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Il était un peu plus de vingt-deux heures, le radiateur du salon cliquetait, et Moka dormait roulé en boule sur le plaid gris. Camille, assise en tailleur sur le tapis, a senti la démangeaison remonter le long de sa cheville. Elle a baissé les yeux. Trois petits points rouges, alignés, exactement comme un mois plus tôt, avant la pipette.
Un chat qui ne sort jamais, dans un deuxième étage tranquille
Camille a trente-quatre ans et travaille comme graphiste, la plupart du temps depuis chez elle. Elle loue un deux-pièces au deuxième étage d'un immeuble ancien, près de la place Delille, à Clermont-Ferrand. Le parquet grince, les fenêtres donnent sur une cour où poussent deux tilleuls, et le soir on entend les cloches de Notre-Dame-du-Port. Elle y vit depuis quatre ans, avec Moka, un chat tigré adopté dans un refuge de la région lorsqu'il n'avait que quelques mois.
Moka ne sort jamais. C'est un chat d'appartement au sens le plus strict, qui passe ses journées entre le rebord de la fenêtre, son panier en osier et le grand tapis berbère du salon. Camille ne l'a jamais vu poser une patte sur l'herbe. Pour elle, comme pour beaucoup de propriétaires, cela réglait une question entière. Pas de jardin, pas de chiens du voisinage, pas de bêtes errantes, donc pas de parasites. Le raisonnement semblait solide, presque évident, et personne ne l'avait jamais contredit.
Elle s'occupe bien de lui, et elle le sait. Croquettes choisies avec soin, fontaine à eau filtrée, visite annuelle chez la vétérinaire du quartier, vaccins à jour. Le dimanche, elle le brosse sur le canapé pendant qu'il ronronne en fermant les yeux. Soyons honnêtes, elle n'avait jamais vraiment pensé aux puces. C'était un problème de chiens de campagne, de granges, de maisons avec des enfants qui rentrent couverts de terre. Pas celui d'un appartement propre où l'on enlève ses chaussures dans l'entrée.
La pipette achetée un samedi matin, pour être tranquille
Tout a commencé fin septembre, quand Moka s'est mis à se gratter derrière les oreilles avec une énergie inhabituelle. Camille l'a d'abord mis sur le compte de la saison, du chauffage qui venait de reprendre, de l'air sec. Puis elle a remarqué qu'il se mordillait la base de la queue, longuement, avec des petits mouvements nerveux. Un soir, en le brossant, elle a vu un minuscule point noir sauter du pelage vers le plaid. Elle a mis plusieurs secondes à comprendre ce qu'elle venait de voir.
Le samedi suivant, elle est descendue à la pharmacie de la rue du Port. Le pharmacien lui a proposé une pipette antipuces adaptée au poids de Moka, en lui montrant comment l'appliquer entre les omoplates, à même la peau. Elle a payé un peu moins de quinze euros pour une boîte de trois. Elle se souvient avoir pensé que c'était simple, rapide, presque rassurant. On connaît tous ça, ce soulagement d'avoir trouvé le bon produit et de pouvoir rayer une tâche de la liste.
Le soir même, elle a écarté les poils de Moka et vidé la pipette, lentement, pendant qu'il protestait à peine. Elle a lu la notice, attendu quarante-huit heures sans le brosser, comme indiqué. Au bout de quelques jours, le chat semblait plus calme. Elle a même retrouvé une puce morte sur le parquet, près du panier, et y a vu la preuve que tout fonctionnait. Dans son esprit, l'affaire était close. Elle a rangé la boîte dans le placard de la salle de bains et n'y a plus pensé.
« Je pensais qu'un chat qui ne sort jamais ne pouvait pas attraper de puces, c'était presque une évidence pour moi. »
Des points rouges sur les chevilles, que personne ne remarque
La première piqûre est apparue une dizaine de jours plus tard. Une petite bosse rouge sur la cheville gauche, juste au-dessus de la chaussette, qui grattait surtout le soir. Camille a pensé à un moustique tardif, entré par la fenêtre de la cuisine qu'elle laisse entrouverte pour aérer. Elle a mis un peu de crème apaisante et n'en a parlé à personne. À l'automne, à Clermont, il fait encore doux certains après-midi, et l'explication lui paraissait parfaitement raisonnable sur le moment.
Puis il y en a eu deux autres, puis cinq, toujours sur le bas des jambes, souvent regroupées par trois. Son amie Inès, venue dîner un jeudi, s'est assise sur le tapis pour jouer avec Moka et s'est grattée la cheville toute la soirée sans y prêter attention. Elle a dit en riant que l'appartement devait abriter une colonie de moustiques très affamés. Camille a ri aussi. Elle ne faisait pas encore le lien entre ces piqûres et le chat, qui avait pourtant reçu son traitement.
Ce qui aurait dû l'alerter, c'est Moka lui-même. Il recommençait à se gratter, moins fort qu'avant peut-être, mais régulièrement, surtout après ses longues siestes dans le panier en osier. Un matin, elle l'a vu s'arrêter net au milieu du couloir pour se mordiller le flanc. Elle s'est dit que la pipette mettait du temps à agir complètement, ou que la peau restait irritée. Elle s'est surtout dit qu'un chat traité ne pouvait pas avoir de puces. C'était, au fond, tout ce qu'elle voulait croire.
Trois semaines plus tard, tout recommence comme avant
Trois semaines après la pipette, le soir du radiateur qui cliquetait, il a bien fallu se rendre à l'évidence. Camille a passé un peigne fin dans le pelage de Moka, au-dessus d'une feuille blanche, comme elle l'avait vu sur une vidéo. Des petits grains noirs sont tombés. En les humidifiant avec un coton, ils ont laissé des traces rougeâtres. Elle savait ce que cela signifiait, des déjections de puces, du sang digéré. Elle est restée longtemps assise sur le tapis, sans bouger, la feuille à la main.
