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Le café refroidissait sur la table de la cuisine quand Monique a entendu le bruit pour la première fois. Un ronronnement grave, continu, qui semblait venir du mur du salon. Il était à peine neuf heures, ce mardi de mai, dans sa maison de pierre aux portes d'Albi. Elle a posé sa tasse, tendu l'oreille, puis s'est approchée doucement de la vieille cheminée.
Une maison de pierre, un jardin, quarante ans d'habitudes tranquilles
Monique a soixante-neuf ans et vit seule depuis que son mari est parti, il y a six ans maintenant. La maison, ils l'avaient achetée ensemble en 1984, une ancienne ferme tarnaise aux volets bleus délavés. Le terrain descend en pente douce vers un champ de tournesols qui ne fleurira qu'en juillet. Chaque matin, elle ouvre les fenêtres, nourrit le chat, arrose les tomates et écoute la radio locale en faisant ses mots croisés.
La cheminée du salon, elle ne s'en sert presque plus depuis quelques hivers déjà. Le bois coûte cher, il faut le monter, et le poêle à granulés de la cuisine suffit largement à chauffer les pièces. Le conduit reste donc ouvert, sans trappe, avec simplement une grille en fonte posée devant le foyer. Personne ne s'en est jamais inquiété, ni elle, ni le ramoneur qui passe chaque automne avec sa camionnette blanche.
Le printemps avait été doux cette année, avec beaucoup de fleurs dans les haies et les acacias du chemin. Monique aimait voir les abeilles butiner sa lavande, elle en parlait même à sa voisine Josiane avec une certaine fierté. Elle disait que c'était bon signe, que la campagne se portait mieux qu'on ne le racontait à la télévision. Elle ne se doutait pas que quelques milliers d'entre elles allaient bientôt choisir de s'installer chez elle.
Le conduit ouvert qu'elle avait laissé tel quel pour économiser
L'automne précédent, le ramoneur lui avait proposé de poser un chapeau grillagé en haut du conduit. Il parlait des oiseaux, des choucas surtout, qui aiment construire leurs nids dans les cheminées inutilisées du coin. Monique avait demandé le prix, soupiré, puis répondu qu'elle verrait au printemps. Cent quatre-vingts euros, avec la nacelle et la main-d'œuvre, ça lui semblait beaucoup pour une cheminée qu'elle n'allumait plus.
Soyons honnêtes, on connaît tous ça : les petits travaux qu'on repousse parce que rien ne presse vraiment. Monique avait d'autres priorités, la gouttière qui fuyait, le contrôle technique de sa vieille Clio, les lunettes à changer. Le conduit vide ne dérangeait personne, il ne sentait rien, ne laissait pas passer de courant d'air gênant. Elle avait même pensé que l'ouverture aidait à aérer la maison pendant les mois humides.
Son fils Laurent, qui vit à Toulouse, lui avait pourtant conseillé de faire la dépense lors de sa dernière visite. Il trouvait la cheminée un peu abandonnée, avec ses briques noircies et sa grille rouillée par endroits. Monique avait haussé les épaules en riant, lui disant qu'elle n'était pas encore en maison de retraite. Sur le moment, la décision paraissait raisonnable, presque sage, celle d'une femme qui compte ses sous.
« Je croyais que les pompiers venaient pour tout, j'ai appris à mes dépens que ce n'était plus le cas. »
Quelques abeilles sur le tapis, puis un bruit qui ne s'arrêtait plus
La veille du bourdonnement, elle avait trouvé trois abeilles mortes sur le tapis devant le foyer. Elle les avait ramassées avec une feuille de papier, pensant qu'elles étaient entrées par la fenêtre restée entrouverte. Dans l'après-midi, deux autres tournaient contre la vitre du salon, un peu étourdies. Monique les avait fait sortir avec un torchon, sans y accorder davantage d'attention qu'à une mouche en été.
Le lendemain matin, le bruit était là, profond, régulier, comme un moteur qu'on aurait oublié d'éteindre. Elle a d'abord cru au réfrigérateur, puis à la pompe de la piscine du voisin. Mais en approchant de la cheminée, le son s'amplifiait nettement, et l'air semblait vibrer derrière la grille. En se penchant, elle a vu des dizaines d'abeilles qui remuaient sur le rebord intérieur du conduit.
Elle est sortie dans le jardin et a levé les yeux vers le toit, la main en visière contre le soleil. Autour du sommet de la cheminée tournoyait un nuage sombre, mouvant, qui entrait et sortait sans cesse. Josiane, attirée par ses appels, est arrivée en chaussons depuis la maison d'à côté. Elle a regardé longtemps, puis a dit simplement que ce n'était pas trois abeilles égarées, mais tout un peuple.
