Il vide toutes ses tontes de septembre dans son composteur près de Mâcon : en octobre, une odeur d’œuf pourri remonte jusqu’à la terrasse

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Un dimanche d'octobre, vers dix-neuf heures, Gérard pose deux assiettes sur la table de la terrasse. La lumière baisse sur les vignes au loin, une tondeuse ronronne encore chez un voisin. Il soulève la cloche du plat de lentilles et fronce le nez. Ce n'est pas le plat. Une odeur lourde, sucrée et soufrée, monte du fond du jardin.

Une maison près de Mâcon et un composteur posé sans y penser

Gérard a 64 ans et il a passé quarante ans dans une imprimerie de Mâcon, à surveiller des rotatives. Avec Monique, il habite depuis 1998 un pavillon en bordure de village, avec un terrain de huit cents mètres carrés. Il y a une pelouse, deux pommiers, un carré de tomates et une haie de charmille qu'il taille chaque printemps. Le composteur en plastique vert, fourni par la communauté d'agglomération, trône au fond, derrière le cabanon. Il l'a installé il y a quatre ans, un peu pour faire comme les voisins, beaucoup pour réduire la poubelle.

Pendant ces quatre années, le bac n'a jamais posé le moindre problème. Monique y jette les épluchures, le marc de café, les coquilles d'œufs écrasées et les fanes de radis. Gérard y ajoute les feuilles mortes ramassées en novembre et quelques branchages broyés au sécateur. Au printemps, il soulève la trappe du bas et récupère un terreau sombre, qui sent le sous-bois après la pluie. Il le répand au pied des tomates avec une fierté discrète. Ça marche tout seul, dit-il volontiers aux amis qui passent prendre l'apéritif.

On connaît tous ça, cette confiance tranquille dans une chose qui fonctionne depuis longtemps. Gérard ne s'est jamais vraiment demandé pourquoi son compost réussissait. Il suivait vaguement une notice lue le premier jour, puis il avait oublié la notice. Le bac faisait son travail dans son coin, sans bruit, sans odeur, presque sans entretien. Monique le taquinait parfois en l'appelant son petit élevage de vers de terre. Lui haussait les épaules en souriant. Il n'imaginait pas qu'un simple changement d'habitude, à la fin de l'été, allait tout dérégler.

Septembre arrive, et l'herbe repousse plus vite que prévu

Cette année, l'été a été sec jusqu'à la mi-août, puis les orages sont arrivés d'un coup. En septembre, la pelouse jaunie a reverdi en quelques jours et s'est mise à pousser comme au printemps. Gérard tondait le mercredi et le samedi, parfois plus, parce que l'herbe devenait épaisse et mouillée. Jusque-là, il apportait ses tontes à la déchetterie de Sennecé, dans de grands sacs tressés. Mais faire la queue derrière les remorques un samedi matin l'agaçait de plus en plus, et la voiture finissait pleine de brins verts.

Un soir, en regardant le composteur à moitié vide, il a eu ce qui lui a semblé une excellente idée. Pourquoi transporter tout ce vert à dix kilomètres alors qu'il pouvait le recycler chez lui. L'herbe, c'est naturel, ça se décompose, se disait-il. Il en avait déjà mis un peu les années précédentes, sans souci. Alors, à chaque tonte de septembre, il a vidé le bac de récupération de la tondeuse directement dans le composteur. Quatre, cinq, parfois six bacs pleins à ras bord, tassés avec le plat de la fourche.

Il l'a dit à Monique avec une certaine satisfaction, le premier samedi. Je fais des économies d'essence et je fais du compost gratuit, c'est tout bénéfice. Elle a trouvé ça raisonnable, elle aussi. Personne, dans la maison, n'a pensé aux feuilles mortes qui manquaient encore, ni aux cartons qui partaient au tri. Le niveau du bac montait à vue d'œil, une couche verte et luisante qui s'affaissait un peu chaque jour. Gérard trouvait ça plutôt bon signe. Ça travaille, ça chauffe, pensait-il en refermant le couvercle.