Elle a d'abord soupçonné le produit. Peut-être un lot défectueux, une boîte mal conservée, un dosage trop faible. Elle a ressorti la notice, vérifié la date de péremption, relu le poids indiqué. Tout était correct. Elle a appelé sa mère, qui a toujours eu des chats à la campagne, près d'Issoire. Sa mère lui a conseillé de changer de marque et de mettre un collier en plus, pour être sûre. Camille a noté le conseil, tout en sentant que quelque chose, dans cette histoire, lui échappait encore.
Elle a aussi essayé ce qu'elle trouvait sur internet, à une heure du matin, les yeux fatigués. Elle a lu qu'il fallait saupoudrer du bicarbonate, vaporiser du vinaigre, poser des bougies au-dessus d'une assiette d'eau. Elle a lavé le plaid du canapé, une fois, puis s'est arrêtée. Rien ne changeait. Les piqûres continuaient sur ses chevilles, Moka continuait à se gratter, et elle commençait à mal dormir. Le lundi, découragée, elle a pris rendez-vous chez Hélène, la vétérinaire du quartier qui suit Moka depuis son adoption.
« J'ai vérifié la date sur la boîte trois fois, j'étais sûre que le produit ne marchait pas. »
La vétérinaire ne regarde pas le chat, elle parle du tapis
Hélène a examiné Moka rapidement, passé le peigne, confirmé les puces. Puis elle a posé une question qui a surpris Camille. Elle voulait savoir où le chat dormait, s'il y avait des tapis, un panier en tissu, un canapé, et si l'appartement avait du parquet ancien. Camille a tout décrit, le tapis berbère, l'osier, les lattes disjointes. Hélène a hoché la tête, sans surprise. Elle a expliqué que, selon elle, le problème ne se trouvait presque plus sur le chat, mais tout autour de lui.
Elle a sorti une feuille et dessiné le cycle. Les puces adultes, celles qu'on voit sauter, ne représentent qu'une petite partie de la population, souvent citée autour de cinq pour cent. Le reste, ce sont des œufs, des larves et des cocons. Les œufs, pondus sur l'animal, tombent partout où il passe. Les larves fuient la lumière et se cachent au fond des tapis, entre les lattes du parquet, dans les coussins des paniers. Elles s'y nourrissent de poussière et de déjections, puis tissent un cocon.
Dans ma pratique, le cocon, c'est ce qui résiste le mieux, a dit Hélène en tapotant son dessin. Elle a expliqué que la puce pouvait y attendre des semaines, à l'abri, jusqu'à sentir une vibration ou de la chaleur. Un pas sur le tapis, un chat qui s'allonge, une cheville qui passe. Alors elle sort, saute et pique. La pipette, a-t-elle précisé, agit sur le chat et tue les puces qui montent dessus, mais elle ne vide pas la maison. Pour Camille, tout s'est soudain éclairé.
Trois mois de lessives et d'aspirateur pour tout reprendre
Le plan proposé par Hélène n'avait rien de spectaculaire, mais il demandait de la patience. Continuer le traitement de Moka chaque mois, sans interruption, pendant au moins trois mois, pour couvrir plusieurs cycles complets. Passer l'aspirateur tous les jours, longuement, dans les coins, sous le canapé, le long des plinthes, puis jeter le sac aussitôt dehors. Laver à soixante degrés tout ce qui pouvait l'être. Et, si besoin, utiliser un traitement de l'environnement choisi avec elle, en suivant scrupuleusement les précautions d'usage.
Camille a fait ses comptes. Deux boîtes de pipettes supplémentaires, un spray pour l'habitat, le nettoyage du tapis berbère chez un professionnel, quelques lessives de plus chaque semaine. Un peu plus de cent vingt euros au total, et surtout beaucoup de temps. Le panier en osier, impossible à laver correctement, a fini à la déchetterie. Elle l'a remplacé par un coussin déhoussable. Je croyais traiter un chat, dit-elle aujourd'hui, en réalité je traitais un appartement entier. Les premières semaines, quelques piqûres ont encore surgi, puis plus rien.
Ce qui l'a le plus marquée, c'est cette idée d'une population invisible, installée chez elle pendant qu'elle croyait l'affaire réglée. Elle ne sait toujours pas comment les puces sont arrivées, peut-être sur un vêtement, peut-être par la cage d'escalier ou par le chien des voisins du dessous. Hélène lui a dit que c'était fréquent, même pour un chat qui ne sort jamais. Désormais, chaque automne, Camille surveille le peigne fin et ses chevilles. Moka, lui, a retrouvé ses siestes sur le tapis, sans se gratter.
« Le cocon, c'est ce qui résiste le mieux, la puce attend juste qu'on marche à côté. »
- Passer un peigne fin au-dessus d'une feuille blanche : des grains noirs qui rougissent à l'eau signalent des puces.
- Traiter l'animal chaque mois sans interruption, sur au moins trois mois, selon l'avis du vétérinaire.
- Aspirer chaque jour tapis, plinthes, canapé et lattes du parquet, puis jeter le sac dehors.
- Laver à 60 °C plaids, coussins et housses de panier où dort l'animal.
- Traiter tous les animaux du foyer en même temps, même ceux qui ne se grattent pas.
- Demander conseil au vétérinaire avant tout produit pour l'habitat et suivre ses précautions d'usage.
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