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Il est dix-neuf heures passées, la nuit tombe tôt sur le lotissement de Bois-Guillaume, et Gérard traverse sa pelouse humide en chaussons. Le seau inox cogne contre sa jambe à chaque pas. Il soulève le couvercle du composteur, qui grince comme tous les soirs, et renverse les épluchures de carottes. Derrière la haie de thuyas, une fenêtre se referme brusquement.
Un retraité, un seau inox et un rituel de quatre ans
Gérard a soixante-sept ans et il a passé trente ans comme électricien dans une usine de la vallée de la Seine. Depuis sa retraite, il vit avec Monique dans un pavillon des années soixante-dix, sur les hauteurs de Rouen. Le jardin n'est pas immense, mais il y a un potager, deux pommiers et une bordure de rosiers. Au fond, contre le grillage, trône un composteur en plastique vert, offert par la métropole lors d'une réunion publique il y a quatre ans.
Depuis, le rituel n'a jamais changé. Monique épluche, Gérard vide. Le petit seau en inox attend sur le plan de travail, près de l'évier, et se remplit au fil de la journée. Peaux de pommes de terre, trognons, marc de café, coquilles d'œufs écrasées, restes de salade. Chaque soir, après les informations régionales, il enfile ses chaussons, traverse la pelouse et verse le tout dans le bac. Il en tire une petite fierté, celle de quelqu'un qui fait sa part sans en parler.
Les premières années, tout s'est bien passé. Le tas descendait doucement, la matière noircissait, et au printemps Gérard récupérait par la trappe du bas un terreau sombre qu'il étalait au pied des tomates. Sa voisine, Sylvie, une infirmière de nuit qui dort souvent l'après-midi, lui demandait même des conseils. Il répondait avec l'assurance des gens qui ont réussi sans trop savoir pourquoi. Il disait que le compost se faisait tout seul, qu'il suffisait d'être régulier et patient.
Cet automne, il décide de ne plus rien jeter d'autre
En septembre, Monique se met en tête de cuisiner davantage de légumes frais. Une histoire de cholestérol, dit-elle, et l'envie de manger ce qui pousse dans le coin. Les paniers d'une ferme de Quincampoix arrivent chaque jeudi, chargés de courges, de poireaux, de choux et de betteraves. Le seau inox ne suffit plus, alors Gérard en ajoute un second, plus grand, un ancien bac à glaçons. Les quantités versées dans le composteur doublent presque en quelques semaines, sans qu'il y prête vraiment attention.
Dans le même temps, il prend une autre décision, et pour de bonnes raisons. Les feuilles mortes des pommiers, qu'il mélangeait autrefois au tas, il les emporte désormais à la déchetterie. Elles volaient partout, elles bouchaient la gouttière, et il trouvait plus propre de tout ratisser d'un coup. Les cartons des colis, il les plie et les dépose au bac jaune, comme on le lui a appris. Il pense bien faire. Il trie, il recycle, il ne laisse rien traîner.
Soyons honnêtes, à sa place, beaucoup auraient fait la même chose. Personne ne lui a jamais dit que ces feuilles et ces cartons avaient un rôle dans le bac vert. Pour lui, le compost, c'était les restes de cuisine, point final. Le reste relevait du ménage du jardin. Il ne retourne plus le tas non plus, d'ailleurs, parce que la fourche est rangée au fond du garage et que son dos lui fait mal depuis l'été. Le couvercle reste fermé, bien hermétique, pour éviter les mouches.
« Je pensais bien faire en emportant les feuilles à la déchetterie, je croyais que le compost, c'était juste la cuisine. »
Une odeur légère, que Gérard met sur le dos des égouts
Les premiers jours d'octobre, il remarque une odeur un peu aigre en soulevant le couvercle. Rien de grave, pense-t-il, c'est l'automne, la pluie tombe sans arrêt, tout fermente un peu. Il referme vite et rentre se réchauffer. Un soir, Monique fronce le nez en l'attendant sur la terrasse et lui demande s'il a marché dans quelque chose. Il regarde ses chaussons, hausse les épaules, et parle des travaux sur le réseau d'assainissement, deux rues plus bas.
La semaine suivante, la matière a changé d'aspect. Elle ne s'affaisse plus, elle colle. Une couche grisâtre et luisante recouvre les épluchures de la veille, et un jus brun suinte par la trappe du bas, jusque sur les dalles. Gérard pose une planche dessous et n'y pense plus. Il se dit que le tas travaille, que c'est le signe qu'il est vivant. On connaît tous ça, cette façon de trouver une explication rassurante avant même d'avoir regardé.
Puis vient ce samedi après-midi où Sylvie sort étendre son linge. Elle fait trois pas sur sa pelouse et recule, la main devant la bouche. Elle appelle Gérard par-dessus la haie. Elle lui dit que ça sent l'œuf pourri jusque dans sa chambre, qu'elle ne peut plus dormir fenêtre ouverte, et qu'elle a cru à une fuite de gaz. Gérard bredouille quelque chose sur les égouts. Elle n'a pas l'air convaincue, et lui non plus, au fond.
