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Il était sept heures, un mardi de juin, et le volet de la chambre refusait de monter plus haut que la moitié. Claire tirait sur la sangle, qui se raidissait, puis lâchait d'un coup avec un bruit sec. Dehors, sur la rue pavée du quartier Saint-Michel, un camion poubelle reculait. Sur le rebord de la fenêtre, comme chaque matin, quelques petits grains noirs l'attendaient.
Une échoppe bordelaise, un volet capricieux et des habitudes bien installées
Claire a 47 ans, elle est infirmière de nuit au CHU Pellegrin et vit depuis neuf ans dans une échoppe en pierre blonde. La maison est étroite, profonde, avec une cour à l'arrière où pousse un figuier trop grand. Elle connaît chaque bruit de la charpente, chaque porte qui frotte, chaque marche qui craque sous le pied. Quand elle rentre au petit matin, elle baisse le volet de sa chambre et dort jusqu'à quatorze heures, dans le noir complet. C'est sa règle, et ce volet roulant électrique posé par l'ancien propriétaire est son meilleur allié.
Depuis le printemps, pourtant, le mécanisme fatigue. Le moteur hésite, la lame du haut accroche, le tablier descend de travers avant de se remettre droit. Claire a d'abord pensé à l'âge de l'installation, une vingtaine d'années au moins, et elle n'avait pas tort. Son fils Hugo, étudiant à Talence, lui a conseillé de faire venir quelqu'un avant que tout se bloque en position ouverte. Elle a repoussé, comme on repousse ces petites réparations qui ne font pas mal. Puis l'été est arrivé, avec ses nuits courtes et sa lumière crue dès six heures.
Il y avait aussi ces grains noirs sur le rebord, minuscules, secs, qui s'effritaient entre les doigts. Claire les balayait avec une éponge sans y penser vraiment. Elle les attribuait au lierre du voisin, aux pigeons de la rue, à la poussière de la ville. Un soir d'insomnie, elle avait cru entendre de petits grattements au-dessus de la fenêtre, comme du papier froissé. Elle avait mis ça sur le compte de la fatigue et du vent dans la gouttière. Dans une vieille maison, on finit par ne plus écouter tout ce qui bouge.
Le jour où elle décide enfin de faire réparer le coffre
Le matin du volet coincé à mi-hauteur, Claire a compris qu'elle ne dormirait pas. Elle a cherché un réparateur sur son téléphone, assise au bord du lit, les yeux qui piquaient. Un artisan de Bègles répondait vite, avait de bons avis et proposait de passer dans la matinée. Elle a accepté sans négocier, soulagée de régler enfin ce problème qui traînait depuis des semaines. Elle a même pensé, en préparant un café, qu'elle aurait dû appeler bien plus tôt. La décision paraissait simple, raisonnable, presque évidente pour quelqu'un qui vit à l'envers.
Thierry est arrivé vers dix heures, une caisse à outils dans une main et un escabeau sur l'épaule. La cinquantaine, des avant-bras couverts de poussière de plâtre, un débit rapide et rassurant. Il a regardé le volet, tiré deux fois sur la commande, puis hoché la tête avec l'air de celui qui a vu ça mille fois. Selon lui, la lame finale frottait et le coffre devait être mal isolé, avec des jours par où l'air passait. Il comptait démonter le capot, changer une pièce et reboucher les fentes avec de la mousse expansive.
Claire trouvait le plan parfait. Elle lui a parlé des courants d'air de l'hiver, de la facture de chauffage, des grattements qu'elle entendait parfois la nuit. Thierry a souri en disant que ces vieux coffres étaient de vraies passoires et qu'il allait arranger ça. Elle est descendue lui préparer un café, laissant l'escabeau grincer au-dessus de la fenêtre. Elle se disait qu'à midi, tout serait réglé, et qu'elle dormirait enfin dans le noir. Au rez-de-chaussée, elle a entendu les vis tomber une à une dans une boîte en métal.
