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Un samedi de mars, vers neuf heures, la carotteuse a mordu dans le crépi du pignon avec un grondement sourd. Dans l'escalier, Thierry tenait la bâche contre le mur, la poussière de grès lui piquait les yeux. Quand la lumière du jour a traversé le trou pour la première fois, il a ri tout seul. Une heure plus tard, quelqu'un sonnait au portail.
Une maison de village où l'escalier vivait dans le noir
Thierry, cinquante-quatre ans, habite depuis dix-neuf ans une maison des années trente dans un village près de Colmar. Il est technicien chez un fabricant de chauffage, il part tôt et rentre tard, sa vieille Berlingo garée devant le portail. Avec Sylvie, sa femme, ils ont tout refait petit à petit, pièce après pièce, le week-end. La cuisine, la salle de bains, le grenier transformé en bureau. Il ne restait qu'un point noir, au sens propre du mot.
Cet escalier en bois tourne entre deux murs aveugles, au cœur de la maison, collé au pignon est. Même en plein après-midi d'été, il fallait allumer l'ampoule pour ne pas rater une marche. Sylvie avait glissé une fois, l'hiver dernier, avec un panier de linge dans les bras. Rien de grave, une cheville tordue et beaucoup de peur. Mais ce soir-là, Thierry avait sorti un crayon et dessiné une fenêtre sur le plan de la maison.
De l'autre côté du pignon, il y a la maison de Gérard, soixante-huit ans, ancien chauffeur de car à la retraite. Les deux hommes se connaissent depuis toujours, sans être intimes. On se salue au marché, on se prête un taille-haie, on parle de la météo et des vendanges. Entre les deux terrains, une étroite bande de gravier et une haie de thuyas plantée par l'ancien propriétaire. Personne n'avait jamais pensé à mesurer quoi que ce soit.
Le projet raisonnable d'un homme qui voulait de la lumière
Thierry a fait les choses sérieusement, du moins le croyait-il. Il a demandé trois devis, choisi un menuisier de Sélestat, et opté pour une jolie fenêtre oscillo-battante en chêne. Soixante centimètres sur quatre-vingt-dix, placée au palier intermédiaire, juste à hauteur des yeux. Il voulait pouvoir l'ouvrir pour aérer, regarder le ciel en montant se coucher. Le tout, pose comprise, revenait à un peu plus de mille huit cents euros, ce qui lui semblait correct.
Pour la mairie, il a déposé une déclaration préalable de travaux, comme le veut l'usage pour une ouverture en façade. Le dossier est revenu sans objection au bout d'un mois. Pour lui, l'affaire était réglée, le feu vert administratif valait autorisation générale. Soyons honnêtes, on connaît tous ce réflexe : le tampon de la mairie donne l'impression que plus rien ne peut arriver. Il a appelé le menuisier le soir même pour fixer la date du chantier.
Sylvie, elle, avait posé une question en passant, un soir au dîner. Elle s'inquiétait de savoir si Gérard verrait chez eux, ou eux chez Gérard. Thierry avait balayé l'idée d'un geste, la haie cachait tout et la fenêtre donnait sur le gravier. Il lui avait dit : on ne va pas regarder chez lui, on veut juste y voir clair dans l'escalier. Elle n'avait pas insisté, et la conversation était passée aux enfants.
« Je voulais juste y voir clair dans l'escalier, je n'avais aucune envie de regarder chez Gérard. »
Le mètre ruban jaune déroulé devant le portail
Ce samedi matin, c'est donc Gérard qui sonne, en veste polaire, un mètre ruban jaune à la main. Il ne crie pas, il n'a pas l'air fâché, plutôt embarrassé. Il demande s'il peut voir le trou de plus près. Thierry, encore couvert de poussière, l'accompagne jusqu'au pied du pignon. Gérard déroule le mètre depuis le mur jusqu'à la borne de la haie, se penche, plisse les yeux, puis annonce un chiffre : un mètre trente.
Thierry ne comprend pas tout de suite ce que ce chiffre est censé signifier. Gérard explique, gêné, que son gendre travaille dans l'immobilier à Mulhouse. Celui-ci lui a parlé de vue droite et de distance minimale, la veille au téléphone. Thierry hausse les épaules, il pense à une lubie de retraité qui s'ennuie. Il répond qu'il a l'accord de la mairie et que la fenêtre arrive mardi. Gérard repart en disant simplement qu'il faudrait vérifier.
Le menuisier, lui, a continué à travailler comme si de rien n'était. Il a posé un précadre provisoire et une plaque de contreplaqué pour fermer l'ouverture. À midi, Thierry a raconté la scène à Sylvie en riant un peu trop fort. Il a parlé de chicaneries, de voisin pointilleux, d'histoires de centimètres. Mais le soir, seul dans le bureau, il a tapé vue droite sur son téléphone, puis il a reposé l'écran sans finir sa lecture.
