Elle se retourne une heure dans son lit près d’Annecy chaque soir : son amie lui conseille cinq minutes d’écriture avant d’éteindre la lampe

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Il est vingt-trois heures quarante, et le radiateur de la chambre claque doucement en refroidissant. Par la fenêtre entrouverte, on entend le clapotis du lac d'Annecy contre le ponton voisin. Claire, allongée sur le dos, fixe le plafond où passe parfois la lueur d'une voiture. Elle a éteint la lampe depuis une heure, et elle compte déjà, sans le vouloir, les dossiers de demain.

Une maison au bord du lac et des soirées bien réglées

Claire a quarante et un ans et travaille comme comptable dans un cabinet de Seynod, à vingt minutes de chez elle. Avec Julien, son compagnon, elle a acheté il y a six ans une petite maison à Sévrier, sur la rive ouest du lac. Le matin, elle aperçoit les montagnes encore grises en buvant son thé debout dans la cuisine. Le soir, elle rentre vers dix-neuf heures, prépare le dîner et vérifie les devoirs de Lou, leur fille de neuf ans.

Sa vie, elle la décrit elle-même comme bien rangée, presque trop. Elle a ses habitudes, et elle y tient parce qu'elles lui ont toujours réussi. Une tisane de verveine vers vingt-deux heures, un chapitre de roman policier, puis la lumière s'éteint. Pendant des années, ce rituel suffisait largement à la faire basculer dans le sommeil en quelques minutes. Julien plaisantait même sur sa capacité à dormir n'importe où, dans un train comme sur une chaise longue.

Au cabinet, on la considère comme la personne fiable de l'équipe, celle qui n'oublie jamais une échéance. Elle garde tout en tête, les dates de déclaration, les relances clients, les rendez-vous chez le pédiatre. Elle en tire une certaine fierté, soyons honnêtes, car peu de gens autour d'elle tiennent ce rythme sans agenda. Elle n'a jamais eu besoin de noter grand-chose, disait-elle, puisque tout restait bien classé quelque part derrière son front. Cette mémoire impeccable, c'était un peu sa signature, au travail comme à la maison.

Elle décide de tout garder en tête pour aller plus vite

Au printemps, le cabinet perd deux collaborateurs et Claire récupère une partie de leurs dossiers. La période des bilans arrive en même temps, avec son lot de clients pressés et de pièces manquantes. Plutôt que de multiplier les listes et les post-it, elle choisit de garder sa méthode habituelle. Écrire, pense-t-elle, lui ferait perdre du temps, et elle se sent capable de tout mémoriser comme avant. La décision lui paraît raisonnable, presque efficace, et personne autour d'elle ne la remet en question.

Le soir, elle rentre plus tard, souvent vers vingt heures, avec l'ordinateur portable dans son sac. Elle continue malgré tout son rituel, parce qu'il lui semble que c'est justement ce qui la protège. La verveine, le roman, la lampe éteinte : rien n'a changé dans l'ordre des gestes. Elle se dit qu'en gardant ce cadre, le sommeil suivra forcément, comme il l'a toujours fait. Julien lui propose de déléguer certaines tâches domestiques, mais elle refuse gentiment, assurant qu'elle maîtrise la situation.

Je préfère que tout soit dans ma tête, au moins je sais où c'est, explique-t-elle à Julien un soir de mars. Elle a l'impression qu'une liste écrite serait un aveu de faiblesse, ou le signe qu'elle commence à flancher. Dans sa famille, on a toujours valorisé ceux qui se débrouillent sans aide et sans béquille. Sa mère, ancienne institutrice, tenait tout de mémoire, des anniversaires aux numéros de téléphone. Claire reproduit ce modèle sans même s'en rendre compte, avec la même confiance tranquille.

« Je préfère que tout soit dans ma tête, au moins je sais où c'est, c'est ce que je répétais à Julien. »

Un soir, la lampe éteinte, le sommeil ne vient pas

Le premier soir où le sommeil tarde, Claire n'y prête presque pas attention. Elle se retourne trois ou quatre fois, regarde l'heure sur son téléphone, puis finit par s'endormir vers minuit. Le lendemain, elle met cela sur le compte d'un dîner trop copieux ou d'une tisane bue trop tard. On connaît tous ces nuits un peu ratées, qui ne veulent rien dire et qu'on oublie aussitôt. Elle n'en parle même pas à Julien, persuadée que cela ne se reproduira pas.

Pourtant, la semaine suivante, la scène revient presque chaque soir avec une précision troublante. À peine la lampe éteinte, une pensée surgit : le dossier de la boulangerie de Cran-Gevrier n'est pas bouclé. Puis une autre arrive, le mail à envoyer au client de Faverges, et la réunion de jeudi. Les tâches défilent comme une file d'attente qui ne se vide jamais, chacune réveillant la suivante. Claire sent ses épaules se crisper sous la couette, et son cœur battre un peu plus fort.

Elle remarque un détail qui l'intrigue, sans vraiment savoir quoi en faire. Ce ne sont pas les soucis graves qui la tiennent éveillée, mais les petites choses très concrètes à faire demain. Acheter du pain pour la sortie scolaire, rappeler le garagiste, signer le carnet de Lou. Ces broutilles qu'elle gère sans effort dans la journée prennent soudain une place énorme dans le noir. Elle se dit que c'est la fatigue qui exagère tout, et qu'il suffit d'attendre que la période se calme.