« Je bouche des coffres depuis vingt ans, franchement, je n'avais jamais imaginé une seconde que c'était interdit. »
Sous le capot démonté, une odeur et des petits corps serrés
Puis le silence. Thierry l'a appelée d'une voix différente, plus basse, presque amusée. Quand Claire est remontée, il tenait le capot du coffre à bout de bras et lui faisait signe d'approcher sans bruit. Une odeur âcre, un peu musquée, flottait dans la chambre. Entre l'axe du volet et la maçonnerie, dans un interstice de quelques centimètres, une dizaine de petites formes brunes étaient serrées les unes contre les autres. Elles ne bougeaient presque pas, juste un frémissement de temps en temps, une aile qui se repliait mieux.
Des chauves-souris, a dit Thierry, comme on annonce une fuite d'eau. Claire est restée immobile, partagée entre le dégoût et une curiosité qu'elle n'attendait pas. Elles étaient minuscules, pas plus grosses que son pouce, avec des oreilles fines et un museau sombre. Les grains noirs sur le rebord, les grattements du soir, l'odeur légère qu'elle attribuait à l'humidité, tout prenait soudain un sens. Elle a pensé à ses nuits de travail, aux heures où ces bêtes sortaient sans doute pendant qu'elle était absente. Elles vivaient là depuis combien de temps, au juste.
Thierry, lui, avait déjà une solution. Il a proposé de reposer le capot, d'attendre que les bêtes se calment, puis d'injecter la mousse partout pour boucher les accès. Ou, encore plus vite, de les faire sortir avec une soufflette et de fermer derrière elles. Ça m'arrive deux ou trois fois par été, je vous fais ça avant midi, a-t-il dit en cherchant sa bombe dans la caisse. Claire a failli accepter. Elle avait sommeil, elle voulait son volet, elle ne voulait pas de bêtes au-dessus de son lit.
Ce qui la retient, puis les coups de fil qui ne mènent nulle part
Quelque chose l'a fait hésiter, sans qu'elle sache l'expliquer sur le moment. Peut-être la façon dont un petit animal a ouvert les yeux en la regardant, ou le souvenir vague d'un reportage vu à la télévision. Elle a demandé à Thierry de patienter un quart d'heure, le temps de vérifier deux ou trois choses. Il a haussé les épaules, un peu vexé, en disant que c'était elle qui payait le déplacement. Elle est sortie dans la cour avec son téléphone, sous le figuier, pendant qu'il fumait une cigarette sur le trottoir.
Elle a d'abord appelé la mairie de quartier, qui l'a renvoyée vers un service d'hygiène injoignable avant l'après-midi. Puis elle a téléphoné à son assureur, qui ne voyait pas le rapport avec son contrat. Une voisine, penchée à sa fenêtre, lui a conseillé de mettre des boules de naphtaline dans le coffre, comme chez sa mère autrefois. Hugo, au bout du fil, lui a envoyé une capture d'écran trouvée sur un forum, où quelqu'un parlait d'ultrasons répulsifs vendus en ligne. Chacun avait un avis, personne n'avait de certitude.
Soyons honnêtes, à ce moment-là, Claire voulait surtout qu'on lui dise que boucher était permis. Elle a tapé sur son téléphone une recherche maladroite, chauve-souris volet roulant que faire. Les premiers résultats parlaient tous d'une même chose, en termes plus ou moins secs : ces animaux étaient protégés. Elle a relu deux fois, incrédule, puis elle est tombée sur le numéro d'un réseau naturaliste local lié à SOS Chauves-souris. Une permanence répondait le matin. J'ai appelé en me disant qu'on allait me prendre pour une folle, raconte-t-elle aujourd'hui en riant.
« J'ai appelé en me disant qu'on allait me prendre pour une folle, avec mes chauves-souris au-dessus du lit. »
Au téléphone, une bénévole lui explique ce que la loi protège
La voix au bout du fil était calme, celle d'une certaine Maud, bénévole depuis une dizaine d'années. Elle a posé des questions précises sur la taille des animaux, leur nombre, l'emplacement, la période. Puis elle a expliqué, sans jamais hausser le ton, que toutes les espèces de chauves-souris présentes en France sont protégées. Les tuer, les capturer, les déranger volontairement ou détruire l'endroit où elles s'abritent constitue un délit. Boucher le coffre avec elles dedans, ou les chasser à la soufflette pour murer derrière, entrait exactement dans ce cadre.
