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Il est sept heures, la bouilloire siffle dans la cuisine de Ligugé et la pluie tapote le velux. Martine pose sa tasse, s'approche du canapé gris et s'arrête net. Une odeur âcre, une auréole sombre sur le coussin de gauche, celui où dort Praline depuis quatorze ans. Le chaton, lui, joue avec un lacet au milieu du tapis.
Une maison calme où une vieille chatte règne depuis quatorze ans
Martine a cinquante-huit ans et vit seule depuis le départ de ses deux fils, dans une longère au bord du Clain. Elle travaille trois jours par semaine à la médiathèque de Poitiers et rentre toujours par la même route. Le soir, elle lit au salon avec un plaid sur les genoux. Praline, une chatte tigrée aux yeux verts, vient alors se lover contre sa hanche sans un bruit.
Praline est arrivée dans la maison à l'âge de deux mois, trouvée dans une grange voisine par le cadet. Elle a connu les déménagements de meubles, les repas de famille et les départs successifs des garçons. Elle a ses rituels, que Martine connaît par cœur depuis des années. La gamelle près du frigo, le bac dans la buanderie, la sieste au soleil sur le rebord de la fenêtre.
Depuis deux ans pourtant, la chatte dort davantage et joue beaucoup moins qu'avant. Elle ne court plus derrière les bouchons de liège ni les rubans. Martine la trouve souvent immobile, les yeux mi-clos, devant la porte-fenêtre qui donne sur le jardin. Elle se dit que sa vieille compagne s'ennuie pendant ses longues journées de travail. L'idée d'une présence nouvelle commence alors à faire son chemin.
Le chaton roux arrive dans un carton un samedi matin
C'est une collègue de la médiathèque qui en parle la première, un mardi à la pause café. Sa voisine de Vouneuil a une portée de chatons roux à placer avant l'été. Martine hésite quelques jours, puis se laisse convaincre en regardant les photos sur le téléphone. Elle se dit qu'un jeune chat réveillera Praline, la fera jouer et lui tiendra compagnie pendant ses absences.
Je pensais vraiment lui faire un cadeau, à ma vieille, raconte-t-elle aujourd'hui en riant un peu jaune. Le samedi suivant, elle rapporte Gribouille dans un carton percé de trous, posé sur le siège passager. Le chaton a dix semaines, un pelage orange vif et une énergie qui remplit tout de suite la voiture. Il miaule sans arrêt pendant les vingt minutes du trajet.
À la maison, Martine ouvre le carton au milieu du salon, juste à côté du canapé. Elle veut que les deux chats fassent connaissance tout de suite, pour gagner du temps. Praline s'approche, renifle, souffle une fois puis file sous le buffet sans se retourner. Martine sourit et pense que c'est normal, qu'il faut simplement laisser faire les choses. Le soir même, Gribouille mange dans la gamelle de la doyenne.
« Je pensais vraiment lui faire un cadeau, à ma vieille, et en fait je lui ai pris sa maison. »
De petits signes que personne ne veut vraiment voir
Les premiers jours, Martine trouve la cohabitation plutôt encourageante. Il n'y a ni bagarre ni cris, seulement quelques feulements quand le chaton s'approche trop vite. Gribouille court partout, grimpe aux rideaux et dort volontiers sur le coussin préféré de Praline. La vieille chatte, elle, passe de plus en plus de temps à l'étage, dans la chambre d'amis restée fermée d'ordinaire.
Martine remarque aussi que Praline mange moins, mais elle met cela sur le compte de la chaleur. Elle voit la chatte attendre devant la buanderie, hésiter, puis repartir sans entrer. Le chaton s'y trouve souvent, à gratter la litière et à en éparpiller sur le carrelage. Soyons honnêtes, on connaît tous ce moment où l'on préfère croire que ça va s'arranger tout seul.
Un soir, Praline crache violemment quand Gribouille saute sur le canapé à côté d'elle. Martine les sépare d'un geste et gronde un peu le petit, sans y attacher plus d'importance. Elle se dit que la vieille est simplement grincheuse et qu'elle finira par s'habituer. Le lendemain, elle part travailler comme d'habitude. Elle ne sait pas encore que le salon va changer de visage.
La tache sur le canapé, puis la course aux explications
Quinze jours après l'arrivée du chaton, la première tache apparaît sur le coussin de gauche. Martine pense d'abord à Gribouille, trop jeune pour être propre partout. Puis un matin, elle surprend Praline accroupie sur l'accoudoir, la queue frémissante, en train d'uriner. Elle reste figée, la tasse à la main, incapable de comprendre ce qui arrive à sa chatte si sage.
