Elle garde les graines de ses plus belles tomates près d’Avignon : l’été suivant, ses plants donnent des fruits minuscules et dépareillés

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Il était sept heures, et le mistral faisait claquer la toile du parasol replié contre le mur. Josiane, 67 ans, s'est penchée sur le rang de tomates, un sécateur dans la poche du tablier. Elle a soulevé une feuille, puis une autre. Sous le feuillage, quelques fruits verts, petits comme des noix, attendaient encore. Fin juillet, près d'Avignon, cela n'arrivait jamais.

Trente étés de tomates dans un jardin au bord de la Durance

Josiane habite une maison basse à quelques kilomètres d'Avignon, avec un jardin qui descend doucement vers un canal d'arrosage. Ancienne secrétaire de mairie, elle cultive ses légumes depuis plus de trente ans, sur la même parcelle de terre limoneuse. Chaque printemps, elle achète ses plants de tomates à la jardinerie du village, une douzaine en godets. Elle les met en terre fin avril, quand les nuits ne descendent plus sous dix degrés. Elle connaît le rythme par cœur, et ses voisins viennent volontiers goûter ses récoltes.

Son mari, Gérard, s'occupe de l'arrosage et du paillage, une tâche qu'il revendique avec une certaine fierté. Ils ont leurs habitudes : le café sur la terrasse, le tour du potager, la cueillette avant que le soleil ne tape trop fort. Les tomates sont la grande affaire de l'été, celle qui remplit les bocaux pour l'hiver. Il y a les coulis, les tomates séchées, les salades du soir avec un filet d'huile d'olive du moulin voisin. Dans cette maison, une bonne saison se mesure au nombre de pots alignés dans le cellier.

L'été précédent avait été exceptionnel, de l'avis de toute la famille. Une variété en particulier avait tout emporté : de grosses tomates rouges, rondes, régulières, sans une fissure, qui mûrissaient dès la fin juin. Josiane avait noté le nom sur l'étiquette plantée dans le godet, puis l'avait perdue en route, comme souvent. Les plants avaient tenu jusqu'en octobre, chargés comme jamais. Sa petite-fille, Léa, en avait rapporté un cageot entier à Lyon. Ce sont les plus belles que j'aie jamais eues, répétait Josiane à qui voulait l'entendre.

Une idée simple pour ne plus dépendre de la jardinerie

C'est en septembre, en coupant l'une de ces tomates, que l'idée lui est venue. Pourquoi racheter des plants chaque année, alors qu'elle avait sous les yeux les graines des meilleurs fruits de sa vie ? Sa grand-mère faisait comme ça, dans le Vaucluse, et personne n'avait jamais parlé de jardinerie à l'époque. Josiane a choisi les trois tomates les plus belles, les plus lourdes, les mieux formées. Elle a raclé les graines avec une petite cuillère et les a laissées fermenter deux jours dans un verre d'eau.

Elle avait lu la méthode dans un vieux livre de jardinage, rangé dans la bibliothèque du salon. On rince les graines, on les étale sur du papier absorbant, on les laisse sécher à l'ombre. Puis on les range dans un bocal, avec une étiquette et la date, à l'abri de l'humidité. Gérard trouvait l'idée excellente, autant pour le principe que pour l'économie. Une douzaine de plants coûtait près de quarante euros, et l'opération ne demandait qu'un peu de patience. Le bocal a passé l'hiver sur l'étagère du cellier, entre les confitures et les conserves de coulis.

Il y avait aussi, soyons honnêtes, une petite fierté dans ce geste. Produire ses propres semences, c'était boucler la boucle, faire un pas de plus vers l'autonomie qu'elle défendait souvent au club de jardinage de la commune. En mars, elle a semé les graines dans des barquettes posées sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Presque toutes ont levé, ce qui l'a ravie. On aurait dit un petit tapis vert, raconte-t-elle. J'étais persuadée d'avoir trouvé le bon filon, et je l'ai dit à tout le monde.

