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Un mardi de novembre, vers sept heures du soir, la pluie tambourinait sur la véranda de Thierry, à Bègles. Puis un autre bruit est venu, un glouglou épais, irrégulier, juste au-dessus de la porte d'entrée. Il est sorti en chaussons, lampe frontale sur le crâne. L'eau débordait de la gouttière en rideau, charriant une pâte brune de feuilles détrempées.
Une maison d'échoppe, un jardin étroit et un géant de l'autre côté du mur
Thierry a cinquante-huit ans et il est technicien chez un fabricant de chaudières depuis presque trente ans. Avec Nadine, sa femme, il a acheté cette échoppe bordelaise en 2009, une maison basse en pierre blonde, avec un jardin tout en longueur. Ils aimaient le calme de la rue, les volets bleus des voisins, la boulangerie à deux minutes. Ils aimaient aussi, il faut le dire, l'ombre que leur offrait le grand platane planté de l'autre côté du mur mitoyen.
Cet arbre appartient à Monique et Gérard, un couple de retraités installés là depuis toujours. Il dépasse les toits de la rue d'au moins dix mètres. L'été, son feuillage dessine une grande tache fraîche sur la terrasse de Thierry, et les déjeuners dominicaux s'y prolongent volontiers jusqu'au café. Les deux couples se croisent au marché, échangent des tomates en août, se gardent les clés quand l'un part en vacances. Rien de plus qu'un bon voisinage, mais rien de moins non plus.
Les premières années, Thierry montait lui-même sur l'échelle chaque fin d'automne. Il raclait la gouttière avec une petite pelle en plastique, remplissait deux ou trois sacs, et n'y pensait plus jusqu'à l'année suivante. Nadine lui tenait l'échelle en grognant un peu contre le froid. C'était devenu une sorte de rituel, presque une blague entre eux. Le platane perdait ses feuilles, Thierry perdait son samedi après-midi, et le monde tournait à peu près rond.
Le jour où il a décidé de ne plus grimper sur l'échelle
Tout a changé au printemps 2022, quand Thierry s'est fait opérer de l'épaule. Le chirurgien a été clair, et le kiné encore plus : plus question de lever les bras au-dessus de la tête en équilibre sur un barreau. Nadine, de son côté, n'a jamais supporté le vide. Le rituel du samedi a donc pris fin de lui-même. À l'automne suivant, ils ont appelé un couvreur du quartier, recommandé par la boulangère, pour nettoyer les gouttières et vérifier les tuiles.
L'homme, Fabien, est passé un matin avec son fils et une nacelle. En une heure, tout était propre, et la facture tombait à cent quatre-vingts euros. L'année d'après, il a fallu revenir deux fois, en novembre puis en décembre, parce que les feuilles avaient encore bouché la descente. Puis une tuile a glissé, une autre s'est fendue sous le poids de l'eau stagnante. La facture de l'hiver dernier a atteint trois cent quatre-vingts euros, réparations comprises. Thierry l'a regardée longtemps, posée sur la table de la cuisine.
Ce soir-là, il a eu une idée qui lui a paru parfaitement raisonnable. Les feuilles venaient de l'arbre des voisins, les dégâts touchaient sa maison à lui, donc les voisins devaient participer. Il ne cherchait pas la dispute, il voulait juste que la charge soit partagée. Il a rédigé un mot aimable, glissé une copie de la facture, et déposé l'enveloppe dans la boîte aux lettres de Monique et Gérard. Ça me paraissait logique, je ne leur demandais même pas tout, a-t-il expliqué plus tard à son frère.
« Je ne cherchais pas la bagarre, je voulais juste qu'on partage, l'arbre n'est pas à moi après tout. »
Trois lignes polies et une référence qu'il ne connaissait pas
La réponse est arrivée une semaine après, sur une carte de correspondance à fleurs, écrite à la main par Monique. Le ton était doux, presque affectueux. Elle disait comprendre l'ennui, regretter sincèrement les tuiles cassées, mais elle expliquait que leur fils, qui travaille dans une agence immobilière, leur avait conseillé de ne pas payer. La chute des feuilles, écrivait-elle, faisait partie des désagréments normaux du voisinage. Elle concluait en l'invitant à prendre un café pour en parler tranquillement.
Thierry a d'abord souri, un peu vexé, puis il a relu la carte en fronçant les sourcils. Un détail le dérangeait. Au bas du mot, Monique avait ajouté, entre parenthèses, que l'arbre avait été planté par le père de Gérard, juste après la guerre. Il ne voyait pas bien le rapport avec ses gouttières. Il a rangé la carte dans le tiroir du buffet, avec les factures, en se disant que ce n'était qu'une manière élégante de botter en touche.
Nadine, elle, a tout de suite trouvé la réponse plutôt correcte. Elle tenait à cette relation de voisinage, aux tomates d'août et aux clés échangées. Tu ne vas pas te fâcher avec eux pour trois cents euros, lui a-t-elle dit en débarrassant la table. Thierry n'a pas répondu. Soyons honnêtes, ce n'était plus vraiment une question d'argent. C'était l'impression d'avoir payé seul quelque chose qui ne venait pas de chez lui, et de se voir opposer une règle dont il ignorait tout.
