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Le facteur est passé vers onze heures, et l'enveloppe à en-tête est restée posée sur la toile cirée jusqu'au café. Gérard l'a ouverte avec le couteau à beurre, debout près de la fenêtre, pendant que les panneaux luisaient au-dessus du garage. Il a lu une ligne, puis l'a relue en plissant les yeux. Quatre centimes. Il a reposé ses lunettes sur la table sans un mot.
Une maison de la Drôme où l'on compte chaque facture depuis trente ans
Gérard a 61 ans et il habite depuis trente ans une maison en crépi ocre, à la sortie d'un village de la Drôme. Il a été électricien dans une coopérative fruitière, et il garde de ce métier une manie : il relève son compteur le premier de chaque mois. Les chiffres vont dans un petit carnet à spirale, rangé dans le tiroir du buffet, à côté des piles et des élastiques.
Sa femme, Martine, s'en amuse depuis longtemps, mais elle reconnaît que le carnet a souvent servi. Il a permis de repérer un vieux congélateur gourmand, puis un chauffe-eau qui fuyait doucement dans le cellier. Le couple vit simplement, avec une voiture diesel qui approche des deux cent mille kilomètres et un potager qui occupe tout le printemps. Les factures sont pourtant montées ces dernières années, et chaque hausse a été notée au crayon rouge.
Le toit du garage, orienté plein sud, ne servait à rien d'autre qu'à accueillir les chats du voisin. Depuis des années, Gérard le regardait en se disant qu'il y avait là de quoi produire du courant. Il avait vu les installations se multiplier dans le village, sur les hangars agricoles comme sur les pavillons récents. Pour lui, le soleil était une ressource gratuite qui tombait chaque jour sur des tuiles inutiles, et cette idée le travaillait doucement.
Le projet de revendre le soleil plutôt que de l'acheter
C'est au printemps qu'il s'est décidé, après une discussion au marché avec un ancien collègue équipé depuis plusieurs années. Celui-ci touchait chaque année un virement pour l'électricité qu'il ne consommait pas, et il en parlait avec une fierté tranquille. Gérard est rentré en refaisant les calculs de tête sur la route. Il imaginait déjà une installation qui finirait par se payer toute seule, presque sans y penser.
Il a demandé trois devis à des installateurs de la région et a choisi le plus sérieux, une petite entreprise de Valence. Douze panneaux, un peu plus de quatre kilowatts crête, posés en deux jours au début de l'été. Le commercial avait parlé de vente du surplus, d'autoconsommation et de contrat d'obligation d'achat, des mots que Gérard connaissait sans vraiment les distinguer. Il avait surtout retenu que le surplus serait racheté, et cela lui semblait suffire largement.
Martine avait posé une seule question, celle du prix de rachat, et Gérard avait haussé les épaules. Soyons honnêtes, il pensait que ce prix serait proche de celui qu'il payait lui-même pour son électricité. Il disait volontiers que ce qui sort de chez lui vaut la même chose que ce qui y entre. Le raisonnement paraissait logique, presque évident, et personne autour de la table n'avait songé à le contredire ce soir-là.
« J'ai cru que ce qui sortait de chez moi valait le même prix que ce qui y entrait. »
Un compteur qui tourne dans le bon sens, mais une facture qui bouge peu
Les premières semaines ont été joyeuses, et Gérard montait voir l'onduleur plusieurs fois par jour dans le garage. Il regardait la petite lumière verte, consultait l'application sur son téléphone et commentait chaque pic de production à midi. Les journées de juillet étaient longues et sans nuages, et la courbe dessinait une belle cloche régulière. Il en parlait à table, il en parlait aux voisins, il en parlait même au boulanger.
Pourtant, un détail le chiffonnait sans qu'il arrive à le formuler clairement. Dans son carnet, la consommation achetée au réseau baissait beaucoup moins que prévu. Les panneaux produisaient surtout entre onze heures et seize heures, quand la maison était presque vide. Martine allait au jardin ou chez sa sœur, Gérard faisait ses courses ou bricolait dehors, et le courant partait directement vers le réseau. Le soir, au contraire, tout tournait en même temps sur l'électricité achetée.
Le lave-vaisselle démarrait après le dîner, la machine à laver tournait la nuit sur les heures creuses, comme depuis toujours. Le chauffe-eau se déclenchait vers minuit, réglé ainsi depuis des années par habitude et par économie. Gérard avait remarqué ce décalage, mais il s'était rassuré en pensant au futur chèque de rachat. Ce qui partait le jour serait payé, se disait-il, et cela compenserait ce qu'il achetait la nuit sans y prêter attention.