« Ce sont les plus belles tomates que j'aie jamais eues, je me suis dit que j'allais les garder pour toujours. »

Des plants vigoureux, mais qui ne ressemblent pas tous

Le premier détail étrange est apparu en avril, au moment du repiquage dans des pots plus grands. Les jeunes plants n'avaient pas tous la même allure. Certains étaient trapus, avec un feuillage dense et sombre, d'autres plus élancés, aux feuilles plus découpées. Josiane a mis cela sur le compte de la lumière, inégale sur le rebord de la fenêtre. Après tout, les barquettes du fond recevaient moins de soleil que celles de devant. Elle a tourné les pots chaque matin pour équilibrer, sans trop s'inquiéter de ces différences.

Fin avril, elle a planté ses tomates au même endroit que l'année précédente, avec le même compost et le même tuteurage. Gérard a installé le goutte-à-goutte, comme d'habitude, et étalé la paille au pied des plants. En mai, les différences se sont accentuées au lieu de s'estomper. Un plant grimpait vite, un autre restait buissonnant, un troisième fleurissait à peine. Ce sont des êtres vivants, ils ont chacun leur caractère, a plaisanté Gérard un soir sur la terrasse. Elle a ri avec lui, mais elle a commencé à regarder le rang autrement.

Les premières fleurs sont arrivées avec presque trois semaines de retard sur le calendrier habituel. Josiane a soupçonné le printemps, plutôt frais et venteux cette année-là dans la vallée du Rhône. Elle en a parlé avec sa voisine, Monique, qui jardine elle aussi depuis longtemps. Chez Monique, les tomates achetées en godets étaient déjà nouées, avec de jolis fruits verts. Josiane a haussé les épaules et changé de sujet. On connaît tous ça : on préfère trouver une explication commode plutôt que d'admettre que quelque chose nous échappe.

Arrosage, engrais, maladie : elle essaie tout sans comprendre

En juillet, il a bien fallu se rendre à l'évidence. Les fruits étaient petits, parfois minuscules, et surtout tous différents. Il y avait des tomates rondes, d'autres légèrement côtelées, quelques-unes allongées, certaines rouge vif, d'autres plutôt rosées. Sur un même rang, on aurait cru voir cinq variétés mélangées. Et elles mûrissaient lentement, très lentement, alors que la chaleur était bien installée. Josiane comptait les fruits mûrs chaque matin et notait le résultat dans son carnet, l'air de plus en plus soucieux.

Elle a d'abord pensé à l'eau. Gérard a vérifié le goutte-à-goutte, trouvé un tuyau légèrement pincé, doublé l'arrosage pendant une semaine. Rien n'a changé. Elle a ensuite acheté un engrais spécial tomates, riche en potasse, sur les conseils d'un vendeur de la jardinerie. Les feuilles sont devenues plus vertes, mais les fruits sont restés aussi petits et aussi disparates. Elle a même inspecté les tiges à la loupe, cherchant des traces de mildiou ou de ravageurs. Les plants étaient sains, solides, presque insolents de vigueur.

Elle a fini par appeler son fils, ingénieur à Marseille, qui lui a conseillé de faire analyser la terre. Le laboratoire n'a rien trouvé d'anormal, sinon un sol un peu calcaire, comme partout dans le coin. J'ai dépensé plus en analyses et en engrais qu'en plants, et le problème restait entier, soupire-t-elle. Au club de jardinage, les avis étaient partagés. Certains parlaient de la chaleur, d'autres d'une pollinisation ratée. Personne ne lui posait la seule question qui comptait : d'où venaient exactement ces graines.

« J'ai dépensé plus en analyses et en engrais qu'en plants, et le problème restait entier. »

Au club de jardinage, deux lettres sur une vieille étiquette

La réponse est venue d'un retraité qu'elle connaissait à peine, Bernard, un ancien maraîcher venu présenter des semences paysannes au club. Elle lui a montré une photo de son panier de tomates dépareillées. Il a souri, sans moquerie. Vous avez gardé les graines d'une tomate achetée en plant, c'est ça ? Josiane a hoché la tête. Il lui a demandé si l'étiquette portait la mention F1. Elle a fouillé dans sa mémoire, puis dans la boîte où Gérard range les étiquettes, et elle l'a retrouvée : deux lettres, juste après le nom.