Un forum, une mairie et un conciliateur qui ne dit pas oui
Les semaines suivantes, Thierry a passé ses soirées sur des forums de propriétaires. Il y a trouvé de tout, des récits de procès gagnés, des conseils contradictoires, des messages furieux contre des voisins à thuyas. Certains affirmaient qu'on pouvait exiger l'abattage de n'importe quel arbre gênant. D'autres juraient qu'on ne pouvait rien faire. Il notait tout dans un carnet à spirale, de plus en plus perdu, et se couchait tard avec la sensation de tourner en rond.
Il a fini par appeler la mairie de Bègles, qui l'a renvoyé vers le conciliateur de justice, une permanence gratuite tenue deux fois par mois. Il a obtenu un rendez-vous début janvier. Le conciliateur, un ancien greffier aux lunettes rondes, a écouté toute l'histoire sans l'interrompre, en prenant quelques notes. Puis il a posé deux questions précises : à quelle distance du mur mitoyen se trouvait le tronc, et depuis combien de temps l'arbre dépassait-il les deux mètres de hauteur.
Thierry ne savait répondre à aucune des deux. Il est rentré chez lui un peu déçu, persuadé qu'on lui avait servi des questions administratives pour l'éconduire. Le soir même, pourtant, il est sorti avec un mètre ruban et une lampe. En se penchant par-dessus le mur, il a estimé que le tronc se trouvait à environ trois mètres de la limite. Il a noté le chiffre dans son carnet, sans savoir encore ce qu'il signifiait. Je mesurais un arbre dans le noir comme un cambrioleur, a-t-il raconté depuis en riant.
« Quand j'ai compris que le platane avait été planté après la guerre, j'ai rangé la facture, il n'y avait plus rien à discuter. »
Ce que disait vraiment la parenthèse de Monique
Au deuxième rendez-vous, le conciliateur a tout remis à plat. Il a expliqué que, selon le Code civil, un arbre destiné à dépasser deux mètres doit en principe être planté à au moins deux mètres de la limite de propriété. Le platane, à trois mètres, respectait donc la règle. Et même s'il ne l'avait pas respectée, a-t-il ajouté, le voisin ne pourrait plus exiger d'arrachage ou de réduction si l'arbre dépassait cette hauteur depuis plus de trente ans. C'est ce qu'on appelle la prescription trentenaire.
Thierry a enfin compris la fameuse parenthèse. Un arbre planté après la guerre avait largement passé les trente ans à cette hauteur, bien avant que lui-même n'achète sa maison. Quant aux feuilles, le conciliateur a précisé que les juges les considèrent le plus souvent comme un inconvénient normal du voisinage, surtout dans un quartier arboré. Pour obtenir quelque chose, il faudrait prouver un trouble vraiment excessif, au-delà de ce que tout le monde supporte. Des gouttières bouchées chaque automne, a-t-il dit, n'y suffisent généralement pas.
Le conciliateur a tout de même rappelé un point que Thierry ignorait. Si des branches dépassent au-dessus de son terrain, il peut demander au propriétaire de les couper, et ce droit-là ne se prescrit pas. Il n'a pas le droit de les tailler lui-même, mais il peut exiger que cela soit fait. Voilà le vrai levier, a-t-il dit, pas la facture du couvreur. Thierry a refermé son carnet. Il était venu chercher un remboursement et repartait avec une tout autre idée.
Un café chez les voisins et une nouvelle grille sur le toit
Il a fini par accepter l'invitation de Monique, un dimanche de février. Gérard a sorti l'album photo, et l'on y voyait le platane encore frêle, tenu par un tuteur, devant une maison sans volets. Thierry a parlé de son épaule, de l'échelle, des tuiles. Les voisins ont proposé de faire élaguer les grosses branches qui surplombaient sa toiture, à leurs frais, au printemps. On ne voulait pas vous laisser tomber, on voulait juste ne pas tout payer, a dit Gérard en resservant du café.
Sur le conseil de Fabien, Thierry a aussi fait poser des grilles pare-feuilles sur ses gouttières et une crapaudine dans la descente. Coût total, deux cent soixante euros, une seule fois. L'élagage a été réalisé en avril par une entreprise agréée, et l'ombre de l'été est restée presque intacte. En novembre, le couvreur est passé une seule fois, plus pour vérifier que pour nettoyer. On connaît tous ça, ces conflits qui pourrissent une rue pendant des années pour des sommes qu'on finit par oublier.
Thierry garde la carte à fleurs dans le tiroir du buffet. Il dit qu'elle lui a évité une procédure perdue d'avance et une brouille durable. Avant de réclamer, il conseille désormais de regarder quelques points précis, simples à vérifier depuis chez soi. Nadine, elle, a recommencé les échanges de tomates dès le mois d'août. Le platane perd toujours ses feuilles, et le jardin en est couvert chaque automne. Mais le samedi après-midi de novembre est redevenu un samedi comme les autres, sans échelle et sans enveloppe.
« Le conciliateur m'a dit de mesurer la distance au mur, et franchement, j'aurais dû commencer par là. »
- Mesurez la distance entre le tronc et la limite : deux mètres minimum pour un arbre de plus de deux mètres.
- Renseignez-vous sur l'âge de l'arbre : après trente ans à cette hauteur, l'arrachage ne peut plus être exigé.
- Les feuilles qui tombent sont en général jugées comme un inconvénient normal du voisinage.
- Vous pouvez toujours demander au voisin de couper les branches qui surplombent votre terrain, sans les tailler vous-même.
- Consultez gratuitement le conciliateur de justice avant toute démarche ou courrier formel.
- Faites poser des grilles pare-feuilles et une crapaudine pour limiter les interventions du couvreur.
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