin octobre, à Romagnat, au-dessus de Clermont-Ferrand. Thierry, 54 ans, a d'abord cru à un papillon de nuit. Puis l'ombre a frôlé l'abat-jour, a viré net, et il a compris qu'elle avait des ailes de cuir.
Une maison tranquille au pied du plateau de Gergovie
Thierry habite cette maison depuis presque vingt ans, une bâtisse en pierre de Volvic agrandie d'une véranda qu'il a montée lui-même. Il est technicien de maintenance dans une usine de pneumatiques, horaires réguliers, retour à dix-sept heures trente. Le soir, il ouvre la porte-fenêtre pour aérer pendant qu'il prépare le dîner, une vieille habitude prise du temps où il fumait encore. Sa femme, Nadine, travaille de nuit trois fois par semaine à l'hôpital, et ces soirs-là, il dîne seul devant la télévision.
Le jardin descend en pente douce vers un bosquet de noyers et une haie de charmes. Derrière, il y a des vignes abandonnées, des murets de pierre sèche et, plus loin, les falaises du plateau. Thierry aime ce coin parce qu'il y entend des choses, la chouette en hiver, les grillons en juillet. Il n'a jamais été un grand naturaliste, soyons honnêtes, mais il sait reconnaître un rouge-gorge et il laisse les hérissons traverser la pelouse sans les déranger.
Ce mardi-là, la journée avait été douce pour la saison, presque dix-huit degrés à midi. Le soleil s'était couché vers dix-huit heures quarante, laissant un ciel orange au-dessus des puys. Thierry avait ouvert la porte-fenêtre en grand, allumé toutes les lampes du salon et la grosse applique de la véranda. Il faisait réchauffer une soupe de lentilles sur la plaque, le téléphone posé à côté, en attendant le coup d'envoi. Rien, dans cette soirée, ne sortait de l'ordinaire. C'est précisément ce qui l'a pris de court.
La fenêtre ouverte et la lumière qui attire tout le quartier
L'habitude d'aérer en grand le soir, Thierry la défendrait volontiers. Le poêle assèche l'air, la cuisine sent le gras, et sa femme se plaint de la condensation sur les vitres au réveil. Ouvrir dix minutes avant de dîner, c'est son petit rituel d'hygiène domestique, comme il dit en riant. Il allume toujours généreusement, parce que la pièce est sombre et qu'il a les yeux fatigués après sa journée. Lumière forte, fenêtre béante au crépuscule : sur le papier, rien de plus anodin.
Ce qu'il ignorait, c'est qu'une lampe allumée près d'une ouverture, à cette heure, agit comme un phare. Les insectes nocturnes affluent vers la lumière, et derrière eux arrivent ceux qui les chassent. En automne, les dernières soirées tièdes concentrent cette activité, comme une ultime fête avant le froid. Les moucherons dansaient sous l'applique de la véranda depuis un moment déjà. Thierry les avait remarqués, il les avait même chassés d'un revers de main au-dessus de la casserole.
On connaît tous ça, cette petite bataille contre les bestioles attirées par la lampe. On referme, on rouvre, on oublie. Thierry avait laissé la porte-fenêtre entrouverte pendant qu'il cherchait la télécommande, coincée sous un coussin du canapé. Il ne s'est pas posé davantage de questions. Le match commençait, la soupe frémissait, et dehors la nuit tombait vite sur le jardin. Il s'est assis, a posé son bol sur ses genoux, et a monté le son. C'est à ce moment qu'une ombre a traversé la pièce.
« Ah non, pas ça, pas dans la maison, je ne vais quand même pas dormir avec ça au-dessus de la tête. »
Une ombre trop rapide pour être un papillon de nuit
La première fois, il a cru à un reflet sur l'écran, un mouvement de phare dans la rue. La deuxième fois, l'ombre est passée entre lui et la télévision, si vite qu'il a sursauté et renversé un peu de soupe. Elle a fait le tour du lustre, a plongé vers la bibliothèque, est remontée au plafond sans un bruit. Thierry s'est levé, le bol encore à la main, en cherchant des yeux ce qui pouvait voler ainsi dans son salon.
Il pensait à un gros sphinx, ces papillons qui se cognent parfois contre les vitres l'été. Mais celui-là ne se cognait à rien. Il virait au ras des murs avec une précision étrange, changeait de direction au dernier moment, frôlait les rideaux sans jamais s'y accrocher. Il a fallu qu'il passe juste sous la lampe halogène pour que Thierry voie enfin les ailes translucides tendues entre de longs doigts, et ce petit corps brun pas plus gros qu'un pouce.
Sur le moment, il a juste dit tout haut : Ah non, pas ça, pas dans la maison. Il a pensé aux histoires qu'on raconte, aux cheveux, aux morsures, à la rage dont il avait entendu parler vaguement aux informations. Le petit animal tournait toujours, inlassable, à hauteur du plafond. Thierry a reculé jusqu'à la cuisine, posé son bol sur le comptoir et regardé autour de lui. Sur la poignée du four pendait un torchon à carreaux rouges. Il l'a attrapé sans réfléchir.
