Il vide chaque soir ses épluchures dans un composteur neuf près de Lille : en mars, le bac sent l’œuf pourri et grouille de moucherons

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Il est sept heures et quart, un mardi de mars, et la pluie fine du Nord tapote sur la véranda. Thierry, 58 ans, traverse le jardin en charentaises, un saladier d'épluchures de carottes contre la hanche. Il soulève le couvercle du composteur. Une bouffée tiède, lourde, lui monte au visage, et un nuage de moucherons s'échappe en bourdonnant vers la haie.

Un composteur neuf au fond d'un jardin de Villeneuve-d'Ascq

Thierry habite depuis vingt ans une maison de briques rouges à Villeneuve-d'Ascq, à quelques kilomètres de Lille. Il est technicien de maintenance dans une usine de la métropole, et sa femme Nadia enseigne les mathématiques dans un collège voisin. Leur jardin n'est pas grand, une pelouse, deux pommiers et un carré de potager. Depuis longtemps, ils se disaient qu'il faudrait arrêter de remplir la poubelle avec les restes de cuisine. L'idée revenait chaque été, puis s'oubliait avec la rentrée et les factures à payer.

En novembre, la métropole a proposé des composteurs à prix réduit, et Nadia a rempli le formulaire un dimanche soir. Le bac est arrivé quinze jours plus tard, en lattes de pin, avec un couvercle et une petite trappe en bas. Thierry l'a monté un samedi matin, en sifflant, avec une visseuse prêtée par son beau-frère. Il l'a posé dans le coin du jardin, derrière les pommiers, sur la terre nue, comme indiqué sur la notice. Il était fier de lui, et il l'a dit à tout le monde au déjeuner.

Les premières semaines, tout semblait simple. Chaque soir après le dîner, Thierry vidait le saladier d'épluchures, les marcs de café, les coquilles d'œufs et les fanes de radis. Leur fille Inès, quatorze ans, trouvait ça vaguement ridicule, mais elle participait sans trop râler. La poubelle grise ne sortait plus qu'une fois tous les dix jours, au lieu de deux fois par semaine. Thierry regardait le niveau monter avec une satisfaction tranquille, celle de quelqu'un qui a enfin fait ce qu'il fallait faire.

La règle qu'il s'était fixée : rien que du frais

Thierry aime les choses bien faites, et il s'était fixé une règle dès le départ. Dans le composteur, il ne mettrait que des déchets de cuisine bien frais, rien d'autre. Il avait lu quelque part que le carton contenait des colles et des encres, alors il le gardait pour le recyclage. Les feuilles mortes de l'automne, il les avait ramassées en octobre et portées à la déchetterie, avant même l'arrivée du bac. Pour lui, un bon compost, c'était des légumes qui redeviennent de la terre, point final.

Il y avait aussi une raison pratique, il faut bien l'avouer. Le fond du jardin est loin de la cuisine, et l'hiver lillois n'encourage pas les longues stations dehors. Vider le saladier prenait vingt secondes, alors que retourner le tas aurait demandé une fourche, des bottes et du courage. Il refermait le couvercle sans regarder dedans, en pensant que la nature ferait son travail toute seule. Après tout, les feuilles pourrissent bien dans les bois sans que personne ne s'en occupe.

Nadia, elle, avait un doute qu'elle n'a pas vraiment formulé. Sa mère, en Picardie, compostait depuis toujours, et dans ses souvenirs le tas ressemblait à un mélange plus sec, plus brun. Mais elle n'a rien dit, parce que Thierry avait pris le projet très à cœur. Et puis, en décembre et en janvier, il faisait froid, il pleuvait presque tous les jours, et personne n'avait envie de discuter de compost. Le bac se remplissait, lentement, d'une matière orange et verte qui brillait sous la lampe torche.

« Je mettais que du frais, rien de sec, je croyais bien faire, franchement. »

En février, une odeur aigre et des moucherons au couvercle

Le premier signe est apparu au début de février, un soir de redoux. En ouvrant le couvercle, Thierry a senti une odeur aigre, un peu piquante, qu'il a mise sur le compte de la pluie. Quelques petits moucherons se sont envolés, mais il y en a toujours autour des fruits, se disait-il. Il a refermé vite et il est rentré se laver les mains. Le lendemain, l'odeur était toujours là, plus discrète, et il a décidé de ne plus y penser.

Inès a été la première à se plaindre franchement. Elle a refusé de sortir le saladier, en disant que le fond du jardin sentait comme les toilettes du lycée. Thierry a ri, puis il a vérifié lui-même, en plein jour cette fois. En se penchant, il a vu que le tas s'était tassé en une masse compacte et luisante. Au fond, un jus brunâtre suintait entre les lattes de pin et formait une petite flaque sur la terre.

Il a pensé que c'était une question de temps, que l'hiver ralentissait tout. Il a même ajouté plus d'épluchures, pour donner du travail aux vers, disait-il à Nadia. Les moucherons, eux, se sont multipliés au fil des semaines. À la fin du mois, ils formaient un petit nuage gris dès qu'on soulevait le couvercle. Un voisin, par-dessus la haie, a demandé poliment si une canalisation n'avait pas cassé. Thierry a répondu que non, en rougissant un peu, sans oser parler du composteur.