Tisanes, applications et réveils à deux heures du matin

Au bout de trois semaines, Claire n'en peut plus et commence à chercher des solutions. Elle double la dose de verveine, puis la remplace par de la camomille achetée au marché d'Annecy. Elle télécharge une application de méditation guidée, avec une voix douce qui parle de vagues et de respiration. Les premières minutes l'apaisent, mais dès que la voix se tait, la liste reprend exactement là où elle s'était arrêtée. Elle finit par éteindre le téléphone, plus énervée qu'avant d'avoir essayé.

Julien s'inquiète de la voir arriver le matin avec des cernes et un regard absent. Il lui suggère de couper les écrans plus tôt, ce qu'elle fait consciencieusement pendant une semaine entière. Elle essaie aussi de se coucher plus tard, pour être vraiment épuisée au moment d'éteindre. Résultat, elle s'endort toujours aussi difficilement, mais avec une heure de sommeil en moins. Certaines nuits, elle se réveille même vers deux heures, avec la sensation désagréable d'avoir oublié quelque chose d'important.

J'ai l'impression que mon cerveau fait l'inventaire toute la nuit et qu'il ne trouve jamais le dernier carton, confie-t-elle à sa sœur au téléphone. Elle envisage de consulter son médecin traitant, mais elle repousse le rendez-vous faute de temps. Au cabinet, elle commence à commettre de petites erreurs, une date mal recopiée, un chiffre inversé. Rien de grave, mais assez pour ébranler l'image de la collègue infaillible. C'est précisément ce qu'elle redoutait, et cela la tient éveillée un peu plus encore.

« J'ai l'impression que mon cerveau fait l'inventaire toute la nuit et qu'il ne trouve jamais le dernier carton. »

Nadia, un carnet à spirale et cinq minutes avant d'éteindre

Un samedi matin, Claire retrouve Nadia, une amie d'enfance, pour une marche autour du lac à Duingt. Nadia est infirmière de nuit à l'hôpital d'Annecy, et le sommeil, elle en parle souvent avec ses collègues. En écoutant Claire décrire ses soirées, elle sourit et sort de sa poche un petit carnet à spirale. Elle lui explique qu'elle-même note chaque soir ce qu'elle doit faire le lendemain, juste avant de se coucher. Elle a lu qu'une étude américaine avait testé exactement cette habitude en laboratoire.

Selon ce qu'elle raconte, les chercheurs avaient demandé à une cinquantaine de jeunes adultes d'écrire pendant cinq minutes avant de dormir. Les uns notaient les tâches à accomplir les jours suivants, les autres celles qu'ils avaient déjà terminées. Ceux qui écrivaient leur liste à venir s'endormaient en moyenne environ neuf minutes plus vite. Et plus la liste était détaillée, plus l'endormissement était rapide, ajoute Nadia en levant le doigt. Claire l'écoute, sceptique, persuadée que noter ses tâches ne ferait que les rendre plus présentes.

Nadia lui explique alors l'idée que ces travaux suggèrent, avec ses mots à elle. Une tâche en suspens, le cerveau la garde active pour ne pas l'oublier, comme une alarme qui clignote. Quand on l'écrit, on lui signale qu'elle est rangée quelque part, et il peut enfin relâcher la surveillance. Ton problème, ce n'est pas le stress, c'est que ta tête fait le travail d'un agenda, lui lance-t-elle. Claire rit, un peu vexée, mais elle accepte le carnet que Nadia lui glisse dans la main.

Ce que la liste du soir a changé dans sa chambre

Le soir même, Claire s'assoit au bord du lit, le carnet posé sur ses genoux. Elle règle un minuteur de cinq minutes et commence à écrire, d'abord maladroitement, puis de plus en plus vite. Le pain pour la sortie, le garagiste, la boulangerie de Cran-Gevrier, le mail pour Faverges. Elle détaille chaque point, comme Nadia le lui a conseillé, avec l'heure et le nom de la personne. Quand le minuteur sonne, elle referme le carnet, boit sa verveine et éteint la lampe.

Elle ne saurait dire exactement combien de temps elle a mis à s'endormir ce soir-là. Elle se souvient seulement qu'aucune pensée n'est venue frapper à la porte, ou presque. Les soirs suivants, elle répète le geste, et l'effet se confirme sans être miraculeux pour autant. Certaines nuits restent plus difficiles, notamment les veilles de réunion importante avec un client. Mais l'interminable défilé des tâches a disparu, remplacé par une sorte de calme qu'elle n'avait plus connu depuis le printemps.

Trois semaines plus tard, Julien la retrouve endormie avec son roman ouvert sur la poitrine, avant la fin du chapitre. Pour moi ça a marché, mais je ne dis pas que c'est une recette pour tout le monde, prévient Claire. Elle sait que des insomnies durables méritent l'avis d'un médecin, et elle n'a d'ailleurs pas annulé son rendez-vous. Ce qu'elle retient surtout, c'est qu'elle confondait mémoire et tranquillité. Désormais, le carnet dort sur sa table de nuit, et elle aussi.

« Ton problème, ce n'est pas le stress, c'est que ta tête fait le travail d'un agenda, m'a dit Nadia. »

  • Garder un carnet et un stylo sur la table de nuit, plutôt que le téléphone.
  • Écrire pendant cinq minutes, juste avant d'éteindre, les tâches des jours suivants.
  • Détailler chaque point : qui appeler, quoi acheter, à quelle heure.
  • Noter ce qui reste à faire, pas ce qui a déjà été accompli dans la journée.
  • Refermer le carnet et ne plus y toucher jusqu'au matin.
  • Si les nuits blanches durent plusieurs semaines, en parler à son médecin traitant.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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