Des appels, des forums et un installateur qui ne répond plus
À la fin de l'été, il a voulu connaître le montant exact qu'il allait toucher, simplement pour l'écrire dans son carnet. Il a cherché son contrat dans la pochette cartonnée remise par l'installateur, sans trouver de chiffre clair. Il a appelé l'entreprise de Valence, qui lui a promis un rappel. Ce rappel n'est jamais venu, et la deuxième tentative est tombée sur une messagerie pleine.
Le soir, il a fouillé sur des forums de particuliers équipés, la tablette posée sur les genoux, sous la lampe du salon. Les discussions se contredisaient, les chiffres variaient selon les années, et chacun semblait parler d'une situation différente. Certains évoquaient treize centimes, d'autres beaucoup moins, d'autres encore parlaient de primes à l'investissement. Gérard notait tout dans les marges, de plus en plus perplexe, et Martine le voyait se coucher tard.
Il a fini par appeler son ancien collègue du marché, qui a ri doucement au téléphone avant de répondre. Toi, tu n'as pas signé à la même époque que moi, lui a-t-il dit, les règles ont changé entre-temps. Gérard a raccroché avec une sensation désagréable au creux de l'estomac. Il comprenait qu'il avait fondé tout son projet sur une conversation de marché vieille de plusieurs années, sans jamais vérifier.
« Quatre centimes, je l'ai calculé deux fois au crayon, je n'y croyais pas. »
Quatre centimes le kilowattheure, inscrits noir sur blanc dans le contrat
L'enveloppe est donc arrivée ce matin d'automne, avec le contrat définitif d'obligation d'achat. Le tarif était écrit noir sur blanc, autour de quatre centimes le kilowattheure injecté sur le réseau. Gérard paie de son côté près de vingt-cinq centimes chaque kilowattheure acheté, abonnement et taxes compris. Le rapport était brutal, et il l'a calculé deux fois au crayon pour être certain : son courant repartait pour presque rien.
Ce n'était ni une erreur ni une arnaque, et Martine l'a compris avant lui en lisant les petites lignes. Depuis 2025, le tarif de rachat du surplus pour les petites installations a été fortement abaissé par les pouvoirs publics. Le dispositif avait été pensé à une époque où les panneaux coûtaient cher et où il fallait encourager les particuliers. Les prix des équipements ont depuis beaucoup baissé, et le soutien a été revu en conséquence.
Gérard est resté longtemps assis, la feuille à la main, à regarder les panneaux par la fenêtre. Il ne se sentait pas volé, plutôt naïf, ce qui était presque pire pour un ancien électricien. On connaît tous ça, ce moment où l'on découvre qu'on a cru une chose simplement parce qu'elle arrangeait. Il a dit à voix basse qu'il avait acheté une machine à vendre, alors qu'il aurait fallu acheter une machine à consommer.
Déplacer la vie de la maison vers les heures de soleil
Dès le lendemain, il a repris son carnet et changé de méthode, avec une application ouverte en permanence. Puisque le surplus vendu ne rapportait presque rien, chaque kilowattheure produit devait être utilisé à la maison. Il a reprogrammé le chauffe-eau pour qu'il chauffe entre midi et quinze heures plutôt qu'à minuit. Le lave-linge et le lave-vaisselle démarrent désormais en fin de matinée, grâce à leur départ différé.
Martine s'est prêtée au jeu en riant, même si les vieilles habitudes résistent encore un peu. Le repassage se fait l'après-midi, le four sert au déjeuner plutôt qu'au dîner quand c'est possible. Gérard envisage un petit boîtier qui pilote automatiquement le chauffe-eau selon la production. Il parle aussi, un jour, de changer la vieille voiture diesel pour une électrique rechargée en plein midi. La courbe d'achat au réseau a enfin commencé à fléchir.
Selon ses propres relevés, sa facture a baissé nettement dès les deux premiers mois de ce nouveau rythme. Il ne sait pas encore en combien d'années l'installation sera remboursée, et il refuse désormais d'avancer un chiffre au hasard. Il conseille simplement aux voisins de lire le contrat avant la pose, pas après. Dans son carnet, une nouvelle colonne est apparue, intitulée autoconsommation, qu'il remplit chaque soir avec un soin presque tendre.
« J'ai acheté une machine à vendre, alors qu'il fallait une machine à consommer. »
- Lire le tarif de rachat inscrit au contrat avant de signer le devis.
- Programmer le chauffe-eau pour qu'il chauffe entre midi et quinze heures.
- Utiliser le départ différé du lave-linge et du lave-vaisselle en fin de matinée.
- Suivre production et consommation sur l'application de l'onduleur pendant un mois.
- Dimensionner l'installation sur sa consommation de journée, pas sur la revente.
- Envisager un pilotage automatique du chauffe-eau selon la production solaire.
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