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Il était sept heures et demie, la brume collait encore aux carreaux de la véranda. Martine, 67 ans, a poussé la porte du jardin avec son bol de café à la main, les pantoufles déjà trempées. Sous la haie de troènes, quelque chose de brun ne bougeait pas. Le petit tas de piquants qu'elle attendait chaque soir depuis l'été était roulé contre la terre froide.
Un jardin de Rezé, une retraitée et un visiteur nocturne
Martine habite depuis trente ans une maison basse à Rezé, juste au sud de Nantes, avec un jardin tout en longueur. Ancienne institutrice, elle connaît chaque recoin de ce terrain, le compost au fond, le tas de bois contre le mur, la haie qui la sépare des voisins. Son mari, Gérard, est mort il y a quatre ans. Depuis, le jardin est devenu sa conversation du soir, celle qu'elle a avec les merles, les mésanges et les chats du quartier.
Au mois de juin, un soir de chaleur, elle a entendu un bruit de souffle dans les feuilles mortes près du compost. Elle a allumé la lampe de poche de son téléphone et découvert un hérisson qui reniflait la terre en grognant doucement. Il ne s'est pas sauvé, il a simplement continué sa route le long de la haie. Martine est restée plantée là, ravie comme une enfant, avec l'impression d'avoir reçu une visite qu'on n'attendait plus.
Le lendemain, il est revenu, presque à la même heure, vers dix heures du soir. Puis le surlendemain encore. Elle a fini par l'appeler Bouboule, parce qu'il avançait en se dandinant comme un petit ballon. Elle racontait ses apparitions au téléphone à sa fille Claire, qui vit à Angers. Je crois qu'il me considère comme sa voisine, disait-elle en riant. Pendant tout l'été, ce rendez-vous discret a rythmé ses soirées, avec une régularité qui la rassurait.
La soucoupe de lait posée par habitude d'enfance
C'est en juillet que Martine a eu l'idée de la soucoupe. Elle se souvenait de sa grand-mère, dans une ferme de Vendée, qui laissait toujours un peu de lait sur le seuil pour les hérissons. Dans sa mémoire, c'était un geste de bonté ordinaire, presque une tradition de campagne. Elle a donc sorti une vieille soucoupe ébréchée, l'a remplie de lait demi-écrémé, et l'a posée au pied de la haie, là où passait Bouboule.
Le premier soir, le hérisson a hésité, puis il a plongé le museau dans la soucoupe et l'a vidée en quelques minutes. Martine l'observait derrière la vitre de la véranda, les lumières éteintes pour ne pas l'effrayer. Elle était convaincue de bien faire, et franchement, qui ne l'aurait pas été à sa place. Un animal qui boit avec autant d'appétit, ça ressemble à un animal qui se porte bien, qui a trouvé un endroit où on l'aime.
Alors la soucoupe est devenue un rituel. Chaque soir, après le journal télévisé, Martine versait le lait, parfois un peu tiédi au micro-ondes quand les nuits fraîchissaient. Elle avait même acheté une brique de plus dans ses courses de la semaine, réservée à Bouboule. Il adore ça, il ne laisse jamais une goutte, expliquait-elle à sa voisine Nadia par-dessus le grillage. Nadia avait haussé les épaules, sans rien dire, et Martine n'y avait pas prêté attention.
« Je crois qu'il me considère comme sa voisine, il vient tous les soirs à la même heure, c'est notre petit rendez-vous. »
Des traces vertes sur la terrasse, un détail sans importance
Vers la fin de septembre, Martine a remarqué des petites taches sur les dalles de la terrasse, près de la haie. Des traces molles, verdâtres, qui sentaient mauvais le matin. Elle a d'abord pensé au chat roux des voisins, qui avait l'habitude de traverser son jardin. Elle a nettoyé au jet d'eau en pestant un peu, puis elle a oublié. On connaît tous ça, ces petites choses qui dérangent cinq minutes et qu'on range aussitôt dans un coin de la tête.
Les taches sont revenues, presque chaque matin, toujours au même endroit, sur le trajet du hérisson. En octobre, Martine a aussi trouvé que Bouboule arrivait plus tard, parfois après minuit. Il restait plus longtemps devant la soucoupe, comme s'il avait encore plus soif qu'avant. Elle s'est dit que l'automne lui donnait faim, qu'il faisait ses réserves avant l'hiver, comme elle l'avait lu dans un magazine chez le coiffeur. L'explication tenait debout, alors elle l'a gardée.
Un soir, sous la lampe, elle a cru le voir tituber légèrement en repartant vers le compost. Elle a mis ça sur le compte de la pénombre et de ses lunettes, qu'elle devait faire changer depuis des mois. Pourtant, en y repensant, elle avait trouvé son dos plus pointu, ses flancs moins ronds. Il avait perdu sa silhouette de ballon. Je me suis dit qu'il grandissait, qu'il s'allongeait, raconte-t-elle aujourd'hui, la voix un peu serrée par le souvenir.
