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Le soleil de juin tombait déjà fort sur le verger, vers neuf heures, quand Gérard décrocha la première bouteille du cerisier. Le plastique tiède collait à ses doigts. À l'intérieur, un liquide brun, épais, sentait la bière tournée et le sucre fermenté. Il leva la bouteille vers la lumière, plissa les yeux, et resta un long moment sans rien dire.
Un verger tranquille, des cerisiers et des ruches voisines
Gérard a soixante-six ans et il a passé quarante ans comme électricien dans les environs de Bergerac. Depuis sa retraite, il consacre ses matinées à un verger d'une vingtaine d'arbres, derrière sa maison en pierre. Il y a des cerisiers, trois pommiers anciens, deux pruniers et un figuier qui déborde sur le chemin communal. Sa femme, Monique, s'occupe du potager juste à côté, et les deux se retrouvent à midi sous le tilleul.
Le voisin d'en face, Patrick, garde six ruches au fond de sa prairie depuis une quinzaine d'années. Ses abeilles viennent butiner les fleurs de Gérard chaque printemps, et chaque automne, un pot de miel arrive sur la table de la cuisine. C'est un échange tacite, ancien, que personne n'a jamais formalisé. Gérard aime dire que ses cerises sont meilleures grâce à ces abeilles, et il n'a sans doute pas tort.
Le verger, pour lui, c'est un endroit où rien ne presse. Il taille en hiver, il surveille les bourgeons en mars, il récolte en juin en grimpant sur une vieille échelle en bois. Il connaît chaque arbre, ses manies, ses mauvaises années. Il n'a jamais utilisé de produit chimique, par principe autant que par habitude. Dans sa tête, il fait partie de ceux qui protègent la nature, pas de ceux qui l'abîment.
La décision prise au printemps, pour sauver les abeilles
Tout a commencé l'automne précédent, quand Patrick est venu frapper à sa porte, l'air sombre. Le frelon asiatique avait attaqué ses ruches pendant des semaines, en vol stationnaire devant les planches d'envol. Deux colonies n'avaient pas passé l'hiver. Patrick parlait doucement, mais Gérard voyait bien que ça le travaillait. Il lui avait montré, sur son téléphone, des photos de frelons à pattes jaunes accrochés aux abeilles comme des petits rapaces.
Au marché du samedi, Gérard a entendu la même histoire chez le boucher, puis chez la fleuriste. Tout le monde avait une recette de piège, transmise par un beau-frère ou trouvée sur un forum. Une bouteille d'eau coupée, un goulot retourné, de la bière brune, du sirop de cassis, parfois un peu de vin blanc. Il paraissait évident qu'il fallait piéger tôt, au printemps, pour attraper les reines fondatrices avant qu'elles bâtissent leur nid.
Alors, début mars, Gérard a fabriqué trois pièges dans son atelier, avec application. Il les a suspendus dans le cerisier, le pommier du milieu et le prunier près de la haie. Monique l'a regardé faire en souriant, un peu sceptique. Il lui a répondu, en serrant une ficelle, une phrase qu'il répétera plus tard avec un certain embarras. C'est pour Patrick, c'est pour les abeilles, c'est le moins qu'on puisse faire.
« C'est pour Patrick, c'est pour les abeilles, c'est le moins qu'on puisse faire, je ne vais pas rester les bras croisés. »
Des mouches, puis des papillons, et ce bourdon immobile
Les premières semaines, il vérifiait les bouteilles tous les deux ou trois jours. Il y trouvait surtout des mouches, des petits moucherons, quelques guêpes communes. Il se disait que c'était normal, que les frelons viendraient plus tard, avec la chaleur. Il remplaçait le liquide quand il devenait trop trouble, ajoutait une rasade de sirop, raccrochait la bouteille. Le geste était devenu une petite routine du matin, entre le café et l'arrosage du potager.
Fin avril, un détail l'a arrêté. Au fond de la bouteille du prunier flottait un gros bourdon terrestre, les pattes repliées, au milieu d'une couche de mouches noyées. Il l'a regardé longtemps, en se disant que c'était un accident. Quelques jours plus tard, il a retrouvé deux papillons, des citrons, aux ailes jaune pâle collées au plastique. Il a vidé la bouteille dans l'herbe sans trop y penser, avant de partir chez le dentiste.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce réflexe de ne pas vouloir voir ce qui contrarie nos bonnes intentions. Gérard a mis ces captures sur le compte de la malchance ou d'un mélange trop sucré. Il a même changé de bière, en prenant une marque plus amère. Mais en mai, les bouteilles se remplissaient plus vite qu'il ne les vidait, et toujours pas de frelon à pattes jaunes. Monique a commencé à poser des questions qu'il évitait poliment.
