Il bâche son potager près de Laval fin octobre pour l’abriter : en mars, la terre dessous est froide et ne contient plus un ver

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Ce samedi de mars, vers dix heures, le ciel de Mayenne hésitait entre la bruine et l'éclaircie. Gérard a tiré sur le coin de la bâche noire, qui a cédé dans un bruit de plastique mouillé. Une odeur fade est montée, celle d'une cave fermée trop longtemps. Il s'est accroupi, a enfoncé deux doigts dans la terre, et ils ont buté sur quelque chose de dur.

Trente ans de potager au bout d'un chemin près de Laval

Gérard a soixante-quatre ans et il a longtemps été conducteur de bus sur les lignes de l'agglomération lavalloise. Depuis sa retraite, il passe ses matinées dans le potager qui borde sa longère, à quelques kilomètres au nord de la ville. Huit planches rectangulaires, un vieux pommier, une haie de noisetiers qui coupe le vent d'ouest. Il y cultive des poireaux, des pommes de terre, des tomates et une rangée de haricots dont il est assez fier.

Sa femme, Martine, s'occupe plutôt des fleurs et des aromatiques près de la terrasse. Elle aime répéter que le potager est le vrai bureau de son mari, celui où il ne rend de comptes à personne. Le matin, il descend avec son café dans un mug ébréché, fait le tour des planches et note dans un carnet ce qui lève. C'est une routine ancienne, tranquille, presque une manière de respirer.

Pendant des années, Gérard a laissé ses planches à nu l'hiver, retournées à la bêche en novembre comme le faisait son père. La terre de Mayenne, argileuse et lourde, lui semblait faite pour ça. Les récoltes suivaient, pas toujours généreuses, mais honnêtes. Il ne s'était jamais vraiment posé de question sur ce qui se passait sous ses pieds entre la Toussaint et les premières semis de mars.

Une bâche noire achetée pour gagner du temps au printemps

L'automne dernier, un voisin lui a parlé de la bâche. Patrick, un ancien collègue installé deux maisons plus loin, couvrait ses planches depuis deux ans. Selon lui, plus besoin de désherber en mars, la terre restait propre et prête à l'emploi. Gérard a hésité, puis il a calculé les heures passées à arracher le chiendent chaque printemps, à genoux sur un coussin de mousse. L'argument a fini par le convaincre, un soir d'apéritif.

Il est allé à la jardinerie de la zone commerciale et a rapporté un grand rouleau de toile plastique noire, épaisse, vendue comme anti-mauvaises herbes. Fin octobre, après avoir arraché les dernières tomates et les fanes de haricots, il a ratissé les planches jusqu'à ce qu'elles soient nettes. Puis il a déroulé la bâche, l'a tendue, et l'a fixée avec des parpaings et quelques piquets en fer.

Je me suis dit que j'allais la protéger du froid et des pluies d'hiver, raconte-t-il aujourd'hui. Sur le moment, il a trouvé ça propre, presque élégant, ces rectangles noirs alignés sous le pommier dépouillé. Martine, elle, trouvait que ça ressemblait à un parking. Il a haussé les épaules. Soyons honnêtes, à ce moment-là, il avait surtout le sentiment d'avoir enfin pris de l'avance sur la saison.

« Je me suis dit que j'allais la protéger du froid et des pluies d'hiver, c'était pour son bien. »

Les merles ont cessé de gratter au bord des planches

En décembre, Gérard a remarqué un détail auquel il n'a pas prêté attention. Les années précédentes, les merles venaient fouiller la terre nue des planches dès l'aube, retournant les mottes à coups de bec. Cet hiver-là, ils se tenaient sous la haie de noisetiers, au milieu des feuilles mortes, et ne s'approchaient plus du potager. Il a pensé que le froid les rendait discrets, rien de plus.

En janvier, après une semaine de pluie continue, il a soulevé un coin de bâche pour vérifier. L'eau stagnait en flaques sur le plastique, et la terre en dessous lui a semblé sombre, lisse, un peu luisante. Elle ne sentait pas grand-chose. Il a reposé le parpaing en se disant qu'au moins, aucune herbe ne poussait. C'était précisément ce qu'il avait voulu, après tout.

Martine, elle, a fait une remarque en passant, un dimanche. Sous la haie, là où elle avait laissé les feuilles du pommier en tas, la terre était souple et grouillait de petites bêtes quand elle y plantait sa fourche. Elle a dit que c'était drôle, ce contraste. Gérard a répondu que les feuilles, c'était bon pour les fleurs, pas pour un potager sérieux.

