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Il est sept heures moins le quart, et la buée coule en filets sur la vitre de la cuisine. Nathalie, 54 ans, essuie le carreau du revers de la manche, comme chaque matin depuis novembre. Dans la chambre, au-dessus de la commode, une ombre grise s'est élargie pendant la nuit. Elle la frotte du pouce. Ça ne part pas.
Une petite maison de Firminy et des hivers qu'on serre
Nathalie habite depuis onze ans une maison mitoyenne à Firminy, à quelques kilomètres de Saint-Étienne. Elle est aide-soignante dans un Ehpad, fait des horaires décalés et rentre souvent fatiguée, les pieds lourds. La maison date des années soixante, avec des murs en parpaing, des fenêtres changées en double vitrage il y a huit ans et une chaudière gaz qui ronronne dans le cellier. Son fils Théo, 19 ans, étudie à Lyon et revient un week-end sur deux. Le reste du temps, elle vit seule avec un chat roux qui dort sur le radiateur du salon.
Les hivers ici sont longs et gris, avec ce vent du plateau qui s'infiltre partout. Nathalie connaît sa maison par cœur : la marche qui grince, le volet de la salle de bains qui force, la pièce du fond qui reste toujours plus fraîche. Elle a ses habitudes bien rodées. Le linge sèche sur un étendoir dans la chambre d'amis, les pâtes cuisent sans couvercle, la douche est chaude et longue, parce que c'est son seul vrai moment de repos de la journée.
Depuis deux ans, la facture de gaz est devenue son sujet de conversation favori avec sa sœur Sylvie. Elles comparent les mensualités, les relevés, les astuces glanées à la radio ou sur les réseaux. Nathalie a déjà baissé le thermostat à dix-neuf degrés, acheté un plaid épais et installé un boudin de porte en forme de teckel. Elle n'a jamais eu froid au point de se plaindre, mais elle a l'impression de payer pour chauffer la rue. Cette impression, elle va décider de la combattre avec un rouleau de scotch.
Un rouleau de scotch argenté pour gagner deux degrés
L'idée lui vient un dimanche d'octobre, en passant la main devant la fenêtre de la chambre. En haut du cadre, une petite grille en plastique blanc laisse filer un courant d'air net, presque piquant. Elle en trouve une sur chaque fenêtre de la maison, salon compris. Pour elle, c'est clair : ce sont des trous par lesquels sa chaleur s'échappe. Elle se demande même pourquoi un menuisier a pu percer volontairement des fenêtres neuves, censées justement isoler du froid.
Le lendemain, elle achète au magasin de bricolage un rouleau d'adhésif aluminium, celui que les plombiers utilisent sur les gaines. Debout sur une chaise, elle recouvre soigneusement chaque grille, en lissant bien les bords avec l'ongle. Elle bouche aussi la bouche d'aération de la salle de bains avec un carré de carton, parce qu'elle trouve qu'elle siffle quand le vent tourne. En une heure, tout est fait. Elle redescend de sa chaise avec le sentiment satisfait de quelqu'un qui a enfin agi.
Le résultat se fait sentir dès le soir même. Le courant d'air a disparu, le salon paraît plus calme, presque feutré. Le thermomètre de la cuisine affiche vingt et un degrés sans qu'elle ait touché au thermostat. Elle envoie une photo à Sylvie, avec la grille scotchée en gros plan. J'ai gagné deux degrés pour trois euros, écrit-elle. Sa sœur répond par un pouce levé et promet de faire pareil chez elle. Pendant quelques semaines, la maison semble enfin tenir sa chaleur.
« J'ai gagné deux degrés pour trois euros, je me demandais pourquoi personne n'y avait pensé avant moi. »
La buée sur les vitres, puis l'odeur de cave
Les premiers signes arrivent en novembre, si discrets qu'elle ne les relie à rien. Chaque matin, les vitres sont couvertes d'une buée épaisse, avec de petites flaques sur le rebord en bois. Nathalie pose un torchon sur l'appui de la fenêtre de la chambre et le change tous les deux jours. Elle met ça sur le compte du froid dehors, du contraste avec l'intérieur bien chaud. Après tout, se dit-elle, c'est plutôt la preuve que la maison garde mieux sa chaleur qu'avant.
Puis il y a cette odeur. Une odeur légère de cave, de linge resté trop longtemps dans la machine, qui flotte dans la chambre d'amis où sèchent les serviettes. Le linge met d'ailleurs deux jours à sécher au lieu d'un. Les draps de son lit lui paraissent un peu froids quand elle se couche, comme légèrement moites. Elle ouvre la penderie un matin et trouve que son manteau d'hiver sent le renfermé. Elle l'aère sur le balcon, vaporise un peu de parfum, et n'y pense plus.
Soyons honnêtes, on connaît tous ça : on remarque un détail, on lui trouve une explication commode, et on passe à autre chose. Nathalie remarque aussi que la chaudière tourne plus souvent, malgré les fameux deux degrés gagnés. Elle a l'impression étrange d'avoir moins chaud à vingt et un degrés qu'avant à dix-neuf. Elle remonte le plaid sur ses genoux le soir devant la télévision. Le chat, lui, ne quitte plus le radiateur. Rien de tout ça ne lui semble encore lié aux bandes de scotch argenté.
Les taches noires gagnent l'angle de la chambre
Début décembre, elle remarque l'ombre grise au-dessus de la commode, dans l'angle du mur extérieur. En quelques jours, elle devient un semis de points noirs, puis une tache de la taille d'une main. Derrière la tête de lit, la peinture cloque légèrement. Le papier peint de la chambre d'amis se décolle sur un coin. Nathalie frotte avec une éponge et du vinaigre blanc, la tache pâlit, puis revient trois jours plus tard, plus large encore. Elle commence à dormir mal, avec cette odeur dans le nez.