Les bouteilles débordent, et Patrick ne reconnaît pas les victimes
Début juin, le jour de la scène du cerisier, Gérard a aligné les trois bouteilles sur la table du jardin. Il a versé leur contenu dans une bassine blanche pour y voir clair. Il y avait des centaines de mouches, des syrphes rayés qu'il avait pris pour des guêpes, des papillons de nuit, des coléoptères. Et surtout, des abeilles. Il en a compté plus de quarante avant d'arrêter, la gorge un peu serrée par la honte.
Il a appelé Patrick, qui est venu dans l'après-midi avec ses lunettes de lecture. Le voisin s'est penché sur la bassine, a remué le liquide avec une brindille, puis a soupiré longuement. Ce sont les miennes, Gérard, a-t-il dit, en reconnaissant ses abeilles domestiques. Il a cherché du regard un frelon asiatique, un seul. Il en a trouvé deux, minuscules au milieu du reste, plus quelques frelons européens, l'espèce locale.
Gérard a tenté de se justifier, de dire que tout le monde faisait pareil au village. Il a cherché sur internet, mais les avis se contredisaient d'un forum à l'autre. Il a même téléphoné à sa belle-sœur, qui jurait que ses pièges marchaient très bien. Personne n'avait jamais compté ce qu'il y avait vraiment dedans. Le soir, il a rangé les bouteilles dans le garage, sans les jeter, comme on garde une preuve encombrante.
« J'en ai compté quarante avant d'arrêter, et je n'avais même pas fini le fond de la bassine. »
Ce que le technicien apicole lui a expliqué au téléphone
Sur les conseils de Patrick, Gérard a contacté le groupement de défense sanitaire apicole du département. Un technicien, Julien, l'a rappelé deux jours plus tard, patient et précis. Il lui a expliqué que les pièges sucrés artisanaux, posés partout et au printemps, attrapent surtout des insectes qui ne sont pas visés. Les mouches, les syrphes, les papillons et les abeilles sont attirés par le sucre et la fermentation, exactement comme le frelon.
Julien lui a aussi dit que le piégeage des reines au printemps avait un effet très discutable sur les populations. Beaucoup de fondatrices meurent de toute façon avant de construire un nid, et la concurrence entre elles se règle naturellement. En tuant au hasard, on retire surtout des pollinisateurs et des prédateurs utiles, dont certains mangent justement des larves de frelons. Gérard a noté chaque phrase sur un carnet, en se sentant un peu idiot.
Ce qui marche, selon le technicien, c'est d'abord de repérer et de signaler les nids, pour qu'ils soient détruits par des professionnels. Ensuite, si un apiculteur subit une forte pression, on peut installer des pièges sélectifs, devant les ruches seulement, pendant la période d'attaque. Vous ne protégiez pas les abeilles de Patrick, vous les attiriez dans la bouteille, a résumé Julien sans méchanceté. Gérard a raccroché et il est resté assis dans la cuisine un bon moment.
Un verger sans bouteilles, et une nouvelle habitude à l'automne
Les trois pièges ont fini au tri sélectif dès le lendemain. Gérard a fait le compte, un peu amer : trois mois d'efforts, une dizaine de litres de bière et de sirop, et deux frelons asiatiques pour des centaines d'insectes utiles. Patrick n'a pas fait de reproche, mais il a demandé qu'on se concerte désormais. Les deux voisins ont décidé d'agir ensemble, avec méthode, plutôt que chacun dans son coin avec ses recettes.
En septembre, Gérard a repéré un ballet de frelons au-dessus d'un grand chêne, près de la route. En levant les yeux avec ses jumelles, il a aperçu un nid gros comme un ballon, très haut dans les branches. Il l'a signalé sur la plateforme départementale, avec une photo et l'adresse exacte. Une entreprise spécialisée l'a détruit dix jours plus tard, à la perche, sans que personne ne monte à l'échelle.
Devant les ruches de Patrick, une seule harpe électrique et un piège sélectif ont été posés pendant les semaines d'attaque. Le reste du verger est redevenu ce qu'il était, bourdonnant et tranquille. Gérard raconte maintenant l'histoire au marché, quand on lui parle de bière et de bouteilles retournées. Il ne fait pas la leçon, il décrit simplement la bassine blanche et les quarante abeilles. Ça suffit, dit-il, les gens comprennent tout de suite.
« Personne au village n'avait jamais regardé ce qu'il y avait vraiment au fond de ses bouteilles, moi le premier. »
- Ne pas suspendre de pièges sucrés à la bière ou au sirop dans le jardin ou le verger.
- Observer les allées et venues de frelons à la fin de l'été pour repérer un nid en hauteur.
- Signaler tout nid sur la plateforme de sa région ou auprès de sa mairie, avec photo et adresse.
- Confier la destruction du nid à un professionnel, sans jamais intervenir soi-même.
- Réserver le piégeage sélectif aux abords immédiats des ruches, pendant les périodes d'attaque.
- Se rapprocher du groupement sanitaire apicole local pour savoir quel dispositif utiliser.
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