À 68 ans, il garde un vieux compte dans une banque près de Rodez : un matin, une lettre le déclare inactif et facturé chaque année

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Il était sept heures et demie, le poêle à bois claquait doucement dans la cuisine de Gérard, sur les hauteurs de Marcillac. Dehors, le facteur avait laissé tomber trois enveloppes dans la boîte en fer, avec ce bruit sec qu'on reconnaît entre mille. Gérard a reposé sa tasse, essuyé ses lunettes sur son pull, puis il a ouvert la lettre au logo bleu.

Deux banques, une vieille habitude venue d'une autre vie

Gérard a 68 ans et il a passé presque toute sa carrière à la scierie de la vallée, à quelques kilomètres de Rodez. Avec Monique, sa femme, il vit dans une maison de pierre qu'ils ont retapée eux-mêmes, week-end après week-end. Leur argent dort tranquillement dans la banque du bourg, celle où ils ont pris leur premier crédit. Les retraites tombent là, les factures partent de là, et personne ne s'en plaint.

Mais il existe une deuxième banque dans la vie de Gérard, presque oubliée. En 1991, son patron de l'époque versait les salaires dans un établissement de Rodez, et il avait fallu y ouvrir un compte. Quand la scierie a changé de propriétaire, les virements ont pris un autre chemin. Le vieux compte, lui, est resté ouvert, avec un petit reste d'argent dessus, comme une boîte qu'on garde au grenier par prudence.

Pendant des années, Gérard y a déposé de temps en temps un chèque de cousin ou une prime de fin d'année. Il aimait l'idée d'avoir une réserve à part, loin du compte commun. Soyons honnêtes, beaucoup de gens de sa génération font pareil, par méfiance ou par simple habitude. On se dit qu'on ne sait jamais, qu'une banque peut fermer, qu'un coup dur peut arriver. Et puis on n'y pense plus, tout simplement.

Laisser l'argent dormir, ça semblait la meilleure idée du monde

Le dernier mouvement remonte à une époque que Gérard situe mal, peut-être avant le premier confinement. Il avait retiré cent euros au guichet pour payer un artisan, puis plus rien. Le solde restait autour de mille deux cents euros, et il se disait que cet argent était en sécurité. Pas de carte, pas d'application, pas de tentation. Pour lui, c'était justement la force de ce compte : on ne pouvait pas le dépenser sans y penser.

Monique lui avait bien suggéré de tout rapatrier sur le compte commun, un soir de rangement des papiers. Gérard avait haussé les épaules, en expliquant que ça ne coûtait rien de laisser les choses comme elles étaient. Il recevait encore quelques relevés au début, puis plus grand-chose, et il trouvait ça plutôt reposant. Moins de papier, moins de soucis. Il rangeait chaque enveloppe dans la chemise verte, sans même toujours l'ouvrir, avec la satisfaction du devoir accompli.

Ce raisonnement, on connaît tous ça. On garde un abonnement, une vieille assurance, un compte d'épargne, parce que fermer demande un effort et que garder ne semble pas en demander. Gérard n'était ni négligent ni naïf. Il pensait simplement que l'argent posé quelque part restait à lui, intact, jusqu'au jour où il en aurait besoin. Il n'imaginait pas que le silence pouvait, lui aussi, avoir un prix et un calendrier très précis.

« J'ai cru que c'était une arnaque, franchement, une banque qui vous écrit pour dire que vous coûtez de l'argent sans rien faire. »

Un mot bizarre au milieu de la lettre, inactif

Ce matin-là, la lettre tenait sur une seule page, avec un paragraphe en gras au milieu. Le compte de Gérard était désormais considéré comme inactif, et des frais de tenue seraient prélevés chaque année. Un peu plus bas, une phrase parlait d'un transfert possible à la Caisse des dépôts. Gérard a relu deux fois, puis il a posé la feuille à plat sur la toile cirée, comme pour mieux la comprendre.

Sur le coup, il a pensé à une erreur. Il n'avait rien demandé, il n'avait rien signé, et son argent était toujours là, du moins il le croyait. Il a lu la lettre à voix haute à Monique, qui épluchait des pommes près de l'évier. Elle a demandé combien ils allaient prendre, et il a répondu qu'il n'en savait rien. Le montant n'était pas clair pour lui, perdu entre deux références d'articles de loi.

Il a d'abord décidé d'ignorer le courrier, en se disant qu'il appellerait plus tard. Ce genre de lettre, il en voyait passer souvent, des offres, des rappels, des changements de conditions. Il l'a glissée dans la chemise verte, avec les autres, et il est allé couper du bois. Mais le mot inactif lui revenait en tête, à chaque coup de hache, comme un caillou dans une chaussure qu'on n'arrive pas à retirer.