Ce qui a le plus frappé Claire, c'est la suite de l'explication. En juin, a dit Maud, ce petit groupe était très probablement une colonie de femelles, réunies pour mettre bas et élever leurs petits. Chaque femelle n'a en général qu'un seul jeune par an, qui ne sait pas encore voler. Fermer l'accès maintenant, c'était condamner les petits restés à l'intérieur, ou les mères dehors. Ce ne sont pas des squatteuses, elles reviennent là parce que l'endroit est chaud et sûr, a résumé la bénévole. Les pipistrelles adorent les coffres de volets bordelais.
Le soulagement est venu ensuite. Maud a expliqué que la colonie partirait d'elle-même à la fin de l'été ou au début de l'automne, vers un gîte d'hiver plus frais. Il suffisait d'attendre ce départ pour faire les travaux, puis de fermer proprement les fentes, éventuellement en installant un gîte artificiel à proximité. Elle a aussi rassuré Claire sur les crottes, qu'on peut balayer et même mettre au pied des plantes. Et elle a proposé qu'un bénévole passe gratuitement vérifier la situation dans la semaine. On ne vous laisse pas seule avec ça, a-t-elle conclu.
Un été à vivre avec elles, et ce qu'il faut savoir chez soi
Claire est remontée voir Thierry, qui terminait sa cigarette avec impatience. Elle lui a répété ce qu'elle venait d'apprendre, un peu gênée, s'attendant à ce qu'il proteste. Il a écouté, s'est gratté la tête, puis a reconnu qu'il n'en savait rien du tout. Il a reposé le capot sans mousse, débloqué la lame au plus doux, et promis de revenir en octobre pour finir le travail. Je bouche des coffres depuis vingt ans, je n'avais jamais imaginé que c'était interdit, a-t-il lâché en rangeant son escabeau. Il n'a facturé que le déplacement.
L'été a été plus simple que prévu. Claire a accroché un rideau occultant épais devant la fenêtre pour compenser le volet laissé à mi-hauteur, et posé une planche sous le rebord pour recueillir les crottes. Le soir, quand elle ne travaillait pas, elle s'asseyait dans la cour pour regarder les sorties au crépuscule, une par une, en silence. Hugo est venu filmer la scène avec son téléphone. Le bénévole passé en juillet a compté vingt-trois individus, des pipistrelles communes, et a parlé des milliers de moustiques qu'elles mangeaient chaque nuit.
Fin septembre, le coffre était vide. Thierry est revenu, a changé la pièce, puis colmaté les fentes avec un grillage fin conseillé par le réseau, et Claire a fait poser un nichoir à chauves-souris sur le mur de la cour. La réparation lui a coûté 180 euros, le gîte une trentaine. On connaît tous cette envie de régler un problème dans la journée, admet-elle. Elle a gardé le numéro de la permanence dans son téléphone, au cas où. Au printemps suivant, quelques grains noirs sont apparus sous le nichoir, et elle a souri.
« Ce ne sont pas des squatteuses, elles reviennent là parce que l'endroit est chaud et sûr, c'est tout. »
- Des petites crottes noires et friables sous une fenêtre ou un coffre de volet signalent souvent une présence de chauves-souris.
- Toutes les espèces de chauves-souris sont protégées en France : détruire leur gîte, les tuer ou les chasser est un délit.
- Ne jamais boucher un accès, injecter de la mousse ou utiliser de soufflette, de naphtaline ou d'ultrasons pendant leur présence.
- Entre juin et août, il s'agit souvent d'une colonie de mise bas avec des petits incapables de voler.
- Attendre leur départ naturel à la fin de l'été ou en automne avant de réparer ou de colmater.
- Contacter un réseau naturaliste comme SOS Chauves-souris, qui conseille gratuitement et peut se déplacer.
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