Elle frotte au vinaigre blanc, puis à l'eau de Javel, ce qui ne fait qu'aggraver l'odeur. La tache revient deux jours plus tard, puis une autre sur le tapis de l'entrée. Martine appelle sa sœur, qui lui conseille de gronder la chatte en la mettant le nez dessus. Elle essaie une fois et Praline s'enfuit sous le lit, le regard affolé. Elle s'en veut aussitôt.
Sur un forum, on lui parle d'insuffisance rénale, de diabète, de vieillesse qui rend incontinent. Martine passe une nuit blanche à lire des témoignages plus angoissants les uns que les autres. J'étais persuadée qu'elle allait mourir et que c'était ma faute, confie-t-elle. Le samedi matin, elle met Praline dans sa caisse et prend la route de la clinique vétérinaire de Poitiers.
« J'ai mis le carton au milieu du salon, je voulais que ça aille vite, c'était mon erreur. »
Chez la vétérinaire, le diagnostic n'est pas celui qu'elle redoutait
La vétérinaire, une femme calme aux cheveux courts, examine Praline longuement sur la table en inox. Elle palpe le ventre, prélève de l'urine et fait une prise de sang. Martine attend, les mains serrées sur son sac. Les résultats tombent dans l'après-midi : les reins vont bien, la vessie aussi, aucune infection détectée. Pour son âge, la chatte se porte même plutôt bien.
Alors la vétérinaire pose des questions sur la maison, et Martine raconte l'arrivée de Gribouille. Le carton au milieu du salon, la gamelle partagée, le bac unique dans la buanderie, le coussin occupé. La praticienne hoche la tête doucement. Elle explique que, chez sa patiente, ce comportement ressemble surtout à du stress. Praline marque son territoire là où il sent le plus son odeur à elle, et celle de Martine.
Votre chatte ne fait pas une bêtise, elle vous dit qu'elle ne se sent plus chez elle, résume la vétérinaire. Le canapé, c'est l'endroit où l'odeur de Martine est la plus forte, un refuge devenu disputé. Le bac, occupé par le petit, n'est plus un lieu sûr pour la vieille chatte. Martine rentre chez elle soulagée et un peu honteuse, avec une liste de changements à faire.
Tout reprendre depuis le début, une pièce après l'autre
Le soir même, Martine réorganise la maison comme si le chaton venait d'arriver. Gribouille s'installe dans la chambre d'amis, avec sa gamelle, son eau et sa propre litière. Praline retrouve le rez-de-chaussée et le salon pour elle seule. Chaque jour, Martine échange une couverture entre les deux pièces, pour que chacun s'habitue à l'odeur de l'autre sans se croiser.
Au bout d'une semaine, elle ouvre la porte quelques minutes pendant les repas, chaque chat devant sa gamelle. Les rencontres s'allongent peu à peu, toujours sous surveillance. Elle a acheté deux bacs neufs, un à l'étage, un dans le cellier, en plus de celui de la buanderie. La vétérinaire lui a dit de toujours avoir un bac de plus que le nombre de chats, raconte-t-elle.
Le nettoyage du canapé a coûté cher : un produit enzymatique, une housse neuve, près de cent quatre-vingts euros avec la consultation. Aujourd'hui, six semaines plus tard, Praline dort de nouveau sur son coussin. Gribouille se tient à distance respectueuse, sur un arbre à chat placé près de la fenêtre. Il n'y a plus eu de tache depuis un mois. Martine, elle, garde les couvertures d'échange dans un panier.
« J'étais persuadée qu'elle allait mourir et que c'était ma faute, j'ai pas dormi de la nuit. »
- Installer le nouveau venu dans une pièce à part pendant plusieurs jours, avec ses propres affaires.
- Échanger couvertures et jouets entre les pièces pour habituer chaque chat à l'odeur de l'autre.
- Organiser des rencontres courtes et surveillées, d'abord pendant les repas, puis plus longues.
- Séparer gamelles, points d'eau, couchages et griffoirs pour chaque animal.
- Prévoir un bac à litière de plus que le nombre de chats, dans des endroits différents.
- Faire vérifier la santé du chat par un vétérinaire et nettoyer les taches avec un produit enzymatique, jamais à la Javel.
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