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Sept heures du soir, fin septembre, dans un lotissement près de Montpellier. Les grillons ont repris, la lumière dorée glisse sur les haies de lauriers. Bernard, 64 ans, arrose ses tomates avec un vieil arrosoir en zinc qu'il remplit au robinet de sa cuve. Derrière la clôture, sa voisine claque une main sur sa cheville, puis une seconde fois, et soupire bruyamment.
Bernard, ses tomates et sa cuve achetée au printemps
Bernard habite cette petite maison de plain-pied depuis bientôt vingt ans, au bout d'une impasse calme. Ancien conducteur de bus, il a pris sa retraite avec une idée en tête : faire pousser ses légumes sans faire exploser sa facture d'eau. Son potager occupe tout le fond du jardin, entre le cabanon et le figuier. Il y a des tomates cœur-de-bœuf, des courgettes, du basilic, quelques piments que sa petite-fille adore. Chaque soir d'été, il fait sa tournée avec l'arrosoir, lentement, en écoutant la radio posée sur le muret.
Dans la rue, tout le monde se connaît un peu. Il y a Sandrine et ses deux garçons, qui jouent au ballon contre le portail. Il y a Gérard et Monique, un couple de retraités qui dînent dehors dès que le thermomètre dépasse vingt degrés. Il y a aussi Karim, infirmier de nuit, qui fait la sieste l'après-midi avec les fenêtres ouvertes. On se prête une échelle, on se donne des courgettes en trop, on se plaint ensemble de la sécheresse. Une vie tranquille, sans histoire particulière.
Au printemps, Bernard a franchi un cap. Après deux étés de restrictions d'arrosage, il a acheté une cuve de mille litres, grise, en plastique épais, branchée sur la descente de gouttière du garage. Il en était fier, et il avait raison de l'être. Récupérer l'eau du ciel, c'est du bon sens, ça soulage les nappes et le porte-monnaie. Il l'a installée lui-même un samedi d'avril, avec l'aide de son gendre, en suivant la notice. Les premières pluies l'ont remplie aux deux tiers en quelques jours seulement.
Un couvercle laissé entrouvert pour aller plus vite
Le problème, Bernard l'a créé sans s'en rendre compte, et pour une très bonne raison. Le robinet en bas de la cuve coule lentement, presque goutte à goutte quand le niveau baisse. Remplir un arrosoir de dix litres prend alors plusieurs minutes. Alors, dès juin, il a pris l'habitude de soulever le couvercle et de plonger directement l'arrosoir dans l'eau. C'est bien plus rapide, et franchement plus agréable par grosse chaleur. Le couvercle, un peu voilé par le soleil, ne se refermait plus très bien de toute façon.
Il a fini par le laisser posé de travers, calé sur un côté, avec un espace de quelques centimètres. Ça laissait respirer l'eau, se disait-il, ça évitait les mauvaises odeurs. Il y voyait même un avantage pour les oiseaux, qui venaient parfois se poser sur le rebord. Le filtre de la descente de gouttière, lui, s'était bouché avec les feuilles du figuier. Bernard l'avait retiré en juillet pour que l'eau des orages passe mieux. Deux petits gestes de bon sens apparent, faits un jour de chaleur, puis oubliés.
Soyons honnêtes, on connaît tous ça : une installation neuve qu'on bricole un peu pour qu'elle colle à nos habitudes. Personne ne lit la notice deux fois. Bernard voyait sa cuve comme un gros arrosoir, rien de plus, un objet inerte au fond du jardin. Il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'elle puisse vivre sa propre vie. Pendant tout l'été, il a continué ses tournées du soir, satisfait de ne pas toucher au compteur. Sa facture d'eau de juillet était la plus basse depuis des années.
« Moi qui croyais faire un geste pour la planète, j'ai élevé des moustiques pour tout le quartier. »
Des petites bêtes rayées que personne ne prend au sérieux
Les premiers signes sont arrivés fin juillet, si discrets que personne n'y a prêté attention. Bernard s'est fait piquer deux ou trois fois aux chevilles en arrosant, en plein jour, ce qui l'a un peu surpris. Il a mis ça sur le compte de l'été, de la chaleur humide, du voisinage du canal à un kilomètre. Un soir, il a remarqué en soulevant le couvercle de minuscules filaments qui se tortillaient à la surface de l'eau. Il a cru à des débris de feuilles agités par le vent, et il a replongé son arrosoir.
Chez Gérard et Monique, le dîner en terrasse est devenu plus court au fil du mois d'août. Monique s'est mise à porter des pantalons longs malgré trente degrés, et Gérard a ressorti une vieille raquette électrique. Ces moustiques-là ne ressemblaient pas à ceux de leur enfance. Ils étaient petits, noirs, rayés de blanc sur les pattes, et surtout ils piquaient en silence, l'après-midi. Ce sont des moustiques tigres, a dit Monique, j'ai vu ça à la télévision. On en parlait comme d'une fatalité du Midi.
Karim, lui, a commencé à mal dormir. Ses siestes de l'après-midi étaient hachées par les piqûres sur les bras et le cou. Il a posé des moustiquaires sur ses fenêtres, acheté des diffuseurs, rien n'y faisait vraiment. Chez Sandrine, les garçons rentraient du jardin couverts de boutons rouges qu'ils grattaient jusqu'au sang. Chacun se débrouillait de son côté, sans en parler beaucoup aux autres. Personne ne faisait encore le lien entre cette invasion et un endroit précis de la rue. Le problème semblait tomber du ciel, comme la chaleur.