« Je fais des économies d'essence et je fais du compost gratuit, franchement, c'est tout bénéfice. »

Une petite mouche et une odeur qu'on met sur le compte de la météo

Les premiers signes sont arrivés fin septembre, presque imperceptibles. En soulevant le couvercle, Gérard a vu une nuée de minuscules moucherons s'envoler d'un coup. L'herbe du dessus avait pris une couleur brun olive, collante, comme une algue au bord d'un étang. Une odeur aigre lui est montée au visage, puis s'est dissipée dans l'air frais. Il a reposé le couvercle sans y penser davantage. C'est l'humidité, s'est-il dit, avec toutes ces pluies, c'est normal que ça sente un peu.

Quelques jours plus tard, Monique a remarqué quelque chose en étendant le linge près du cabanon. Elle a demandé si un animal était mort derrière la haie. Gérard est allé voir, a fouillé le bas de la charmille avec un bâton, n'a rien trouvé. Il a soupçonné le fossé du chemin communal, où l'eau stagne parfois après les orages. Il a même évoqué le voisin et son tas de fumier de cheval, pourtant situé à cent mètres. Le composteur, lui, ne figurait pas sur la liste des suspects.

Soyons honnêtes, on préfère souvent accuser le monde extérieur plutôt que nos propres gestes. Gérard continuait à tondre et à vider ses bacs d'herbe, mécaniquement, chaque fin de semaine. Le couvercle restait fermé, et il ne prenait plus la peine de regarder dedans. Le niveau ne baissait presque plus, ce qui aurait dû l'alerter. Une masse verte compacte, lourde comme du mortier, remplissait désormais les trois quarts du bac. Et sous le plastique, à l'abri des regards, quelque chose avait commencé à se transformer tout autrement que prévu.

Le dîner gâché, les fenêtres fermées et les mauvaises pistes

C'est donc ce dimanche d'octobre que l'odeur a atteint la terrasse, à une vingtaine de mètres du bac. Une odeur d'œuf pourri, franche, impossible à ignorer, qui arrivait par bouffées avec le vent. Monique a rapporté les assiettes à l'intérieur sans un mot, et ils ont dîné dans la cuisine, fenêtre fermée. Le lendemain matin, la voisine, Sylvie, a interpellé Gérard par-dessus la clôture. Elle lui a demandé, gênée, s'il avait un problème de fosse septique. La maison est pourtant raccordée au tout-à-l'égout depuis des années.

Gérard a pris l'affaire au sérieux. Il a d'abord appelé la mairie pour signaler une possible fuite du réseau d'assainissement. L'agent, poli, lui a répondu qu'aucun autre habitant de la rue ne s'était plaint. Ensuite, il a versé de l'eau de Javel dans les regards du jardin, sans aucun effet. Il a aussi soulevé la plaque du compteur d'eau, inspecté les gouttières et reniflé la bouche d'égout. Chaque piste se refermait, et l'odeur, elle, revenait chaque soir avec la fraîcheur.

C'est son petit-fils, Théo, venu de Lyon pour le week-end, qui a posé la question évidente. Il a montré le fond du jardin et lui a demandé depuis quand il n'avait pas ouvert le composteur. Gérard a répondu qu'il l'ouvrait tous les samedis pour y mettre l'herbe. Théo a insisté, il voulait dire ouvrir vraiment, regarder dedans, remuer. Gérard a dû reconnaître que non, pas depuis plusieurs semaines. Ils ont pris une fourche-bêche dans le cabanon et ils sont descendus ensemble, un mouchoir à la main.

