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Il était un peu plus de dix heures, ce samedi de novembre, et l'herbe gardait encore la raideur blanche du givre. Au fond du jardin, Gérard a gratté une allumette contre la boîte, plusieurs fois, avant qu'elle ne prenne. Le tas de feuilles a craqué, puis une fumée grise et lourde est montée lentement au-dessus de la haie de thuyas.
Un jardin près de Limoges, tenu comme le père le tenait
Gérard a soixante-quatre ans et habite depuis trente ans une maison de pierre à la sortie d'un village proche de Limoges. Ancien chauffeur de car scolaire, il a pris sa retraite il y a quatre ans et passe désormais ses matinées dehors. Le jardin est grand, bordé de vieux chênes et de deux noyers qui perdent leurs feuilles tous les automnes, en couches épaisses et brunes.
Chaque année, c'est la même routine, presque un rituel familial. Il ratisse les allées, pousse les feuilles en tas avec la brouette verte, puis les brûle au fond, près du composteur abandonné. Son père faisait exactement pareil dans la ferme voisine, et son grand-père avant lui. Personne, dans la famille, ne s'était jamais posé la moindre question sur ce geste-là.
Sa femme, Martine, préfère rester dans la cuisine pendant ce temps, à cause de l'odeur qui imprègne les rideaux. Elle râle un peu, pour la forme, puis ouvre les fenêtres côté rue. Les voisins aussi le connaissent, ce feu de novembre, et Gérard est persuadé qu'il fait partie du paysage. À la campagne, se dit-il, on a toujours fait comme ça, sans faire d'histoires.
Ce samedi-là, il choisit le feu plutôt que la remorque
Cette année, les feuilles étaient particulièrement nombreuses, à cause d'un été sec qui avait fatigué les arbres très tôt. Gérard avait bien pensé à la déchetterie, à une quinzaine de kilomètres, mais il aurait fallu atteler la remorque et faire au moins quatre allers-retours. Avec le prix du gasoil et son dos qui le tirait depuis septembre, l'idée l'avait vite découragé, il faut bien l'avouer.
Brûler, ça me prend une heure, la déchetterie, c'est ma journée entière, avait-il expliqué à Martine la veille au soir. Il avait regardé la météo, vérifié qu'il n'y avait pas de vent fort annoncé, et prévu un seau d'eau à côté du tas. Pour lui, c'était la preuve qu'il faisait les choses sérieusement, avec prudence, comme un homme responsable.
Il avait même attendu que le givre fonde un peu, pour éviter une fumée trop épaisse au démarrage. Les feuilles humides ont pourtant fumé longtemps, en volutes grises qui s'étiraient vers la route départementale. Gérard a remué le tas avec sa fourche, ajouté quelques branches sèches de noisetier, et le feu a fini par prendre franchement vers onze heures et demie.
« Brûler, ça me prend une heure, la déchetterie, c'est ma journée entière, je ne vais pas y passer mon samedi. »
Une voiture ralentit, une fenêtre se ferme en face
Pendant qu'il surveillait les flammes, Gérard a remarqué une petite voiture blanche qui ralentissait devant le portail. Le conducteur a regardé la fumée, puis il est reparti sans rien dire. Sur le moment, Gérard n'y a pas prêté attention, pensant à un curieux ou à quelqu'un qui cherchait une adresse. Il a continué à ratisser les derniers paquets de feuilles coincés sous la haie.
Un peu plus tard, il a vu la voisine d'en face, une jeune femme arrivée au printemps avec un bébé, refermer brusquement ses fenêtres. Elle avait étendu du linge sur un séchoir, qu'elle a rentré à la hâte. Gérard s'est dit qu'elle n'était pas encore habituée aux usages du coin, qu'elle finirait bien par s'y faire, comme tout le monde avant elle.
Le soir, Martine lui a fait remarquer que la maison sentait la fumée jusque dans la chambre. Il a haussé les épaules, répondu que ça partirait avec la nuit. Les braises rougeoyaient encore au fond du jardin, il les a recouvertes de terre avant d'aller se coucher. Rien, ce jour-là, ne lui paraissait sortir de l'ordinaire, et il a dormi profondément.