Un matin de novembre, la boule de piquants ne bouge plus
Ce matin de novembre, Martine s'est accroupie près de la haie, le bol de café posé dans l'herbe mouillée. Bouboule était en plein jour, dehors, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il n'était pas roulé en boule complète, juste affaissé sur le côté, les yeux mi-clos. Quand elle a approché la main, il n'a pas réagi. Elle a senti son cœur battre dans sa gorge, et elle a couru chercher une paire de gants de jardinage.
Elle l'a déposé dans une boîte à chaussures garnie d'un vieux torchon, puis elle a appelé sa fille. Claire a d'abord proposé de le réchauffer et de lui donner encore un peu de lait tiède, pour le requinquer. Martine a même rempli la soucoupe, avant de s'arrêter, la brique à la main. Quelque chose la retenait, une intuition confuse liée aux taches de la terrasse. Elle a reposé la brique sur le plan de travail sans verser.
Elle a ensuite appelé son vétérinaire habituel, celui qui soignait autrefois son chien. La secrétaire a été aimable, mais le cabinet ne prenait pas en charge la faune sauvage. Martine a tenté une recherche sur internet, s'est perdue entre des forums contradictoires et des conseils qui disaient tout et son contraire. C'est finalement Nadia, la voisine, qui est venue frapper au carreau. Elle lui a donné le numéro d'un centre de soins pour la faune sauvage, près de Nantes.
« Il adore ça, il ne laisse jamais une goutte, alors je me dis que je fais forcément quelque chose de bien. »
Ce que la soignante lui a expliqué au bout du fil
La soignante du centre a posé des questions très précises. Était-il dehors en plein jour, avait-il maigri, que mangeait-il ces dernières semaines. Quand Martine a parlé du lait, il y a eu un petit silence au bout du fil. Puis la jeune femme lui a expliqué, sans aucun reproche, que le hérisson ne digère pas le lactose. Le lait lui donne des diarrhées, il se déshydrate, il perd du poids, alors qu'il devrait justement en prendre avant l'hiver.
Martine a mis du temps à comprendre. Les taches vertes sur la terrasse, ce n'était pas le chat roux. C'était Bouboule, qui revenait chaque soir boire ce qui le rendait malade, et qui avait de plus en plus soif parce qu'il se vidait. Pour entrer en hibernation, un hérisson a besoin de réserves de graisse suffisantes. Le sien arrivait en novembre avec des flancs creux. Je l'ai affamé en croyant le nourrir, a-t-elle dit tout bas, assise dans la cuisine.
La soignante lui a demandé de ne plus rien lui donner à boire ni à manger, de le garder au calme dans un carton, dans une pièce tiède mais pas chaude. Un bénévole est passé dans l'après-midi pour l'emmener au centre. Il a pesé l'animal devant elle, sur une petite balance de cuisine. Bouboule faisait à peine plus de quatre cents grammes. Le bénévole lui a expliqué qu'à cette saison, son centre en recevait beaucoup dans le même état.
Une gamelle d'eau, de la pâtée et un numéro sur le frigo
Bouboule est resté plusieurs semaines au centre de soins. Martine appelait chaque vendredi pour prendre des nouvelles, un peu gênée de déranger. Il a repris du poids, lentement, nourri de croquettes et de pâtée adaptées, réhydraté. Soyons honnêtes, elle ne pensait pas le revoir. Pourtant, à la fin de l'hiver, le centre lui a proposé de le relâcher dans son jardin, puisque c'était son territoire. Elle a pleuré en ouvrant la boîte près de la haie.
La soucoupe ébréchée est toujours là, mais elle contient désormais de l'eau fraîche, changée chaque jour. À côté, Martine pose une petite cuillère de pâtée pour chat à la viande, jamais au poisson, comme le lui a conseillé la soignante. Elle a aussi laissé un coin du jardin en friche, avec un tas de feuilles et de branches, et percé un passage de la taille d'une main dans le grillage. Bouboule peut ainsi rejoindre les jardins des voisins.
Sur la porte de son réfrigérateur, entre une photo de ses petits-enfants et une liste de courses, elle a collé le numéro du centre de soins. Elle en parle à tout le monde, au marché, à la boulangerie, à ses anciennes collègues. Beaucoup lui répondent qu'ils mettent du lait, eux aussi, parce que leurs parents le faisaient. Martine leur raconte alors les taches vertes, la boîte à chaussures, la balance de cuisine. Elle dit que cette histoire lui a coûté une saison d'inquiétude.
« Les taches sur la terrasse, je les nettoyais chaque matin en accusant le chat des voisins, et c'était lui. »
- Ne jamais donner de lait à un hérisson : il ne digère pas le lactose et en tombe malade.
- Laisser une coupelle d'eau fraîche, changée chaque jour, surtout par temps sec.
- Proposer un peu de pâtée pour chat à la viande, jamais au poisson, en petite quantité.
- Un hérisson dehors en plein jour, amaigri ou immobile, a besoin d'aide : appeler un centre de soins pour la faune sauvage.
- En attendant, le placer avec des gants dans un carton avec un linge, au calme, sans le nourrir.
- Garder un tas de feuilles et un passage dans la clôture pour qu'il circule et hiberne.
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