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Il était un peu plus de dix-huit heures, rue des Saulées, à Clermont-Ferrand. La voisine a tendu un carton de bananes par-dessus la haie, et dedans, quelque chose miaulait d'une voix aiguë. Camille a glissé ses doigts sous une boule de poils gris encore tiède. Le chaton s'est accroché à son pull, et elle a su qu'elle ne le rendrait pas.
Une rue tranquille, une voisine et une portée sous l'escalier
Camille a trente-quatre ans, elle travaille comme aide-soignante au CHU et vit depuis six ans dans une petite maison mitoyenne. Son jardin est minuscule, mais il donne sur celui de Josiane, une retraitée qui nourrit les oiseaux et parle à ses tomates. Les deux femmes se rendent des services depuis toujours : un colis récupéré, des clés gardées pendant les vacances, un pot de confiture échangé contre un coup de main pour tailler la vigne vierge.
Au printemps, la chatte de Josiane, une tigrée nommée Pépette, avait disparu quelques jours avant de revenir le ventre rond. Personne ne s'en était vraiment inquiété. Pépette sortait la nuit, rentrait au matin, et Josiane répétait qu'elle n'avait jamais eu le cœur de la faire opérer. Un matin de mai, cinq chatons sont nés sous l'escalier de la cave, dans une vieille couverture de pique-nique posée là pour l'hiver.
Camille passait les voir presque chaque soir en rentrant du travail. Elle s'asseyait sur la marche froide, regardait les petits se marcher dessus en couinant, et Josiane racontait qui tétait le plus fort. Il y avait un noir, deux tigrés comme leur mère, une petite blanche et ce gris aux yeux trop grands pour sa tête. Au bout de quelques semaines, la question est venue toute seule, sur le ton de la plaisanterie, puis beaucoup plus sérieusement.
Un cadeau entre voisines, sans papier ni argent
Josiane ne voulait surtout pas vendre les chatons. Pour elle, faire payer un animal né dans sa cave aurait été presque indécent. Elle avait déjà placé le noir chez son petit-fils et une tigrée chez une ancienne collègue de la Poste. Elle cherchait des maisons sûres, des gens qu'elle connaissait, et Camille cochait toutes les cases. Je préfère qu'il soit à côté, comme ça je le verrai grandir, avait-elle dit en souriant.
Camille, de son côté, n'avait pas eu de chat depuis l'enfance. Elle se souvenait d'un matou roux chez ses parents, à Thiers, qui vivait sa vie entre la grange et la cuisine sans que personne ne s'occupe de paperasse. Dans sa tête, un chaton donné entre voisins, c'était une affaire de confiance. On ne signe rien, on ne paie rien, on promet juste d'en prendre soin. Ça lui semblait la chose la plus naturelle du monde.
Elle a donc tout préparé comme on prépare une arrivée. Une litière achetée au supermarché de la zone du Brézet, un sac de croquettes pour chatons, un panier en osier trop grand. Elle a même choisi un nom avant le jour J : Gris-Gris. Le chaton avait un peu plus de huit semaines quand Josiane le lui a tendu dans son carton. Soyons honnêtes, à ce moment-là, aucune des deux ne pensait à autre chose qu'à ce petit corps qui ronronnait.
« Je croyais qu'un chaton donné entre voisines, ça se faisait sur la confiance, sans papier ni passage chez personne. »
Un rappel de vaccin et une question restée sans réponse
Les premiers jours ont été un enchantement un peu épuisant. Gris-Gris escaladait les rideaux, dormait sur le clavier de l'ordinateur et réveillait Camille à cinq heures en mordillant ses orteils. Elle envoyait des photos à sa sœur, qui répondait par des cœurs. Josiane passait la tête par-dessus la haie pour prendre des nouvelles. Tout semblait simple, presque évident, comme si le chaton avait toujours vécu là, entre la cuisine et le canapé.
C'est une collègue du service qui a posé la première question, un midi, devant la machine à café. Elle voulait savoir si le chaton avait déjà vu un vétérinaire, s'il était vacciné, s'il avait sa puce. Camille a haussé les épaules. Josiane ne lui avait rien donné, à part le carton et un reste de croquettes. La collègue a froncé les sourcils sans insister, et la conversation a dérivé sur les plannings du week-end.
Le soir même, Camille a tout de même pris rendez-vous dans une clinique vétérinaire du quartier Saint-Jacques, pour un premier vaccin et un contrôle général. Le mot puce lui trottait vaguement dans la tête, sans qu'elle sache très bien à quoi il correspondait. Elle imaginait une formalité qu'on règle sur place, comme un carnet qu'on remplit. Elle n'a pas posé la question à Josiane, pour ne pas avoir l'air de douter d'elle.
Au comptoir de la clinique, la carte qui n'existe pas
Le samedi matin, la salle d'attente sentait le désinfectant et la croquette. Un labrador soupirait sous une chaise, un vieux monsieur tenait une cage à lapin sur ses genoux. Camille a posé le panier en osier sur le comptoir. L'assistante, une jeune femme aux cheveux tirés, a ouvert un dossier sur son écran et demandé, très naturellement, la carte d'identification du chaton ou son numéro de puce. Camille a répondu qu'elle n'avait rien de tout ça.