Le courrier de la mairie dans la boîte aux lettres
Le lundi matin, une enveloppe à l'en-tête de la mairie attendait dans la boîte aux lettres, glissée entre la publicité et le journal local. Gérard l'a ouverte debout dans l'allée, ses lunettes sur le bout du nez. Le courrier rappelait que le brûlage des déchets verts était interdit, et précisait qu'une récidive pourrait entraîner une amende allant jusqu'à 450 euros.
Il a relu la lettre trois fois, incrédule, puis l'a posée sur la table de la cuisine devant Martine. Quatre cent cinquante euros pour des feuilles, tu te rends compte, a-t-il lâché, plus vexé qu'inquiet. Il soupçonnait la voisine, la voiture blanche, quelqu'un qui lui en voulait. Il a décidé d'appeler la mairie pour s'expliquer, persuadé d'un malentendu.
Au téléphone, la secrétaire a été polie mais ferme, et lui a conseillé de passer voir l'adjoint chargé de l'environnement. Gérard a aussi appelé son beau-frère, qui brûle lui aussi ses tailles de haie à Saint-Junien. Lui ne savait rien d'une interdiction, et lui a juré qu'il suffisait de demander une autorisation. Gérard s'est accroché à cette idée toute la matinée.
« Quatre cent cinquante euros pour des feuilles de noyer, franchement, je n'aurais jamais imaginé ça un jour. »
Ce n'était ni la voisine ni une lubie de la mairie
Le mercredi, l'adjoint l'a reçu dans un petit bureau qui sentait le café froid. Il lui a expliqué calmement que la règle ne venait pas de la commune, mais du règlement sanitaire départemental, qui interdit aux particuliers de brûler leurs déchets verts à l'air libre. Les feuilles, les tontes, les tailles de haie sont considérées comme des déchets, au même titre que les autres.
L'adjoint lui a aussi raconté que plusieurs habitants s'étaient plaints, cet automne, de fumées gênantes, et que la mairie envoyait d'abord un rappel avant toute sanction. Brûler des végétaux humides dégage beaucoup de particules fines, lui a-t-il dit, et ça reste dans l'air du village. Gérard a pensé au bébé d'en face, aux fenêtres refermées, au linge rentré en vitesse.
Je croyais faire comme mon père, et en fait je faisais comme personne n'a plus le droit de faire, a-t-il admis à voix basse. L'adjoint a souri, sans triomphe. Il lui a précisé que l'interdiction valait toute l'année, sans autorisation à demander pour un simple tas de jardin. Le beau-frère de Saint-Junien s'était trompé, comme beaucoup de gens autour d'eux, en toute bonne foi.
Trois semaines plus tard, les feuilles nourrissent le potager
Gérard n'a pas payé d'amende, puisque ce courrier n'était qu'un avertissement, mais il n'a plus jamais rallumé de feu. Il a étalé le reste des feuilles au pied des rosiers, sur les planches du potager et autour des framboisiers. Un voisin plus âgé lui a montré comment les broyer en passant la tondeuse dessus, pour qu'elles se décomposent plus vite pendant l'hiver.
Pour les grosses branches de noyer, il a finalement attelé la remorque et fait deux voyages à la déchetterie, un mardi matin sans monde. Ce n'était pas si terrible, reconnaît-il aujourd'hui, et le gardien lui a même indiqué où récupérer du broyat gratuit au printemps. Martine, elle, a remarqué que les rideaux ne sentent plus la fumée, et qu'elle peut enfin laisser les fenêtres ouvertes.
Au printemps, Gérard compte bien voir ce que donne la terre sous son paillis, plus souple, plus sombre, pleine de vers. Il a même expliqué tout ça à son beau-frère, qui a ri avant de se taire. La voisine d'en face lui a apporté une part de gâteau, un dimanche, sans rien évoquer. Il a compris qu'elle savait, et que ça n'avait plus d'importance entre eux.
« Je croyais faire comme mon père, et en fait je faisais ce que personne n'a plus le droit de faire. »
- Le brûlage des déchets verts à l'air libre est interdit aux particuliers par le règlement sanitaire départemental.
- L'amende peut atteindre 450 euros en cas d'infraction constatée.
- Feuilles, tontes et tailles de haie peuvent servir de paillage au pied des massifs et du potager.
- Passer la tondeuse sur les feuilles les broie et accélère leur décomposition.
- Les branches trop grosses se déposent à la déchetterie, qui propose parfois du broyat gratuit.
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