Le vinaigre blanc, le couvercle fermé et l'appel au beau-frère

Début mars, l'odeur avait changé de nature. Ce n'était plus de l'aigre, c'était de l'œuf pourri, une odeur lourde qui s'accrochait aux vêtements. Thierry a d'abord cru à un œuf entier jeté par erreur, et il a fouillé le dessus du tas avec un bâton. Il n'a rien trouvé, sinon une pâte collante et froide qui collait au bois. Il a versé un demi-litre de vinaigre blanc, persuadé que cela chasserait les moucherons et l'odeur en même temps.

Le vinaigre n'a rien changé, sinon ajouter une note acide au mélange. Nadia a proposé de laisser le couvercle bien fermé pendant une semaine, pour étouffer les insectes. Le résultat a été pire : à la réouverture, Thierry a reculé d'un pas. Il a appelé son beau-frère Didier, celui de la visseuse, qui jardine depuis trente ans près d'Armentières. Au téléphone, Didier a posé une seule question, et Thierry n'a pas su quoi répondre.

Didier voulait savoir ce qu'il mettait à côté des épluchures. Thierry a répété fièrement sa règle : que du frais, rien de sec, surtout pas de carton. Il y a eu un silence au bout du fil, puis un petit rire. Je passe samedi, a dit Didier, et prépare-moi des cartons d'emballage et un sac de feuilles si tu en trouves. Thierry a raccroché, vexé et intrigué, en se demandant ce que des cartons venaient faire là-dedans.

« Là-dedans il n'y a plus d'air, les bonnes bestioles sont mortes, c'est pour ça que ça sent l'œuf. »

Ce n'était pas un œuf oublié, mais un tas qui étouffait

Le samedi, Didier est arrivé avec une fourche et un sac de broyat de branches tiré de sa propre haie. Il a vidé le bac sur une bâche, et l'odeur a envahi tout le jardin d'un coup. Il a montré la masse noire et gluante du fond. Là-dedans, il n'y a plus d'air, a-t-il expliqué, et les bestioles qui ont besoin d'oxygène sont mortes. Ce sont d'autres microbes qui ont pris le relais, ceux qui font pourrir au lieu de composter.

Didier a expliqué la chose simplement, en tapotant le tas avec sa fourche. Les épluchures, c'est de l'azote et surtout de l'eau, beaucoup d'eau. Sans matières sèches pour apporter du carbone et créer des petits espaces d'air, tout se tasse et fermente. Il faut à peu près autant de brun que de vert, a-t-il dit, des feuilles mortes, du carton brun déchiré, du broyat. Et il faut brasser, une fois par semaine au moins, pour faire entrer l'air.

Thierry a ramené trois cartons de livraison, sans scotch ni film plastique, et ils les ont déchirés en morceaux. Didier a reconstruit le tas par couches, une poignée d'épluchures, une poignée de carton et de broyat. Il a mélangé à la fourche, en aérant chaque couche. Ton erreur, ce n'était pas de composter, c'était de faire de la soupe, a-t-il conclu en riant. Nadia, qui regardait depuis la terrasse, a reconnu le mélange brun de sa mère en Picardie.

Un seau de carton près de la porte, et un tas qui fume

Trois semaines plus tard, le changement est net. L'odeur d'œuf pourri a disparu, remplacée par une odeur de sous-bois humide, presque agréable. Les moucherons sont encore quelques-uns, mais le nuage gris s'est dissipé. Un matin froid, Thierry a vu une légère vapeur monter du tas quand il l'a retourné. Didier lui avait expliqué que c'était bon signe, le compost qui chauffe parce qu'il travaille. Il a pris une photo et l'a envoyée à toute la famille.

La règle de la maison a changé. Près de la porte du jardin, un vieux seau en zinc contient désormais du carton brun déchiré et des feuilles sèches. À chaque saladier d'épluchures, Thierry ajoute une bonne poignée de sec, à volume à peu près égal. Le dimanche matin, il passe cinq minutes avec la fourche, avant le café. Inès a même accepté de reprendre le saladier, à condition de ne pas toucher la fourche, ce qui reste un compromis honorable.

L'opération n'a presque rien coûté, sinon un samedi et un peu d'amour-propre. Thierry garde maintenant ses feuilles mortes à l'automne au lieu de les porter à la déchetterie. Il a demandé au voisin de la haie de lui laisser ses tailles broyées. On connaît tous ça, les choses qu'on croit naturelles et qui demandent un coup de main. Avant de vous lancer, ou si votre bac commence à sentir, quelques gestes suffisent souvent à remettre le tas dans le bon sens.

« Ton erreur, c'était pas de composter, c'était de faire de la soupe. »

  • Ajouter environ autant de matières sèches que d'épluchures : feuilles mortes, carton brun déchiré, broyat.
  • Utiliser du carton brun sans scotch, sans film plastique ni impression brillante.
  • Brasser le tas à la fourche au moins une fois par semaine pour l'aérer.
  • Garder un seau de matières sèches près du composteur pour ne jamais en manquer.
  • Une odeur d'œuf pourri ou un jus au fond signalent un tas trop humide et tassé.
  • Stocker les feuilles mortes de l'automne plutôt que de les porter à la déchetterie.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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