Elle écrit chaque lundi une liste de vingt tâches près de Dijon : le vendredi, quinze sont cochées et elle se sent pourtant nulle

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Le lundi, à six heures quarante, la bouilloire siffle dans la cuisine d'une petite maison de Chenôve, près de Dijon. Claire ouvre un carnet à spirale, débouche un feutre noir et trace un trait sous la date. Dehors, le camion des poubelles recule en bipant. Elle écrit vingt lignes, une par une, sans lever les yeux.

Chaque lundi matin, Claire remplit son carnet avant le café

Claire a quarante et un ans, deux enfants, un poste de gestionnaire dans une mutuelle au centre de Dijon. Elle habite Chenôve depuis huit ans, dans une maison mitoyenne avec un jardin minuscule et une haie que personne ne taille. Son mari, Julien, est électricien et part tôt, avant que la maison ne se réveille vraiment. Le lundi, elle profite donc de ce calme pour organiser sa semaine. Le carnet à spirale vient d'une papeterie de la rue de la Liberté, elle en achète un nouveau chaque trimestre.

La liste suit toujours le même ordre, presque un rituel. D'abord le travail, ensuite la maison, puis les enfants, enfin ce qu'elle appelle les trucs à moi. On y trouve des dossiers à boucler, un rendez-vous chez le dentiste, les chaussures de foot de Hugo, un mail à sa sœur. Vingt lignes, jamais dix-neuf, jamais vingt et une. Elle aime ce chiffre rond, qui lui donne l'impression de tenir sa vie dans un cadre précis et rassurant.

Pendant des années, cette habitude lui a semblé une force. Ses collègues la trouvent organisée, sa mère lui demande des conseils pour ranger ses papiers. Julien plaisante sur le carnet, qu'il appelle la bible du lundi, mais il reconnaît que rien n'est oublié. Claire ne se plaint pas, elle a l'impression de maîtriser. Elle se dit que les gens débordés sont simplement ceux qui n'écrivent pas. Avec un feutre et un carnet, pense-t-elle alors, on peut absorber à peu près n'importe quelle semaine.

Elle décide d'en faire plus, pour de très bonnes raisons

Tout bascule doucement à la rentrée de septembre, quand sa responsable annonce une réorganisation du service. Deux postes ne seront pas remplacés, et les dossiers vont être répartis entre ceux qui restent. Claire accepte sans discuter, parce qu'elle veut montrer qu'elle tient la charge. Le même mois, Lina entre au collège et Hugo commence le conservatoire le mercredi. Rien de dramatique, juste une accumulation de petites choses. Elle se dit qu'avec un peu de méthode, la liste absorbera tout cela.

Alors elle densifie. Elle garde ses vingt lignes, mais chaque ligne devient plus lourde, plus ambitieuse. Là où elle notait appeler la banque, elle écrit désormais renégocier le prêt et comparer les assurances. Elle ajoute des projets anciens qu'elle repousse depuis des mois, comme trier le grenier ou reprendre la course à pied. Elle trouve logique d'utiliser la liste pour avancer sur tout à la fois. Après tout, se dit-elle, si ce n'est pas écrit, ça n'existera jamais vraiment.

Julien la regarde faire un dimanche soir, un peu sceptique. Il lui demande si elle ne charge pas un peu la barque. Elle répond en riant que c'est justement le but, avancer enfin sur ce qu'elle laisse traîner. Elle se souvient d'avoir dit : je préfère viser haut et faire quinze que viser bas et faire cinq. Sur le moment, la phrase lui paraît pleine de bon sens. Soyons honnêtes, beaucoup d'entre nous raisonnent exactement de cette façon quand une période se complique.

« Je préfère viser haut et faire quinze que viser bas et faire cinq, voilà ce que je me disais. »

Le vendredi soir, quinze croix ne suffisent plus à la calmer

Le premier vendredi d'octobre, Claire s'assoit dans le canapé avec le carnet sur les genoux. Elle compte les croix au feutre : quinze tâches faites sur vingt. Objectivement, c'est une bonne semaine, peut-être même sa meilleure depuis la rentrée. Pourtant, elle ressent une lourdeur dans la poitrine, comme après une dispute. Ses yeux restent fixés sur les cinq lignes vides, le grenier, la course, le prêt. Elle referme le carnet un peu trop fort, et Lina lève la tête de son téléphone.

Elle met ça sur le compte de la fatigue, du mois chargé, de la pluie qui tombe depuis trois jours sur la Côte-d'Or. Le vendredi suivant, rebelote : seize croix, et la même impression d'avoir raté sa semaine. Elle se surprend à penser aux tâches restantes pendant le dîner, pendant le film, puis au moment de s'endormir. Les quinze choses faites, en revanche, ont disparu de sa tête. Elle ne se souvient même plus d'avoir rendu le gros dossier de mardi.

Ce détail l'agace sans l'alarmer vraiment. Elle en parle à sa collègue Nadia à la machine à café, presque en plaisantant. Nadia hausse les épaules et dit qu'elle aussi rumine tout le week-end. On connaît tous ça, ajoute-t-elle, c'est le lot des gens consciencieux. Claire repart rassurée, sans savoir que ce petit décalage entre ce qu'elle fait et ce qu'elle ressent va s'élargir. Elle ne regarde pas encore le problème en face, elle range simplement le carnet plus loin.

