À 72 ans, Josette attend chaque mois la pension de son mari défunt : dix mois plus tard, son relevé bancaire n’affiche toujours aucun virement

Lu 1 fois

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

La boîte aux lettres grince toujours de la même façon, un petit cri de métal rouillé que Josette entend depuis la cuisine. Il est dix heures, un matin d'octobre, et la brume traîne encore sur les prés derrière Trélissac. Elle traverse la cour en pantoufles, trie les enveloppes du bout des doigts. Une publicité, une facture d'eau, rien de la caisse de retraite.

Quarante-six ans de vie commune dans une maison de Trélissac

Josette a 72 ans et elle vit dans la même maison depuis 1979, une longère aux volets verts à quelques kilomètres de Périgueux. Bernard l'avait choisie pour le grand garage, où il bricolait ses vieilles mobylettes le dimanche. Lui était chauffeur routier, puis magasinier dans une coopérative agricole jusqu'à sa retraite. Elle a travaillé à temps partiel dans une mercerie du centre-ville, avant de s'arrêter pour élever leurs deux fils. Le couple n'a jamais été riche, mais il n'a jamais manqué de rien non plus.

Pendant toutes ces années, c'est Bernard qui tenait les papiers. Il avait un classeur bleu pour la banque, un classeur rouge pour les impôts, et une boîte à chaussures pour le reste. Josette signait là où il lui montrait, sans trop lire, parce qu'elle lui faisait confiance. On connaît tous ce partage tacite dans les couples de cette génération. L'un s'occupe du jardin et des repas, l'autre des factures, et chacun pense que ce rangement durera toujours.

Bernard est mort en janvier, d'un arrêt cardiaque, un matin où il dégivrait le pare-brise de la voiture. Les semaines suivantes se sont fondues dans un brouillard de démarches, de coups de téléphone et de visites de voisins. Ses fils sont venus de Bordeaux et de Limoges pour l'enterrement, puis sont repartis travailler. Josette s'est retrouvée seule avec le chat, le classeur bleu et le silence de la maison. Elle se disait qu'au moins, côté argent, les choses suivraient leur cours normal.

Le notaire, la banque, la mutuelle : elle pense avoir tout prévenu

Josette a fait ce qu'on lui a dit de faire, avec application. Elle a envoyé l'acte de décès à la banque, qui a transformé le compte joint. Elle a appelé la mutuelle, l'assureur de la voiture, le fournisseur d'électricité. Le notaire de Périgueux l'a reçue deux fois pour la succession, dans un bureau qui sentait le vieux papier. Elle est ressortie chaque fois avec une liste de documents à rassembler, qu'elle cochait ensuite au crayon sur la table de la cuisine.

À la mairie, en déposant un formulaire, une employée lui a parlé de la pension de réversion. Josette connaissait le mot, vaguement, comme on connaît le nom d'une maladie qu'on n'a jamais eue. On lui a expliqué qu'elle toucherait une partie de la retraite de Bernard, en plus de sa petite pension à elle. Elle est rentrée rassurée, en se disant que l'administration savait déjà tout. Après tout, la caisse avait bien été informée du décès, puisque les versements de Bernard s'étaient arrêtés.

Le raisonnement paraissait solide, et Josette n'était pas la seule à le tenir. Sa voisine Monique, veuve depuis cinq ans, lui avait dit que tout s'était fait tout seul pour elle. Sa belle-sœur pensait la même chose, sans trop savoir pourquoi. Je me suis dit que l'État s'en occupait, puisqu'il savait que Bernard était parti, raconte aujourd'hui Josette. Alors elle a attendu, en serrant un peu son budget. Elle a renoncé au coiffeur, décalé la révision de la chaudière et repoussé l'achat de lunettes neuves.

« Je me suis dit que l'État s'en occupait, puisqu'il savait que Bernard était parti, alors j'ai attendu sans rien faire. »

Au printemps, un relevé bancaire qui ne ressemble à rien

En avril, Josette a ouvert son relevé bancaire en buvant son café, comme chaque début de mois. Il y avait sa propre pension, un peu plus de 900 euros, et les prélèvements habituels. Rien d'autre. Elle a trouvé ça normal, puisqu'on lui avait dit que ces dossiers prenaient du temps. Elle a rangé le relevé dans le classeur bleu, à la place exacte où Bernard rangeait les siens. Elle aimait bien ce geste, qui lui donnait l'impression de continuer quelque chose ensemble.

En mai, puis en juin, même chose. Le montant ne bougeait pas, alors que la taxe foncière approchait et que l'assurance de la maison venait d'augmenter. Josette a commencé à puiser dans le livret A, celui qu'ils gardaient pour les petits-enfants. Elle se répétait que l'argent arriverait d'un coup, avec les mois de retard. Soyons honnêtes, beaucoup d'entre nous réagiraient de la même façon, en accordant à l'administration une patience qu'on n'accorde pas à son plombier.

Le détail qui aurait dû l'alerter est arrivé en juillet, au téléphone avec son fils aîné, Thierry. Il lui demandait si elle avait bien reçu le courrier de la caisse accusant réception de sa demande. Josette a répondu qu'elle n'avait rien reçu, ni courrier ni demande. Thierry n'a pas insisté, il pensait que sa mère avait simplement égaré l'enveloppe. Elle-même a vite oublié la question, occupée par la chaleur, les tomates du potager et les visites au cimetière.