« J'ai soupçonné le fossé, le fumier du voisin, l'égout, tout sauf ce bac que je remplissais moi-même. »

Sous le couvercle, une galette verte qui ne respirait plus

Dès le premier coup de fourche, l'odeur leur a sauté au visage avec une violence que Gérard n'oubliera pas. La masse d'herbe était soudée en une galette épaisse, gluante, d'un vert noirâtre. En la soulevant, ils ont découvert des couches qui suintaient un jus sombre, presque tiède. Pas un ver, pas un cloporte, rien de vivant visible. Théo, qui avait suivi un atelier de compostage au jardin partagé de son quartier, a tout de suite compris ce qui se passait. C'est l'asphyxie, a-t-il dit, ton compost ne respire plus.

Il lui a expliqué ce que l'animateur de l'atelier répétait souvent. Un compost a besoin de deux sortes de matières, les vertes et les brunes. Les vertes, comme l'herbe fraîche ou les épluchures, sont riches en azote et pleines d'eau. Les brunes, feuilles sèches, carton, petit bois, apportent du carbone et surtout de la structure, des petits espaces où l'air circule. Avec seulement de l'herbe mouillée tassée, l'air ne passe plus. Les organismes qui ont besoin d'oxygène disparaissent, et d'autres prennent le relais, qui font fermenter la masse.

Cette fermentation sans air, a poursuivi Théo, produit des gaz soufrés, d'où cette odeur d'œuf pourri. Le problème ne venait ni du réseau d'égout ni d'un animal mort derrière la haie. Gérard, appuyé sur sa fourche, a eu un petit rire nerveux. Moi qui croyais bien faire en ne gaspillant rien, a-t-il soufflé. Ce n'était pas l'herbe elle-même qui posait souci, mais la quantité, d'un seul coup, sans rien pour l'équilibrer. Quatre ans de compost réussi, et un mois de tontes avait suffi à tout renverser.

Des feuilles sèches, du carton et une fourche pour tout rattraper

Le rattrapage a pris un après-midi entier. Théo et Gérard ont vidé le bac à moitié sur une bâche, pour aérer la masse à l'air libre. Monique a récupéré dans le garage une pile de cartons de déménagement, qu'elle a déchirés en morceaux grands comme la main. Les premières feuilles mortes des pommiers sont venues compléter, ramassées au râteau. Ils ont remis le tout en couches alternées, un peu de vert, beaucoup de brun, en brassant à la fourche entre chaque couche. Le soir même, l'odeur avait nettement diminué.

Gérard a décidé de remuer le bac chaque semaine pendant un mois, et de garder un sac de feuilles sèches à côté, en réserve. Pour les tontes suivantes, il en met une fine couche, laisse sécher le reste au soleil sur la pelouse, ou le laisse sur place en paillage. Sylvie, la voisine, est passée la semaine d'après et a constaté que l'air était redevenu respirable. Elle a même demandé conseil pour son propre bac. Gérard lui a montré les couches, un peu fier de sa nouvelle science.

Au fond, l'histoire ne lui a rien coûté, sinon un dîner raté, quelques coups de téléphone inutiles et un litre de Javel versé pour rien. Mais elle a changé son regard sur ce petit bac vert, qu'il croyait autonome. Un compost, dit-il maintenant, c'est comme une pâte à pain, il faut le bon mélange et de l'air. Monique, elle, a trouvé sa propre leçon. Elle garde désormais les boîtes à œufs et les rouleaux de papier toilette pour le composteur. Au printemps prochain, ils espèrent retrouver ce terreau sombre qui sent le sous-bois.

« Moi qui croyais bien faire en ne gaspillant rien, j'avais juste étouffé mon compost avec mon herbe. »

  • Ne jamais vider toute une tonte d'un coup : une fine couche à la fois, mélangée.
  • Associer à chaque apport vert un volume au moins équivalent de matières brunes et sèches.
  • Garder près du bac une réserve de feuilles mortes, carton brun déchiré ou broyat de branches.
  • Brasser le compost à la fourche régulièrement pour faire entrer l'air.
  • Laisser sécher l'herbe au soleil avant de la composter, ou l'utiliser en paillage.
  • Odeur d'œuf pourri, jus noir, masse collante : ajouter du sec et aérer sans attendre.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 545