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Le dimanche, vers dix-huit heures, la cuisine de Claire sent le café réchauffé et le chien mouillé. Sur le carrelage, Pilou, un griffon de onze kilos, s'ébroue après sa promenade dans les champs. Claire déchire l'emballage d'une pipette antipuces, l'applique entre les omoplates du chien. Il reste un fond de liquide. Sur la chaise, Moka, le chat tigré, la regarde en clignant des yeux.
Une maison tranquille au bord des champs, un chien et un chat
Claire a quarante-six ans et travaille comme aide-soignante dans une maison de retraite de la Sarthe. Elle vit avec son fils Hugo, quinze ans, dans une longère au bout d'un chemin de terre. Derrière la maison commencent les prés, les haies, les fossés où Pilou adore se rouler. Moka est arrivé il y a quatre ans, chaton trouvé dans une grange voisine, maigre et pleine de puces. Depuis, il dort sur le radiateur de l'entrée, chasse les mulots au printemps et ignore royalement le chien, qui le respecte de loin.
La maison fonctionne avec des habitudes simples, presque des rituels. Le matin, croquettes pour tout le monde, puis le chien sort pendant que le chat surveille depuis la fenêtre. Le soir, Hugo fait ses devoirs sur la table de la cuisine, Moka couché sur ses cahiers. Claire aime cette routine sans surprise, après des journées à l'hôpital où tout peut basculer en une minute. Chez elle, pense-t-elle, rien ne bascule jamais. Les bêtes vont bien, mangent bien, et la vétérinaire ne les voit qu'une fois par an.
Côté parasites, Claire s'est toujours débrouillée avec les produits achetés en jardinerie ou en grande surface. Une boîte de pipettes pour le chien, une autre pour le chat, rangées dans le placard sous l'évier, à côté des éponges. Elle ne lit pas vraiment les notices, soyons honnêtes, personne ne le fait. Elle regarde le poids indiqué sur la boîte, le dessin de l'animal, et elle applique. Ça a toujours marché comme ça. Cette année, le printemps est doux, les tiques sont partout dans les herbes hautes, et les puces sont revenues tôt.
Ce fond de pipette qu'elle ne voulait pas jeter à la poubelle
Ce dimanche-là, Claire constate que la boîte de pipettes pour chat est vide. Elle l'avait oubliée lors des dernières courses, prise par ses horaires décalés et un week-end de garde. Moka se gratte depuis trois jours, surtout derrière les oreilles, et elle a vu une puce filer dans son pelage. Elle tient dans la main la pipette du chien, encore à moitié pleine, parce que Pilou est dans la fourchette basse des poids indiqués. Elle se dit que c'est dommage de jeter ce produit qui coûte cher.
Le raisonnement lui paraît plein de bon sens, presque écologique. Pourquoi racheter une boîte entière, avec son plastique et son carton, alors qu'il reste du produit sous la main ? Le chat pèse quatre kilos, le chien onze. Un reste pour le petit, ça lui semble proportionné. Elle se souvient vaguement d'une voisine qui faisait pareil, ou croit s'en souvenir. À la maison de retraite, on ajuste bien les doses selon le poids des résidents, se dit-elle. Pourquoi ce serait différent pour un animal ?
Elle attrape Moka, qui proteste un peu, écarte les poils à la base de la nuque et presse le reste de la pipette. Une petite flaque huileuse brille sur la peau rose. Le chat se secoue, file vers le salon en lui jetant un regard offensé. Claire jette l'emballage vide dans la poubelle jaune, satisfaite. Je me suis dit que je faisais une économie et un geste pour la planète, racontera-t-elle plus tard. Elle remet la bouilloire en route, appelle Hugo pour le dîner, et ne pense plus à rien.
« Je me suis dit que je faisais une économie et un geste pour la planète, en fait j'empoisonnais mon chat. »
Un chat qui se lèche sans arrêt, puis qui disparaît
Pendant le repas, Hugo remarque que Moka se lèche frénétiquement, se tortille pour atteindre sa nuque. Il bave un peu, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Claire hausse les épaules : le produit a une odeur forte, le chat n'aime pas ça, c'est normal. Elle a déjà vu des chats saliver après un traitement, pense-t-elle. Le goût amer, sans doute. Hugo n'insiste pas. Il finit ses pâtes, file dans sa chambre avec son téléphone, et la cuisine retrouve son calme habituel du dimanche soir.
Vers vingt heures, Claire cherche Moka pour lui donner ses croquettes. Il ne vient pas, lui qui accourt d'habitude au premier bruit de sachet. Elle l'appelle dans l'entrée, dans l'escalier, sur le palier. Rien. Pilou, lui, renifle obstinément le dessous du canapé, la queue basse, en émettant un petit gémissement. Claire s'agenouille, éclaire avec la lampe de son téléphone. Moka est tout au fond, collé contre le mur, les pupilles énormes. Son corps est secoué de petits tremblements, comme s'il avait froid au milieu d'un salon chauffé.
Sur le moment, elle ne fait pas le lien avec la pipette. Elle pense à un coup de froid, à une bagarre avec un chat du voisinage, peut-être à une souris empoisonnée mangée dans la grange. On connaît tous ça, ce réflexe de chercher l'explication la plus banale, celle qui ne nous met pas en cause. Elle laisse une gamelle d'eau près du canapé, se dit qu'il va se calmer. Il a sûrement eu peur de quelque chose, murmure-t-elle à Hugo, redescendu en entendant le chien gémir.