Les appels sans réponse et les formulaires qu'elle ne comprend pas

C'est en septembre que l'inquiétude s'est installée pour de bon. Le livret A avait fondu de près de deux mille euros, et la chaudière faisait un bruit de casserole. Josette a sorti la boîte à chaussures et retourné tous les papiers de Bernard sur la table. Elle y a trouvé des bulletins de salaire des années 1980, une attestation de la coopérative et un vieux relevé de carrière. Elle n'y a trouvé aucune lettre parlant de réversion, ni aucun numéro de dossier à son nom.

Elle a appelé le numéro inscrit sur un ancien courrier de l'Assurance retraite. Une musique d'attente, puis une voix enregistrée, puis la ligne qui coupait au bout de vingt minutes. Le lendemain, elle a recommencé, avec le téléphone posé sur la toile cirée et le haut-parleur allumé. Elle a fini par avoir quelqu'un, une conseillère polie, qui lui a demandé son numéro de demande. Je lui ai dit que j'attendais depuis janvier, et elle m'a répondu qu'elle ne voyait rien du tout, se souvient Josette.

La conseillère lui a parlé d'un site internet, d'un formulaire en ligne et d'une demande unique pour plusieurs caisses. Josette n'a pas d'ordinateur, seulement un téléphone que ses petits-enfants lui ont réglé pour les photos. Elle a raccroché avec une phrase griffonnée sur un bloc-notes, et un nœud dans le ventre. Le soir même, elle a rappelé Thierry, la voix un peu tremblante. Il a pris deux jours de congé et il est descendu de Bordeaux avec son ordinateur portable sous le bras.

« Je lui ai dit que j'attendais depuis janvier, et elle m'a répondu qu'elle ne voyait rien du tout à mon nom. »

Le dossier n'avait jamais existé, faute d'avoir été demandé

Thierry s'est installé à la table de la cuisine, entre la corbeille de pommes et le classeur bleu. Il a ouvert le site commun aux régimes de retraite et créé un espace avec les identifiants de sa mère. Ce qu'ils ont découvert tenait en une ligne : aucune demande de réversion n'avait jamais été déposée. La caisse avait bien enregistré le décès de Bernard, puisqu'elle avait cessé de lui verser sa retraite. Mais elle n'avait rien enclenché pour sa veuve, car rien ne l'y obligeait.

C'est la chose que personne n'avait expliquée clairement à Josette. La pension de réversion ne se déclenche jamais toute seule, même quand la caisse connaît le décès. Il faut la réclamer, et la réclamer auprès de chaque régime où le défunt a cotisé. Pour Bernard, cela voulait dire le régime général, mais aussi la retraite complémentaire des salariés, l'Agirc-Arrco. Monique, la voisine, avait sans doute eu un enfant ou un notaire qui avait fait la démarche sans qu'elle s'en rende compte.

Ce soir-là, Josette est restée longtemps devant la fenêtre, à regarder le garage où dormaient les mobylettes. Elle n'en voulait à personne en particulier, plutôt à elle-même, et ce sentiment la rongeait. Pendant dix mois, j'ai cru qu'on m'oubliait, alors que c'était moi qui n'avais rien demandé, dit-elle aujourd'hui. Thierry, lui, voulait surtout savoir si ces mois perdus étaient définitivement perdus. Il a passé une partie de la nuit à lire les pages d'information des caisses, en prenant des notes.

Une course contre le calendrier, et ce qu'il faut vérifier

La bonne nouvelle tenait dans une règle du régime général que Thierry a relue trois fois. Quand la demande arrive dans les douze mois qui suivent le décès, la réversion part du premier jour du mois suivant ce décès. Bernard était mort en janvier, et l'on était en octobre : il restait un peu de marge. Thierry a rempli la demande unique en ligne le lendemain matin, en joignant l'acte de décès, le livret de famille et les avis d'imposition. Josette a signé, en lisant cette fois chaque ligne.

Le versement rétroactif n'est pas une faveur, il dépend entièrement de cette date limite. Passé le délai d'un an, la pension ne démarre qu'à partir de la demande, et les mois écoulés ne reviennent plus. Au régime général, la réversion est aussi soumise à des conditions de ressources, que Josette remplissait avec sa petite retraite. Les règles de la complémentaire Agirc-Arrco sont différentes, sans condition de ressources mais avec ses propres délais. Josette a reçu ses premiers virements en décembre, avec un rappel couvrant les mois depuis février.

Elle a payé la chaudière, remis un peu d'argent sur le livret A et pris rendez-vous chez l'opticien. Mais elle garde de cette année une méfiance nouvelle envers les évidences. Je dis à toutes mes amies veuves de vérifier, même quand elles sont sûres, répète-t-elle au club du jeudi. Le classeur bleu, lui, a changé de main pour de bon. Josette y a ajouté une feuille sur laquelle elle note chaque appel, chaque date et chaque numéro de dossier, de son écriture appliquée d'ancienne mercière.

« Pendant dix mois, j'ai cru qu'on m'oubliait, alors qu'en vérité c'était moi qui n'avais jamais rien demandé. »

  • La réversion n'est jamais versée automatiquement : il faut la demander, même si la caisse connaît le décès.
  • Une demande est nécessaire pour chaque régime où le défunt a cotisé, base et complémentaire comprises.
  • Au régime général, une demande dans les douze mois après le décès permet un versement rétroactif.
  • La demande unique en ligne sur le site commun des régimes de retraite évite de multiplier les dossiers.
  • Préparez l'acte de décès, le livret de famille, un RIB et vos derniers avis d'imposition.
  • Notez chaque appel, chaque date et chaque numéro de dossier pour pouvoir relancer facilement.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 476