Le coup de fil aux pompiers qui ne se passe pas comme prévu
Monique a fermé la porte du salon et glissé une serviette roulée sous le battant pour bloquer le passage. Ses mains tremblaient un peu quand elle a composé le dix-huit sur son téléphone fixe. Elle s'attendait à entendre qu'une équipe arrivait, comme dans son enfance, quand les pompiers venaient pour tout. L'opérateur l'a écoutée calmement, a posé quelques questions, puis lui a demandé si quelqu'un était en danger.
Elle a répondu que non, que personne n'avait été piqué, qu'elle n'était pas allergique, qu'elle avait juste peur. La réponse est tombée, polie mais nette : ils ne se déplacent plus pour un essaim sans danger immédiat. L'homme lui a expliqué que leurs interventions pour les insectes sont désormais réservées aux urgences, ou facturées selon les départements. Il lui a conseillé de contacter plutôt un apiculteur, et surtout de ne rien tenter elle-même.
Après avoir raccroché, Monique s'est assise, vexée et désemparée, devant son café complètement froid. Elle a appelé Laurent, qui a cherché sur internet et trouvé des entreprises de désinsectisation proposant d'intervenir le jour même. Les devis tournaient autour de cent cinquante euros, parfois plus pour un conduit difficile d'accès. On m'a dit qu'ils allaient les gazer, je ne voulais pas ça, a-t-elle confié plus tard à Josiane.
« Elles ne sont pas méchantes, ces abeilles, elles cherchent juste une maison, comme tout le monde. »
Un apiculteur bénévole et la vérité sur ces abeilles pressées
C'est Josiane qui a eu l'idée, en se souvenant d'un article lu dans le bulletin municipal. Le syndicat apicole du département tient une liste d'apiculteurs bénévoles qui récupèrent les essaims gratuitement au printemps. Monique a trouvé un numéro, laissé un message, et un certain Bernard l'a rappelée moins d'une heure après. Il avait soixante-quatorze ans, une dizaine de ruches près de Lescure, et une voix d'une tranquillité désarmante.
Bernard est arrivé le lendemain matin, avec sa combinaison blanche, son enfumoir et une ruchette en bois dans le coffre. Il a observé longuement le va-et-vient au sommet de la cheminée avant de rassurer Monique. Ce n'était pas une colonie installée depuis des semaines, mais un essaim tout frais, une reine et ses ouvrières en quête de logis. En mai, a-t-il expliqué, les colonies se divisent, et la moitié part chercher un abri sombre et protégé.
Le conduit vide et sans chapeau était, pour elles, un appartement idéal, sec, abrité, orienté plein sud. Bernard a tenté d'attirer l'essaim avec des cadres de cire déposés près du foyer. Elles ne sont pas méchantes, elles cherchent juste une maison, comme tout le monde, a-t-il glissé en souriant. Il a fallu deux passages et beaucoup de patience, mais la plus grande partie de l'essaim a fini dans la ruchette.
Ce que Monique a changé chez elle depuis ce printemps-là
Bernard n'a rien voulu prendre, sinon un verre de sirop de menthe et la promesse de lui donner des nouvelles. Il a seulement prévenu que quelques abeilles traîneraient encore plusieurs jours, avant de rejoindre la colonie ou de disparaître. Il a surtout insisté sur un point : agir vite, avant que les abeilles ne bâtissent des rayons dans le conduit. Une fois la cire et le miel installés, a-t-il dit, il faut souvent démonter une partie de la cheminée.
Monique a fait poser le fameux chapeau grillagé dès la semaine suivante, pour les cent quatre-vingts euros qu'elle avait refusés. Elle a aussi noté le numéro du syndicat apicole sur le calendrier accroché dans l'entrée, près de celui du médecin. Je croyais que les pompiers venaient pour tout, j'ai appris que ce n'était plus le cas, répète-t-elle volontiers. Elle ajoute qu'elle aurait payé bien plus cher pour faire tuer des abeilles qui ne demandaient rien.
À l'automne, Bernard est revenu avec un petit pot de miel de printemps, étiqueté à la main. Il venait des abeilles de sa cheminée, désormais installées dans une vraie ruche au bord d'un champ de colza. Monique l'a rangé dans le buffet, sans oser l'ouvrir pendant des semaines. Elle dit maintenant à qui veut l'entendre que la première chose à faire, devant un essaim, c'est de rester calme et de chercher un apiculteur.
« On m'a parlé de les gazer pour cent cinquante euros, moi je ne voulais pas ça du tout. »
- Un essaim sans danger immédiat ne justifie pas l'appel au 18 : les pompiers réservent ces sorties aux urgences.
- Contactez le syndicat apicole départemental ou votre mairie pour obtenir la liste des apiculteurs bénévoles.
- La récupération d'un essaim par un apiculteur bénévole est généralement gratuite.
- Agissez vite : un essaim tout juste posé se récupère facilement, une colonie installée beaucoup moins.
- Fermez la pièce, ne bouchez pas le conduit et ne tentez pas de déloger les abeilles vous-même.
- Un chapeau grillagé sur une cheminée inutilisée évite oiseaux et essaims au printemps.
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