Les tremblements s'aggravent et le premier appel ne mène nulle part
Une demi-heure plus tard, les tremblements ne se calment pas, ils s'amplifient. Moka a fini par sortir de sous le canapé, mais il marche de travers, les pattes arrière raides. Ses muscles tressautent sous la peau par vagues, des épaules jusqu'aux cuisses. Il bave à nouveau, beaucoup plus. Claire le prend dans ses bras et sent qu'il est brûlant. Son cœur cogne contre sa paume. Là, son instinct de soignante se réveille d'un coup. Ce n'est pas de la peur, ce n'est pas un rhume.
Elle compose le numéro de sa vétérinaire, à vingt minutes de route. Un répondeur annonce que le cabinet est fermé le dimanche et donne un numéro de garde. Elle le note au dos d'une enveloppe, la main qui tremble presque autant que le chat. Le premier numéro sonne dans le vide. Elle cherche alors sur internet, tombe sur des forums où chacun propose son remède : lait, charbon, bain tiède. Hugo lit à voix haute, de plus en plus inquiet. Rien ne correspond vraiment, et le temps passe.
Elle rappelle le numéro de garde, insiste, laisse un message. Au troisième essai, une voix fatiguée décroche enfin, celle d'un vétérinaire de permanence à la clinique de la ville voisine. Il lui pose des questions précises, d'un ton calme. Depuis quand, quels symptômes, est-ce qu'il a eu accès à un produit, un traitement, des plantes. Claire répond qu'elle lui a mis une pipette, puis s'arrête net. Une pipette pour chat ? demande-t-il. Elle met plusieurs secondes à répondre. Non, pour chien. Le reste de celle du chien.
« Quand je l'ai vu au fond, sous le canapé, tout secoué, j'ai cru qu'il avait juste eu peur. »
Le mot perméthrine, prononcé dans une salle d'attente à minuit
Le vétérinaire lui demande de venir immédiatement, sans attendre. Avant de partir, il lui dit de récupérer l'emballage de la pipette et de le prendre avec elle. Claire fouille la poubelle jaune en pleine nuit, retrouve la boîte froissée sous une bouteille de lait. Hugo enveloppe Moka dans une serviette, Pilou aboie dans l'entrée. Sur la départementale, elle roule trop vite, les phares balayant les haies. Le chat respire fort sur les genoux de son fils, les tremblements toujours aussi violents. Personne ne parle dans la voiture.
À la clinique, le vétérinaire retourne la boîte et pointe une ligne écrite en petit sur le côté. Perméthrine. Il explique que cette molécule, présente dans beaucoup d'antiparasitaires pour chiens, est très toxique pour les chats. Leur foie ne sait pas l'éliminer comme celui d'un chien, même en petite quantité. Ce n'est pas une question de dose réduite ou de poids, dit-il. Il montre aussi un pictogramme sur l'emballage, un chat barré, que Claire n'avait jamais remarqué. Elle sent ses joues brûler, une honte immense.
Moka est mis sous perfusion, reçoit un traitement pour calmer les convulsions. On le lave avec un liquide vaisselle doux pour retirer le produit resté sur la peau, celui qu'il continuait de lécher. Le vétérinaire prévient qu'il faudra le garder au moins deux jours en observation. Il ne promet rien, mais dit qu'il est arrivé à temps. J'ai vu des chats arriver le lendemain matin, et là c'est beaucoup plus compliqué, confie-t-il. Claire reste assise dans la salle d'attente jusqu'à une heure du matin, la serviette vide sur les genoux.
Ce que Claire a changé dans son placard sous l'évier
Moka est rentré le mardi soir, un peu amaigri, une zone rasée sur la patte avant. Il a dormi deux jours entiers sur le radiateur de l'entrée, puis a recommencé à chasser les mulots. La facture de la clinique s'élevait à un peu plus de quatre cents euros, entre la nuit d'hospitalisation, la perfusion et les médicaments. Pour éviter une pipette à quinze euros, je l'ai payée vingt-cinq fois, dit Claire. Elle en rit aujourd'hui, mais elle ne s'est pas pardonné tout de suite.
Le premier geste, en rentrant, a été de vider le placard sous l'évier. Elle a séparé les produits du chien et ceux du chat dans deux boîtes différentes, étiquetées au feutre. Elle lit désormais la composition de chaque emballage, cherche le mot perméthrine, le pictogramme du chat barré. Elle a aussi appris à éloigner Moka du chien pendant un jour ou deux après chaque traitement de Pilou, le temps que le produit sèche. Un simple câlin entre eux, quand le pelage est encore huileux, peut suffire à intoxiquer le chat.
Elle en a parlé à ses collègues, à sa voisine, au groupe de parents d'élèves. Plusieurs ont avoué avoir déjà fait la même chose, ou failli. Son idée de départ, ne pas gaspiller, reste juste à ses yeux, mais elle s'applique ailleurs : acheter le bon produit au bon moment, ne pas stocker trop d'avance. Avec ma vétérinaire, on a choisi des traitements adaptés à chacun, explique-t-elle. Et sur le frigo, Hugo a collé un papier avec le numéro de garde, écrit en gros, au-dessus de la liste des courses.
« Pour éviter une pipette à quinze euros, je l'ai payée vingt-cinq fois, et j'ai failli perdre Moka. »
- Ne jamais appliquer sur un chat un antiparasitaire prévu pour chien, même en petite quantité.
- Chercher la perméthrine dans la composition et le pictogramme du chat barré sur l'emballage.
- Séparer le chat du chien traité pendant au moins un à deux jours, le temps que le produit sèche.
- Au moindre tremblement, salivation ou démarche anormale, appeler un vétérinaire de garde sans attendre.
- Emporter l'emballage du produit chez le vétérinaire et éviter de laisser le chat lécher la zone traitée.
- Noter le numéro du vétérinaire de garde dans un endroit visible de la maison.
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