L'assistante a alors demandé qui avait cédé l'animal, et s'il y avait eu un certificat vétérinaire au moment du don. Camille sentait ses joues chauffer. Elle a expliqué que c'était sa voisine, que c'était gratuit, que c'était entre amies. Elle a entendu sa propre voix devenir un peu défensive. Ce n'est pas un élevage, vous savez, c'est juste la chatte de la maison d'à côté, a-t-elle ajouté, comme pour s'excuser de quelque chose qu'elle ne comprenait pas.
Elle a appelé Josiane depuis le parking pendant que Gris-Gris miaulait dans le panier. La voisine est tombée des nues. Elle n'avait jamais fait identifier ses chats, ni Pépette ni les précédents, et personne ne lui avait jamais rien reproché. On ne va pas mettre une puce à un bébé de deux mois, quand même, a-t-elle dit. Camille est rentrée dans la salle d'attente avec une boule au ventre, persuadée d'avoir fait une bêtise.
« Ce n'est pas un élevage, vous savez, c'est juste la chatte de la maison d'à côté. »
Le vétérinaire explique que le don ne change rien
Le docteur Ferrand, un homme d'une cinquantaine d'années aux lunettes remontées sur le front, l'a reçue sans aucun reproche. Il a examiné Gris-Gris, écouté son cœur, regardé ses oreilles. Puis il a reposé le chaton sur la table en inox et expliqué calmement ce qu'il voyait presque chaque semaine. Selon lui, beaucoup de gens pensent qu'un animal donné échappe aux règles d'une vente. Dans son cabinet, il répète que ce n'est pas le cas.
Il lui a détaillé ce qu'il applique dans sa pratique. Un chat cédé, gratuitement ou non, doit être identifié avant la cession, par puce électronique ou par tatouage, et c'est à celui qui le donne de s'en charger et de le payer. La cession doit aussi être accompagnée d'un certificat vétérinaire. Ce n'est pas à vous de régler ça, c'est à votre voisine, mais maintenant c'est vous qui avez le chaton, a-t-il résumé en haussant doucement les épaules.
Ce qui a frappé Camille, c'est que le problème n'était ni l'âge du chaton ni ses vaccins. Il était en bonne santé, assez grand pour quitter sa mère. Ce qui manquait, c'était une trace, un numéro qui relie l'animal à quelqu'un dans un fichier national. Sans identification, a dit le vétérinaire, un chat perdu reste souvent un chat de personne. Il a aussi évoqué l'amende que risque, d'après lui, celui qui cède un animal non identifié.
Une puce, un certificat et une voisine qui change d'avis
Le soir même, Camille a frappé chez Josiane avec le chaton dans les bras. Elles ont parlé longtemps dans la cuisine, devant une tisane. La voisine s'en voulait un peu, surtout pour les deux autres chatons déjà partis. Elle a décidé de prendre rendez-vous pour tous ceux qui restaient et de payer l'identification de Gris-Gris, comme le vétérinaire l'avait indiqué. Le lundi suivant, elles sont retournées ensemble à la clinique, le panier posé entre elles deux.
La pose de la puce a duré quelques secondes, une piqûre entre les omoplates que Gris-Gris a à peine remarquée. Le vétérinaire a rempli le certificat, enregistré l'animal au fichier national et donné une carte provisoire à Camille, en attendant la carte définitive envoyée par courrier. Dans ce cabinet, l'ensemble a coûté un peu moins de quatre-vingts euros à Josiane. On connaît tous ça, ces petites dépenses qu'on n'avait pas prévues et qui finissent par sembler évidentes.
Josiane a aussi pris rendez-vous pour faire stériliser Pépette, après des années de refus. Elle a prévenu son petit-fils et son ancienne collègue, qui ont fait identifier leurs chatons à leur tour. Je croyais rendre service en les donnant, je ne savais pas que le service commençait chez le vétérinaire, a-t-elle reconnu. Camille, elle, garde la carte de Gris-Gris dans son portefeuille, entre sa carte vitale et une photo de sa nièce.
« Ce n'est pas à vous de régler ça, c'est à votre voisine, mais maintenant c'est vous qui avez le chaton. »
- Un chat cédé, même gratuitement, doit être identifié par puce ou tatouage avant de changer de foyer.
- L'identification est à la charge de la personne qui donne ou vend l'animal, pas de celle qui le reçoit.
- Un certificat vétérinaire doit accompagner la cession du chaton.
- Vérifiez que le chaton a au moins huit semaines et qu'il est enregistré au fichier national à votre nom.
- Si vous recevez un chat sans papiers, parlez-en au cédant et prenez rapidement rendez-vous chez un vétérinaire.
- Faire stériliser sa chatte évite des portées imprévues et les démarches qui vont avec.
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