Le numéro qui sonne dans le vide et le fils au téléphone

Trois jours plus tard, Gérard a fini par composer le numéro inscrit en bas de la page. Une voix enregistrée lui a proposé de taper un, puis deux, puis son identifiant client, qu'il n'avait évidemment pas. Au bout de vingt minutes de musique, la ligne a coupé. Il a raccroché, agacé, et il a dit à Monique que tout ça sentait l'arnaque. Elle n'était pas loin de le croire, elle aussi.

Le soir même, il a appelé Julien, leur fils, qui travaille à Toulouse dans un service informatique. Julien lui a d'abord demandé de ne surtout pas répondre à un mail ou à un SMS qui parlerait de ce compte. Puis il a regardé de son côté et il a rappelé une heure plus tard. Selon lui, la lettre ressemblait beaucoup à un vrai courrier, mais seul un passage en agence pourrait vraiment trancher la question.

Gérard a mal dormi cette nuit-là, ce qui ne lui arrive presque jamais. Il refaisait les comptes dans sa tête, imaginait les frais accumulés depuis des années, se demandait s'il restait seulement quelque chose. Il en voulait un peu à la banque, beaucoup à lui-même. Au petit déjeuner, il a dit à Monique qu'il descendait à Rodez le lendemain matin, avec le livret de famille, la carte d'identité et toute la chemise verte sous le bras.

« Je pensais que mon argent dormait tranquille, alors qu'en fait il préparait déjà ses valises pour partir ailleurs. »

Au guichet de Rodez, la conseillère sort un texte de loi

L'agence n'avait pas changé depuis trente ans, sauf les écrans et la machine à café. Une conseillère, Nadia, l'a reçu dans un petit bureau vitré, en lui demandant de patienter le temps de retrouver le dossier. Elle a souri en voyant la date d'ouverture du compte. Puis elle lui a expliqué calmement que le courrier n'était ni une erreur ni une escroquerie, mais l'application d'une loi en vigueur depuis 2016, la loi Eckert.

D'après Nadia, un compte courant devient inactif quand il ne connaît aucune opération pendant douze mois et que son titulaire ne s'est pas manifesté auprès de la banque. Dans le cas de Gérard, cela faisait bien plus longtemps. La banque avait alors le droit de prélever des frais annuels, plafonnés par la réglementation, autour de trente euros par an au maximum, a-t-elle précisé. Elle a montré la ligne sur l'écran, avec les montants déjà retirés depuis le passage en inactivité.

Le plus surprenant restait à venir. Si personne ne se manifeste pendant dix ans, a expliqué Nadia, le solde est transféré à la Caisse des dépôts, qui le conserve pour le titulaire ou ses héritiers pendant encore de longues années. Gérard a eu un petit rire nerveux. Il a dit qu'il pensait que son argent dormait, alors qu'en fait il préparait déjà ses valises. Nadia a hoché la tête, elle entend cette phrase plusieurs fois par mois.

Un geste suffit, ce que Gérard a décidé ce jour-là

La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y avait rien de perdu, a rassuré Nadia. Une simple opération, un dépôt, un retrait, ou une démarche du titulaire auprès de la banque suffit à sortir le compte de l'inactivité. Sa venue au guichet comptait déjà comme une manifestation. Restait à choisir entre garder ce compte vivant ou le fermer. Gérard a regardé le solde, un peu entamé par les frais, et il a pris quelques minutes pour réfléchir en silence.

Il a finalement choisi de clôturer le compte et de faire virer le reste sur le compte commun du bourg. Il a signé deux formulaires, récupéré un reçu, et il est ressorti sur le boulevard avec une drôle de légèreté. Sur la route du retour, il a calculé que ce vieux compte lui avait coûté, au total, l'équivalent de plusieurs pleins d'essence. Pas une fortune, mais assez pour lui servir de leçon durable.

Le soir, avec Monique, ils ont vidé la chemise verte sur la table de la cuisine. Ils ont retrouvé un livret ouvert pour Julien à sa naissance, et une assurance-vie dont ils n'avaient plus de nouvelles. Julien leur a parlé du site public Ciclade, qui permet de rechercher des sommes déjà transférées à la Caisse des dépôts. Gérard a promis d'y passer un dimanche. Il a dit que désormais, chaque argent oublié aurait droit à un coup de fil.

« Vingt minutes de musique au téléphone pour qu'à la fin la ligne coupe, là j'ai vraiment eu envie de tout laisser tomber. »

  • Faire la liste de tous ses comptes, livrets et assurances-vie, y compris dans les banques qu'on n'utilise plus.
  • Faire au moins une opération ou contacter sa banque chaque année sur un compte qu'on veut garder.
  • Lire les courriers mentionnant un compte inactif : ils annoncent des frais annuels plafonnés.
  • Se rendre en agence ou appeler sa banque pour réactiver le compte ou demander sa clôture.
  • Consulter le site public Ciclade pour retrouver des sommes déjà transférées à la Caisse des dépôts.
  • Ne jamais répondre à un mail ou SMS évoquant ce compte sans vérifier directement auprès de la banque.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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