Une bêche qui rebondit et un voisin qui ne comprend pas

Puis est venu ce samedi de mars. Une fois la bâche entièrement retirée, Gérard a planté sa bêche dans la première planche. L'outil est entré de quelques centimètres, puis il a rebondi sur une croûte compacte, presque grise en surface. Il a insisté, a sorti une motte, l'a brisée entre ses mains. Elle était froide, collante au centre, et il n'y avait dedans aucun ver de terre.

Il a creusé ailleurs, puis dans une autre planche, puis dans la troisième. Partout la même chose : une terre tassée, humide en profondeur, sans la moindre galerie. J'ai creusé une dizaine de trous, j'ai pas trouvé un seul lombric, dit-il encore, la voix un peu incrédule. Il a appelé Patrick, qui est venu voir en bottes, les mains dans les poches de son ciré.

Patrick s'est gratté la tête. Chez lui, c'était pareil, a-t-il fini par reconnaître, mais il avait mis ça sur le compte de l'hiver humide. Les deux hommes ont envisagé le gel, puis les taupes, puis une maladie de la terre dont ils avaient vaguement entendu parler. Gérard a même pensé à un produit chimique venu du champ voisin. Rien ne tenait vraiment, et la matinée s'est terminée sans réponse.

« J'ai creusé une dizaine de trous dans trois planches, et j'ai pas trouvé un seul lombric, pas un. »

Ce n'était pas le froid, c'était l'absence de tout le reste

La réponse est venue de l'association de jardiniers d'un village voisin, où Martine l'a presque traîné un mardi soir. Une animatrice, Sophie, ancienne maraîchère, a écouté son histoire en hochant la tête. Elle lui a expliqué ce qu'elle voyait souvent chez les jardiniers qui bâchent un sol nu pour l'hiver. Sous le plastique, l'air circule à peine, l'eau ne s'évapore plus, et la terre finit par manquer d'oxygène.

Les vers de terre et toute la petite faune du sol ont besoin de nourriture, a-t-elle poursuivi. Une planche ratissée jusqu'au dernier débris, puis privée de lumière et d'apport pendant cinq mois, ne leur offre rien. Ils meurent ou partent ailleurs, souvent vers les haies et les tas de feuilles. Sans eux, plus de galeries, plus d'aération, et la terre argileuse se referme sur elle-même jusqu'à former cette croûte.

Gérard a mis un moment à digérer l'idée. Il croyait avoir protégé sa terre, il l'avait en réalité enfermée. Je pensais lui mettre un manteau, en fait je lui ai mis un sac sur la tête, a-t-il résumé en rentrant, avec un petit rire jaune. Les merles sous la haie, le tas de feuilles de Martine, tout prenait soudain un autre sens. Les bêtes étaient simplement allées là où il restait à manger.

Des graines semées en septembre et des feuilles gardées en tas

Sophie lui a présenté deux solutions qu'elle utilise chez elle. La première, l'engrais vert : semer avant la mi-octobre de la phacélie, du seigle ou de la vesce sur les planches libérées. Les racines travaillent la terre tout l'hiver, les plantes la couvrent, puis on les fauche au printemps et on les laisse en surface. La seconde, plus simple encore, consiste à étaler une bonne couche de feuilles mortes.

Cette année, Gérard a sorti la bâche du potager et l'a pliée dans l'appentis, sans trop savoir quoi en faire. Il a ameubli ses planches à la grelinette, sans les retourner, et étalé du compost mûr. Il compte mesurer la différence l'hiver prochain. Je referai pas l'erreur, j'ai déjà acheté les graines de phacélie pour septembre, dit-il en montrant le sachet posé sur le buffet.

Il a perdu quelques semaines de culture, et ses premières pommes de terre ont levé plus tard que d'habitude. Mais en mai, en creusant près des poireaux, il a retrouvé deux vers rosés, et il les a regardés longtemps avant de les reposer. On connaît tous ça, cette fierté discrète devant un détail minuscule. Si votre potager passe l'hiver couvert, voici ce que Gérard regarderait désormais chez lui.

« Je pensais lui mettre un manteau pour l'hiver, en fait je lui ai mis un sac sur la tête. »

  • Semer un engrais vert avant la mi-octobre : phacélie, seigle ou vesce, seuls ou mélangés.
  • Garder les feuilles mortes en tas et les étaler en couche épaisse sur les planches libres.
  • Ne pas ratisser la terre à nu avant l'hiver : laisser quelques débris végétaux en surface.
  • Au printemps, faucher l'engrais vert et le laisser se décomposer sur place quelques semaines.
  • Ameublir à la grelinette plutôt que retourner la terre, surtout en sol argileux.
  • Vérifier la vie du sol en creusant une motte : la présence de vers est un bon repère.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 432