Le torchon levé, le téléphone et la voix de sa fille
Son idée était simple : attendre qu'elle passe à portée, la frapper d'un coup sec, la ramasser et la jeter dehors. Il a fait deux tentatives maladroites, le torchon fouettant l'air bien après le passage de l'animal. La chauve-souris semblait de plus en plus agitée, ses trajectoires devenaient désordonnées, elle frôlait le sol puis remontait d'un coup. Thierry transpirait, il avait le cœur qui cognait, et il se sentait un peu ridicule, seul au milieu de son salon avec son chiffon.
Il a fini par composer le numéro de sa fille, Camille, qui vit à Lyon et travaille dans un bureau d'études en environnement. Elle a décroché à la troisième sonnerie, entendu sa respiration et cru d'abord à un malaise. Quand il a expliqué, elle a eu un silence, puis elle a dit très calmement : Papa, pose ce torchon tout de suite, tu vas lui casser les ailes, et en plus tu n'as pas le droit. Thierry s'est arrêté net, le bras encore levé.
Il a tenté de protester, il a parlé de la rage, des griffes, de la maison de sa voisine envahie l'an dernier. Camille ne l'a pas laissé s'emballer. Elle lui a demandé où étaient les fenêtres, combien de lampes étaient allumées, si la porte de la chambre était ouverte. Il a répondu en balayant la pièce des yeux, un peu vexé de recevoir des instructions de sa fille. Elle lui a dit : Fais exactement ce que je te dis, ça prend cinq minutes. Il a soupiré, et il a obéi.
« Papa, pose ce torchon tout de suite, tu vas lui casser les ailes, et en plus tu n'as pas le droit. »
Ce n'était pas une attaque, c'était une recherche de gîte
Camille lui a demandé d'éteindre toutes les lumières du salon et de la véranda, de fermer les portes intérieures et d'ouvrir en grand la porte-fenêtre et la fenêtre voisine. Puis de sortir de la pièce et d'attendre sans bouger. Thierry s'est posté dans l'entrée, dans le noir, le téléphone collé à l'oreille. Il entendait à peine le frottement des ailes. Au bout de trois minutes environ, le silence est devenu différent. Quand il a rallumé une petite lampe, le salon était vide.
Camille lui a alors expliqué ce qu'elle savait. Il s'agissait très probablement d'une pipistrelle, l'espèce la plus commune autour des maisons, qui pèse à peine cinq grammes. Ce n'était pas une attaque : les chauves-souris ne s'en prennent pas aux gens. Fin octobre, beaucoup d'entre elles cherchent un gîte pour passer l'hiver, une fissure, un volet, un dessous de toit, un coin de grenier. Une ouverture éclairée, au crépuscule, peut ressembler à une entrée intéressante, surtout quand des insectes y tournent.
Elle lui a dit aussi que toutes les espèces de chauves-souris sont protégées en France, qu'on n'a le droit ni de les tuer ni de les capturer, ni de détruire leurs gîtes. Et qu'on ne les touche jamais à mains nues, parce qu'un animal paniqué peut mordre pour se défendre et qu'il peut porter des maladies. Thierry écoutait en regardant son torchon posé sur l'accoudoir. Il a seulement murmuré : Et moi qui voulais l'assommer. Camille a ri doucement au bout du fil, soulagée.
Ce que Thierry a changé dans sa maison avant l'hiver
Le lendemain, Nadine a trouvé son mari dans le jardin, les yeux levés vers le toit. Il cherchait d'où pouvait venir la visiteuse et a repéré une tuile soulevée au-dessus de la véranda, et un interstice derrière le coffre d'un volet roulant. Plutôt que de tout boucher en urgence, il a appelé, sur le conseil de sa fille, une association de protection de la nature du Puy-de-Dôme. Une bénévole lui a expliqué qu'on ne condamne jamais un gîte occupé en hiver.
Elle lui a conseillé de poser plutôt un petit gîte en bois sur le pignon sud, à quelques mètres de la maison, et de surveiller les traces au pied des murs, ces petites crottes sèches qui s'émiettent entre les doigts. Elle a aussi rappelé que si un animal est trouvé au sol, blessé ou engourdi, il ne faut pas le manipuler à mains nues mais avec des gants épais, le placer dans une boîte en carton aérée et contacter un centre de soins.
Thierry n'a pas changé grand-chose à ses habitudes, juste l'ordre des gestes. Il aère toujours le soir, mais lampes éteintes, ou bien avant la tombée de la nuit. Il a posé une moustiquaire sur la porte-fenêtre de la véranda, achetée vingt-cinq euros au magasin de bricolage. Et le torchon à carreaux a retrouvé sa poignée de four. Quand on lui demande l'histoire, il la raconte en riant, en insistant toujours sur un détail : elle était si petite qu'il n'en revient toujours pas d'en avoir eu peur.
« J'ai éteint, j'ai ouvert, je suis sorti, et trois minutes après il n'y avait plus rien dans le salon. »
- Éteindre toutes les lumières de la pièce où vole la chauve-souris.
- Ouvrir grand les fenêtres donnant sur l'extérieur, de préférence au crépuscule.
- Fermer les portes intérieures, quitter la pièce et attendre quelques minutes sans bouger.
- Ne jamais toucher une chauve-souris à mains nues : gants épais et boîte en carton si elle est au sol.
- Ne pas tuer, capturer ni boucher un gîte occupé : toutes les espèces sont protégées.
- Aérer avant la nuit ou lampes éteintes, et poser une moustiquaire en automne.
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