Javel, couvercle scotché et un coup de fil à la métropole
Le dimanche matin, Gérard tente d'abord la solution qui lui semble évidente. Il verse un fond de bouteille d'eau de Javel sur le tas, puis referme le couvercle avec du ruban adhésif marron. Monique le regarde faire depuis la cuisine, perplexe. Elle lui fait remarquer qu'il va tuer tout ce qui vit là-dedans. Il répond qu'il veut d'abord que ça arrête de sentir, et qu'on verra ensuite. Le lendemain, l'odeur est toujours là, mélangée à celle du chlore.
Il essaie ensuite de saupoudrer du bicarbonate, puis de la chaux trouvée dans le garage, vestige d'un ancien chantier. Rien n'y fait. Le jus continue de couler, et des petites mouches noires tournoient maintenant au-dessus du bac dès que le soleil perce. Sylvie, polie mais ferme, lui glisse un mot dans la boîte aux lettres. Elle écrit qu'elle ne veut pas d'histoire, mais qu'elle aimerait une solution avant la Toussaint, parce que ses petits-enfants viennent dormir chez elle.
Piqué au vif, Gérard appelle le numéro inscrit sur l'autocollant du composteur, celui du service de prévention des déchets. Il tombe sur une messagerie, rappelle deux fois, et finit par obtenir un rendez-vous avec un guide composteur bénévole. En raccrochant, il dit à Monique : je crois que j'ai raté un truc depuis le début. Elle sourit sans répondre. Il passe la soirée à chercher sur internet, trouve des avis contradictoires et s'endort en pensant qu'il faudra peut-être tout jeter.
« Ça sent l'œuf pourri jusque dans ma chambre, j'ai cru qu'il y avait une fuite de gaz chez vous. »
Le guide soulève le couvercle et demande où sont les feuilles
Le bénévole s'appelle Karim, il a une quarantaine d'années et travaille dans une banque du centre-ville. Il arrive un mercredi en fin d'après-midi, avec des gants et une fourche à compost à dents tordues. Il arrache le ruban adhésif, soulève le couvercle, et ne recule même pas. Il plonge l'outil dans la masse, la soulève, observe la matière compacte et détrempée. Puis il se tourne vers Gérard et lui demande simplement où sont passées ses feuilles mortes.
Karim explique alors ce qui se passe. Le tas ne contient presque que des déchets verts, mouillés et riches en azote. Sans matière sèche pour les structurer, ils se tassent, l'eau remplit les moindres interstices et l'air ne circule plus. Les organismes qui décomposent normalement le tout ont besoin d'oxygène. Privé d'air, le compost part en fermentation, et ce sont d'autres microbes qui prennent le relais. Ce sont eux qui produisent ces gaz soufrés qui sentent l'œuf pourri jusque chez Sylvie.
Gérard reste silencieux un moment. Il pensait à une maladie du compost, à un animal mort, à une erreur de la ferme. La réalité est plus simple et un peu vexante. Ce n'est pas ce qu'il a mis dedans qui pose problème, c'est ce qu'il a cessé d'y mettre. Karim lui dit, en riant : votre compost n'est pas pourri, il étouffe, c'est tout. Il ajoute que la Javel et la chaux n'ont rien arrangé, mais que tout se rattrape en quelques semaines.
Autant de brun que de vert, et la fourche une fois par semaine
Le soir même, Gérard sort les sacs de feuilles qu'il n'avait pas encore portés à la déchetterie. Avec Karim, il vide le bac à moitié sur une bâche, mélange la masse gluante avec les feuilles et des morceaux de carton brun déchirés à la main. Ils remettent le tout par couches, en aérant à la fourche. Le principe, répète Karim, c'est à peu près autant de matières brunes que de déchets verts, en volume. Au bout d'une heure, l'odeur a déjà nettement faibli.
Trois semaines plus tard, le jus ne coule plus et les mouches ont disparu. Gérard garde maintenant un grand sac de feuilles mortes à côté du composteur, et une pile de cartons non imprimés dans le garage. À chaque seau d'épluchures, il ajoute une poignée de brun. Le dimanche, il remue le tas avec la fourche de Karim, qu'il a fini par acheter. Cela lui prend dix minutes, son dos s'en accommode, et Monique a cessé de froncer le nez sur la terrasse.
Sylvie, elle, est revenue étendre son linge. Elle a même demandé à Gérard de lui garder un peu de terreau pour ses jardinières au printemps. Lui raconte désormais son histoire à qui veut l'entendre, au marché ou au club de pétanque, avec une certaine autodérision. Il dit que pendant quatre ans il a eu de la chance, parce que les feuilles tombaient d'elles-mêmes dans le bac. Cette année, il a voulu trop bien ranger, et c'est justement l'excès de propreté qui a tout fait tourner.
« Votre compost n'est pas pourri, il étouffe, c'est tout, il lui manque de l'air et du sec. »
- Ajouter à peu près autant de matières brunes (feuilles mortes, carton brun, brindilles) que de déchets de cuisine.
- Garder une réserve de feuilles sèches ou de carton déchiré à côté du composteur.
- Aérer le tas à la fourche environ une fois par semaine pour faire entrer l'oxygène.
- Une odeur d'œuf pourri ou un jus qui coule signalent un excès d'humidité et un manque d'air.
- Ne pas verser de Javel ni de chaux : cela ne corrige pas le problème et perturbe la décomposition.
- Déchirer le carton en petits morceaux et éviter les papiers imprimés en couleur ou glacés.
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