Elle essaie tout pour rattraper les cinq lignes qui manquent

En novembre, Claire tente de régler la question par l'effort. Elle se lève à six heures au lieu de six heures quarante, pour gagner du temps. Elle travaille le mercredi soir après le conservatoire, l'ordinateur sur la table de cuisine. Elle télécharge même une application de gestion de tâches, avec des couleurs et des rappels qui vibrent sur son poignet. Rien n'y fait. Chaque vendredi, il reste quatre ou cinq lignes, et chaque vendredi, elle se sent un peu plus médiocre.

Un dimanche, elle craque devant Julien en préparant le gratin. Elle lui dit, la voix serrée : j'ai l'impression de courir toute la semaine et de n'arriver nulle part. Il ne comprend pas, car de l'extérieur, elle abat un travail énorme. Il lui conseille de lever le pied, ce qui l'irrite davantage. Lever le pied sur quoi, demande-t-elle, puisque tout est nécessaire. La conversation tourne court, et le gratin brûle légèrement sur les bords pendant qu'ils se taisent.

Elle appelle aussi sa sœur, Émilie, infirmière à Beaune, qui lui parle de burn-out et l'invite à consulter. Claire n'a pas l'impression d'en être là, elle dort encore, elle mange, elle rit avec les enfants. Elle prend tout de même rendez-vous chez son médecin, qui la trouve fatiguée mais pas malade. Il lui suggère de parler à une psychologue du travail proposée par sa mutuelle. Elle hésite deux semaines avant de composer le numéro, un jeudi midi, dans sa voiture garée.

« J'ai l'impression de courir toute la semaine et de n'arriver nulle part, alors que je n'arrête jamais. »

Ce n'était pas son travail, c'était la mémoire des choses inachevées

La psychologue s'appelle Hélène et reçoit dans un cabinet clair près du parc de la Colombière. Claire pose le carnet sur la table, un peu gênée, comme une preuve. Hélène le feuillette lentement, puis lui demande ce dont elle se souvient de sa semaine. Claire cite immédiatement les cinq tâches non faites, dans l'ordre. Pour les quinze autres, elle cherche, elle bute, elle en retrouve à peine six. Hélène sourit doucement et lui dit que ce déséquilibre a un nom depuis presque cent ans.

Elle lui parle de l'effet Zeigarnik, du nom d'une psychologue qui avait remarqué que les serveurs retenaient mieux les commandes en cours que celles déjà réglées. Les tâches inachevées restent actives dans l'esprit, elles tournent comme des onglets ouverts. Celles qui sont terminées, au contraire, s'effacent vite. Claire, explique-t-elle, ne se juge pas sur ce qu'elle fait, mais sur ce qui reste ouvert. Avec vingt lignes ambitieuses, il y aura toujours un reste, et ce reste occupera toute la place.

Claire reste silencieuse un long moment, les mains autour d'un gobelet d'eau. Elle croyait avoir un problème de volonté, voire de compétence. En réalité, sa liste fabriquait chaque semaine la sensation d'échec qu'elle voulait éviter. Plus elle écrivait, plus elle laissait de portes entrouvertes dans sa tête. Hélène lui dit : votre carnet ne vous ment pas, mais il ne vous montre que la moitié de l'histoire. En sortant, Claire marche jusqu'à sa voiture sans regarder son téléphone, ce qui ne lui arrive jamais.

Trois lignes le lundi, une colonne de victoires le vendredi

Le lundi suivant, à six heures quarante, la bouilloire siffle comme d'habitude. Claire ouvre un carnet neuf et n'écrit que trois lignes, les trois priorités de la semaine. Le reste va sur une feuille séparée, une sorte de réserve qu'elle ne consulte qu'une fois les trois tâches faites. Sur la page de droite, elle trace une colonne intitulée fait. Chaque soir, elle y note ce qu'elle a terminé, même les petites choses, comme récupérer les chaussures de Hugo.

Les premières semaines, elle se sent presque coupable d'en faire si peu sur le papier. Puis le vendredi change de couleur. Elle relit la colonne fait, souvent longue d'une vingtaine de lignes, et constate qu'elle a accompli autant qu'avant. La différence, c'est que son esprit a enfin quelque chose à retenir de positif. Elle dit à Julien, un soir : je fais la même chose, mais je n'ai plus l'impression d'être en dette. Le grenier attend toujours, et ça ne l'empêche plus de dormir.

Cette méthode ne lui a rien coûté, sinon un carnet à quatre euros et deux séances prises en charge par sa mutuelle. Elle reconnaît que tout le monde n'a pas cette chance, ni cette souplesse au travail. Mais elle conseille désormais à Nadia de regarder sa propre liste avec un œil neuf. Combien de lignes, combien de tâches réellement réalisables, combien de victoires notées quelque part. Pour Claire, la vraie question n'était pas d'en faire plus. C'était de cesser de laisser l'inachevé parler plus fort que le reste.

« Les cinq lignes vides, je les connaissais par cœur, les quinze autres, je ne m'en souvenais même plus. »

  • Limiter la liste de la semaine à trois priorités vraiment importantes.
  • Mettre les autres tâches sur une feuille de réserve, consultée seulement après les priorités.
  • Tenir une colonne des choses accomplies et la remplir chaque soir, même pour les petites tâches.
  • Relire cette colonne le vendredi avant de regarder ce qui reste.
  • Découper les gros projets en une seule étape concrète par semaine.
  • Consulter un professionnel si le sentiment d'échec persiste malgré tout.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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