Septembre arrive, et la rue entière se met à chercher
Début septembre, la situation a basculé. Ce n'était plus quelques piqûres, c'était une nuée chaque fin d'après-midi. Sandrine a fini par sonner chez tout le monde avec la même question, un peu désemparée. On ne peut plus mettre les enfants dehors, a-t-elle dit à Bernard sur le pas de sa porte, c'est pire que l'an dernier. Bernard a hoché la tête, sincèrement compatissant, en se grattant le mollet. Lui aussi trouvait que ça devenait intenable, surtout près du potager.
Gérard a pris les choses en main, à sa façon. Il a appelé la mairie, qui l'a renvoyé vers l'agence de démoustication du secteur. On lui a expliqué qu'on ne traitait pas les jardins privés à la demande, et qu'il fallait d'abord chercher les gîtes chez soi. Les gîtes, il ne savait même pas ce que c'était. Il a acheté un insecticide en spray et en a aspergé ses haies un samedi entier. Le lundi, les moustiques étaient toujours là, aussi nombreux.
Karim a soupçonné le canal, puis la station d'épuration, puis les vieux pneus d'un terrain vague au bout de l'impasse. Il est allé voir, et il n'y avait rien, juste de l'herbe sèche. Monique accusait les plantes du voisin d'en face, trop touffues à son goût. Bernard, de son côté, a vidé les coupelles sous ses pots de fleurs, sur le conseil d'une émission de radio. Il a été soulagé de faire quelque chose d'utile. Pendant tout ce temps, à trois mètres de ses tomates, la cuve continuait de fonctionner.
« On ne peut plus mettre les enfants dehors, c'est pire que l'an dernier, je ne sais plus quoi faire. »
Ce que Karim découvre en soulevant le couvercle gris
C'est Karim qui a trouvé, un dimanche matin, presque par hasard. Il était venu rapporter une perceuse à Bernard, et les deux hommes ont fait le tour du jardin en discutant du problème. Karim, infirmier, avait lu entre deux gardes que le moustique tigre ne volait généralement pas plus loin qu'une centaine de mètres autour de l'endroit où il naissait. Autrement dit, les coupables vivaient forcément tout près. Il a demandé s'il pouvait regarder dans la cuve. Bernard a soulevé le couvercle en riant.
À la surface, des centaines de larves se tortillaient, en suspension, la tête en bas, et filaient vers le fond dès que l'ombre passait. Les filaments que Bernard prenait pour des débris, c'était ça depuis le début. Bernard est resté longtemps penché, sans rien dire. Puis il a lâché : moi qui croyais faire un geste pour la planète, j'ai élevé des moustiques pour tout le quartier. Karim lui a posé la main sur l'épaule, gêné pour lui, mais aussi soulagé d'avoir enfin une réponse claire.
Karim lui a expliqué ce qu'il avait compris de ses lectures. Le moustique tigre femelle pond au bord de l'eau stagnante, et quelques centilitres lui suffisent, un bouchon, une coupelle, une gouttière. Alors une cuve entrouverte de mille litres, à l'abri du soleil, c'est une nurserie de rêve. En une grosse semaine d'été, un œuf peut donner un adulte. Le filtre retiré de la descente avait ouvert une deuxième porte d'entrée. Tout l'été, la cuve avait relancé le cycle, génération après génération, au cœur même de la rue.
Une moustiquaire à quelques euros et une rue qui respire
Le lendemain, Bernard est allé au magasin de bricolage avec une liste précise. Il a acheté un rouleau de moustiquaire à mailles fines, des colliers de serrage et un nouveau joint pour le couvercle. Il a tendu la toile sur l'ouverture, sous le couvercle, et a remis un filtre grillagé sur l'arrivée de la gouttière. Pour vider les larves, il a arrosé ses massifs avec l'eau de la cuve, puis l'a laissée se remplir à nouveau aux premières pluies d'automne. Le tout lui a coûté moins de vingt euros.
Il a fait le tour des voisins pour s'excuser, un peu penaud, et pour raconter. Je préfère que vous le sachiez par moi, a-t-il dit à Monique, c'était ma cuve. Personne ne lui en a voulu longtemps. Gérard a même découvert, en cherchant chez lui, un arrosoir oublié derrière le cabanon, plein d'eau verte et de larves. Sandrine a trouvé une bâche de piscine qui faisait des creux. En quinze jours, les soirées sont redevenues à peu près vivables, et les garçons ont repris le ballon.
Bernard garde sa cuve, et il en est toujours content. Il remplit son arrosoir au robinet, patiemment, en écoutant la radio, comme avant. Il a simplement compris qu'un récupérateur d'eau n'est pas un objet inerte, mais une petite mare qu'il faut fermer correctement. L'an prochain, la rue a prévu une tournée commune en mai, avant les chaleurs, pour inspecter chaque jardin. Le geste écologique reste bon, à condition de ne pas oublier ce détail. Voici ce que Bernard et ses voisins vérifient désormais chez eux, chaque semaine.
« Ils ne naissent pas loin d'ici, Bernard, ils volent à peine plus de cent mètres, ça vient forcément de chez nous. »
- Tendre une moustiquaire à mailles fines sur toute ouverture de la cuve, sous le couvercle.
- Remettre un filtre grillagé sur l'arrivée de la descente de gouttière.
- Remplir l'arrosoir au robinet plutôt que d'ouvrir le couvercle.
- Vider chaque semaine coupelles, seaux, arrosoirs et jouets qui retiennent l'eau.
- Vérifier les gouttières bouchées et les bâches qui forment des creux.
- Faire le tour du jardin à plusieurs voisins, puisque le moustique tigre vole peu loin.
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