Trois coups de fil et une certitude qui se fissure
Le lundi, il a d'abord appelé la mairie, persuadé d'obtenir une confirmation rassurante. La secrétaire de l'urbanisme a été aimable mais claire : la déclaration concerne les règles d'urbanisme, pas les rapports entre voisins. Les droits de chacun relèvent du Code civil, la mairie ne les vérifie pas. Thierry a raccroché avec un drôle de goût dans la bouche. Le tampon qu'il brandissait depuis samedi ne le protégeait donc pas de ce qu'il croyait.
Il a ensuite appelé le menuisier, qui a avoué ne jamais regarder la distance avec le terrain voisin. Lui pose ce qu'on lui commande, a-t-il dit, ce n'est pas son rôle de mesurer les limites. Thierry a demandé de repousser la livraison de la fenêtre de quelques jours. Le menuisier a accepté, en précisant que le châssis en chêne était déjà fabriqué sur mesure. Les mille huit cents euros commençaient à peser lourd dans la conversation.
Le troisième appel a été pour sa belle-sœur, clerc de notaire à Colmar. Elle a écouté sans l'interrompre, puis demandé une seule chose : la distance exacte entre le mur et la limite. Thierry a répété le chiffre de Gérard, un mètre trente. Il y a eu un silence au bout du fil. Puis elle a dit : passe à l'étude jeudi, apporte le plan cadastral et des photos, je te montrerai l'article.
« Le tampon de la mairie, pour moi, ça voulait dire que tout était réglé. Je me suis bien trompé. »
Un mètre quatre-vingt-dix, et pas un centimètre de moins
Le jeudi, dans le bureau de l'étude, sa belle-sœur a ouvert le Code civil à l'article 678. On ne peut avoir de vues droites sur l'héritage clos ou non clos de son voisin s'il n'y a pas un mètre quatre-vingt-dix de distance. La distance se compte depuis le parement extérieur du mur jusqu'à la ligne de séparation. Une fenêtre qui s'ouvre et qui permet de regarder en face chez l'autre, c'est précisément une vue droite. Celle de Thierry en était une, sans discussion.
Il manquait donc soixante centimètres, une longueur ridicule pour un tel enjeu. Elle lui a expliqué que le voisin pouvait demander la suppression d'une ouverture irrégulière, même des années après. Mais il existait une autre solution, prévue par les articles 676 et 677. Le jour de souffrance laisse passer la lumière sans permettre de voir ni d'ouvrir. Un châssis fixe, dormant, avec un verre translucide, posé à une certaine hauteur au-dessus du plancher.
Thierry a demandé quelle hauteur exactement, et elle a lu le texte à voix haute. Deux mètres soixante au-dessus du plancher au rez-de-chaussée, un mètre quatre-vingt-dix aux étages supérieurs. Il s'est rendu compte que son palier se situait entre les deux niveaux et qu'il faudrait mesurer avec soin. En sortant, il a dit à sa belle-sœur : j'ai voulu de la lumière, pas une fenêtre sur la vie de Gérard. Elle a souri sans répondre.
Ce que la lumière lui a finalement coûté, et ce qu'il conseille
Le samedi suivant, Thierry a sonné chez Gérard avec une bouteille de pinot gris. Il lui a expliqué qu'il renonçait à la fenêtre ouvrante et qu'il poserait un châssis fixe en verre dépoli, plus haut. Gérard a paru soulagé, presque gêné d'avoir eu raison. Il a avoué qu'il redoutait surtout de voir quelqu'un depuis sa terrasse, l'été. Les deux hommes ont bu un verre sur le gravier, en regardant le contreplaqué toujours vissé dans le mur.
La note a été plus salée que prévu, il faut le reconnaître. Le menuisier a repris une partie de la fenêtre en chêne, mais Thierry a perdu environ six cents euros. Il a fallu rehausser l'ouverture, reboucher le bas au mortier, refaire l'enduit. Le nouveau châssis translucide laisse passer une lumière laiteuse, très douce. Sylvie dit que l'escalier ressemble désormais à une chapelle. Et plus personne n'allume l'ampoule en plein jour pour monter.
Aujourd'hui, Thierry raconte son histoire à qui veut l'entendre au marché du samedi. Il conseille de toujours mesurer avant de percer, et de ne jamais confondre autorisation de la mairie et droit du voisin. Il répète qu'une conversation de dix minutes au portail lui aurait évité trois semaines de nœuds dans le ventre. Gérard, lui, a gardé le mètre ruban jaune dans la poche de sa polaire. Il dit en riant que c'est son meilleur outil de bon voisinage.
« Je ne voulais pas d'histoire, Thierry, mais un mètre trente, ça ne fait pas le compte. »
- Mesurez la distance entre le parement extérieur du mur et la limite séparative avant tout percement.
- Une vue droite exige au moins 1,90 mètre jusqu'à la limite voisine, selon l'article 678 du Code civil.
- En dessous, seul un jour de souffrance est possible : châssis fixe, verre translucide, qui ne s'ouvre pas.
- Ce jour doit être placé à 2,60 mètres du plancher au rez-de-chaussée, 1,90 mètre aux étages.
- L'accord de la mairie ne couvre pas les droits du voisin, qui relèvent du Code civil.
- Parlez du projet à votre voisin avant les travaux et faites vérifier par un notaire en cas de doute.
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