Sa première pensée, c'est une fuite. Elle appelle son voisin Gérard, plombier à la retraite, qui vient inspecter les tuyaux et la chaudière avec sa lampe frontale. Il ne trouve rien, aucune canalisation dans ce mur, aucune trace au plafond. Elle pense ensuite au toit, et grimpe au grenier avec Théo pendant un week-end. L'isolant est sec, les tuiles semblent en place. Elle achète alors un absorbeur d'humidité en grains, qui se remplit d'eau en une semaine, ce qui l'inquiète encore davantage.
Sylvie lui conseille un produit anti-moisissure acheté en grande surface. Nathalie pulvérise, gratte, repeint même un pan de mur avec une peinture spéciale. Elle dépense près de quatre-vingts euros en produits divers sur trois semaines. Mais chaque matin, la buée revient, et les points noirs avec elle. Je nettoie, je nettoie, et ça repousse comme si le mur respirait, dit-elle à sa sœur au téléphone. Elle finit par appeler l'espace conseil rénovation de sa communauté d'agglomération, sans trop savoir ce qu'elle attend de ce rendez-vous.
« Je nettoie, je nettoie, et ça repousse comme si le mur respirait à ma place. »
Ce n'était pas le mur, c'était l'air qu'elle respirait
Le conseiller s'appelle Karim, il arrive un mardi matin avec un petit appareil qui mesure l'humidité. Dans la chambre, l'écran affiche soixante-dix-huit pour cent. Il regarde la fenêtre, lève les yeux vers la grille couverte de scotch, et sourit doucement. Il lui demande si la bouche de la salle de bains est aussi bouchée. Elle hoche la tête, un peu gênée. Il ne fait aucun reproche. Il lui explique simplement que son problème ne vient ni d'une fuite ni du toit, mais de sa propre vie quotidienne.
Une personne qui vit dans une maison, explique Karim, rejette de l'eau en permanence. La respiration, la transpiration, la douche chaude, les pâtes qui bouillent, le linge qui sèche : tout cela libère plusieurs litres de vapeur d'eau par jour dans un foyer. Les grilles des fenêtres et la bouche de la salle de bains servaient à renouveler l'air et à évacuer cette humidité. En les bouchant, Nathalie a enfermé l'eau chez elle. Cette vapeur finit par se condenser sur les surfaces les plus froides, les vitres et les angles des murs extérieurs.
Là où l'eau se dépose, les moisissures trouvent de quoi s'installer. Et ce n'est pas tout, ajoute-t-il en montrant le thermostat. Un air chargé d'humidité demande plus d'énergie pour être chauffé qu'un air sec, et donne une sensation de froid plus pénétrante. Voilà pourquoi elle grelottait à vingt et un degrés et pourquoi la chaudière tournait davantage. Nathalie reste un moment silencieuse devant la fenêtre. Donc mes deux degrés, je les ai payés deux fois, finit-elle par dire, en regardant le rouleau d'adhésif posé sur la commode.
Le scotch arraché, et ce qu'il faut regarder chez soi
Le soir même, Nathalie remonte sur sa chaise et arrache toutes les bandes d'adhésif, une par une. Elle retire le carton de la salle de bains et découvre une grille grise de poussière, qu'elle nettoie à la brosse. Sur les conseils de Karim, elle ouvre grand les fenêtres cinq à dix minutes chaque matin, chauffage coupé pendant ce temps. Elle installe l'étendoir près de la salle de bains, porte fermée, et met un couvercle sur ses casseroles. Ces gestes lui paraissent minuscules après tout ce qu'elle a tenté.
En trois semaines, l'hygromètre qu'elle a acheté redescend autour de cinquante-cinq pour cent. La buée sur les vitres devient rare, l'odeur de cave disparaît de la chambre d'amis. Elle traite une dernière fois les taches, puis repeint l'angle au-dessus de la commode, et cette fois la peinture tient. Sa facture de janvier est légèrement plus basse que celle de décembre, malgré un froid plus vif. Je croyais que l'air frais me volait de la chaleur, en fait il me la rendait, raconte-t-elle à Gérard.
Au total, l'épisode lui a coûté environ cent quarante euros de produits, de peinture et d'appareils, sans compter les nuits blanches. Elle a aussi appelé Sylvie pour lui dire de retirer son propre scotch, ce que sa sœur a fait le week-end suivant. Nathalie parle maintenant des grilles d'aération comme d'un organe de la maison, quelque chose qui respire pour elle. Elle garde dans un tiroir le rouleau d'adhésif aluminium, presque entier. Il lui sert désormais à réparer la gaine du sèche-linge, et à rien d'autre.
« Donc mes deux degrés, je les ai payés deux fois, une fois sur la facture et une fois sur les murs. »
- Ne jamais boucher les grilles d'aération des fenêtres ni les bouches de VMC de la cuisine et de la salle de bains.
- Aérer cinq à dix minutes par jour, fenêtres grandes ouvertes et chauffage coupé pendant ce temps.
- Faire sécher le linge dans une pièce ventilée, porte fermée, plutôt que dans une chambre.
- Couvrir les casseroles et allumer la hotte pendant la cuisson.
- Surveiller un hygromètre : au-delà de 60 à 65 % d'humidité de façon durable, il faut ventiler davantage.
- Contacter un conseiller France Rénov' gratuit avant de calfeutrer ou de traiter des moisissures.
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