Bernard a pris le temps de lui expliquer. Une variété hybride F1 naît du croisement de deux lignées parentales choisies, chacune apportant certains caractères. La première génération, celle qu'on achète, est très homogène et souvent vigoureuse : c'est ce qui donnait ces fruits réguliers. Mais ses graines ne reproduisent pas cette plante. À la génération suivante, les caractères des deux parents se redistribuent, et chaque graine donne une combinaison différente. Taille, forme, couleur, précocité : tout se mélange. Vous n'avez pas ressemé votre tomate, vous avez ressemé ses grands-parents, lui a-t-il dit.

Josiane est restée silencieuse un moment. Ce n'était ni le sol, ni la chaleur, ni l'arrosage, ni une maladie. Tout s'était joué l'automne précédent, dans ce verre d'eau posé sur le plan de travail de la cuisine. Bernard lui a raconté qu'il voyait cette histoire chaque année, chez des jardiniers expérimentés. Les variétés anciennes, dites aussi population, se ressèment presque à l'identique, à condition d'éviter les croisements avec d'autres tomates proches. C'est ainsi que faisaient les grands-mères, a-t-il ajouté : elles ne cultivaient pas d'hybrides, voilà tout.

Un nouveau bocal sur l'étagère, et une étiquette lue attentivement

Le bilan de l'été, Josiane l'a fait dans son carnet. Une récolte réduite de moitié environ, une trentaine d'euros d'engrais, l'analyse de sol, et surtout un cellier presque vide pour l'hiver. Elle ne regrette pourtant pas tout à fait. Parmi ses plants disparates, une tomate rosée, côtelée, savoureuse, lui a beaucoup plu. Bernard l'a prévenue : en gardant ses graines, elle n'obtiendra pas forcément la même plante, car le mélange peut continuer plusieurs générations. Stabiliser une variété demande des années de sélection patiente, ce qu'elle n'a pas envie d'entreprendre.

À l'automne, Bernard lui a donné quelques sachets de semences de variétés anciennes : une cœur de bœuf, une noire de Crimée, une petite tomate cerise jaune. Josiane les a semées au printemps suivant, en espaçant les variétés pour limiter les croisements. Cette fois, les plants d'une même variété se ressemblaient, et les fruits aussi. Ils sont moins réguliers que les hybrides, mais j'ai retrouvé le goût de mon enfance, dit-elle. Elle garde désormais leurs graines dans des enveloppes datées, rangées dans une boîte à chaussures au cellier.

Au club de jardinage, elle raconte son histoire à chaque nouveau venu, avec une pointe d'autodérision. Gérard, lui, a pris l'habitude de lire chaque étiquette à voix haute avant d'acheter quoi que ce soit. Le bocal de l'année ratée est resté sur l'étagère, comme un souvenir. Pour Josiane, la leçon tient en quelques gestes simples, qu'elle répète volontiers. Elle ne dit pas qu'il faut bannir les hybrides, qu'elle achète encore parfois pour leur régularité. Elle dit seulement qu'on ne peut pas garder leurs graines en espérant le même résultat l'été suivant.

« Vous n'avez pas ressemé votre tomate, vous avez ressemé ses grands-parents, c'est tout. »

  • Vérifier l'étiquette ou le sachet : la mention F1 signale un hybride dont les graines ne redonneront pas la même plante.
  • Pour ressemer à l'identique, choisir des variétés anciennes ou population, souvent proposées par les réseaux de semences paysannes.
  • Espacer les différentes variétés de tomates au jardin pour limiter les croisements entre elles.
  • Faire fermenter les graines deux ou trois jours dans un peu d'eau, puis les rincer et les sécher à l'ombre.
  • Ranger les graines dans des enveloppes étiquetées avec le nom de la variété et l'année de récolte.
  • Prélever les graines sur plusieurs beaux fruits de plants sains pour conserver la diversité de la variété.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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