Il ajoute chaque semaine épluchures et tonte dans son compost près de Tarbes : depuis septembre, une odeur d’œuf pourri envahit tout le fond du jardin

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Sept heures et demie, un matin d'octobre, dans un jardin de Bordères-sur-l'Échez, à quelques kilomètres de Tarbes. Bernard, 64 ans, soulève le couvercle du composteur avec son seau d'épluchures à la main. Une bouffée tiède et lourde lui monte au visage, une odeur d'œuf pourri qui colle à la gorge. Il recule d'un pas, referme le bois d'un coup sec.

Un retraité, un potager et un bac en bois depuis dix ans

Bernard a été facteur pendant trente-cinq ans dans les villages autour de Tarbes, et il connaît chaque haie du coin. Depuis sa retraite, il passe ses matinées dans son potager, entre les poireaux, les blettes et une rangée de framboisiers. Sa femme, Josiane, s'occupe des fleurs devant la maison et laisse volontiers le fond du jardin à son mari. Là-bas, contre la haie de charmes, trône un composteur en planches de pin que Bernard a monté lui-même il y a dix ans.

Pendant toutes ces années, le bac a tourné sans histoire, comme on dit dans la famille. Bernard y versait les restes de cuisine, quelques mauvaises herbes, de temps en temps des feuilles ramassées dans l'allée. Au printemps, il sortait par la trappe du bas une terre sombre, friable, qui sentait le sous-bois après la pluie. Il l'étalait au pied des tomates et des courgettes, fier de nourrir son potager avec ce que d'autres jettent à la poubelle.

Les merles venaient picorer autour du bac, un rouge-gorge suivait souvent Bernard quand il retournait la terre. Josiane disait en riant que son mari parlait plus à son compost qu'à ses voisins. Lui haussait les épaules, mais c'était un peu vrai, soyons honnêtes. Ce coin de jardin était devenu sa petite fierté écologique, la preuve qu'on peut réduire ses déchets sans grands moyens. Rien ne laissait présager que ce bac tranquille allait empoisonner tout un automne.

Un été sec, une pelouse tondue et une bonne idée

L'été avait été long et chaud dans les Hautes-Pyrénées, puis les pluies de fin août avaient fait repartir l'herbe d'un coup. Bernard tondait sa pelouse tous les cinq jours, et les sacs de tonte s'accumulaient près du garage. Plutôt que de les emporter à la déchetterie de Tarbes, il a eu une idée qui lui semblait évidente. Tout ce vert, c'était de la matière organique, donc du compost en puissance, autant le garder chez soi.

Début septembre, il a donc commencé à vider ses sacs d'herbe fraîche directement dans le composteur. Par-dessus, il continuait d'ajouter les épluchures de la cuisine, nombreuses en cette saison de conserves et de ratatouilles. Josiane faisait des bocaux de tomates, et les peaux, les trognons, les restes de melon partaient tous au fond du jardin. Le bac se remplissait vite, presque à ras bord, et Bernard tassait le tout avec le dos de sa fourche.

J'économise des allers-retours en voiture et je nourris mon potager, que demander de plus, disait-il à son voisin Didier par-dessus la haie. Didier, professeur de technologie au collège, hochait la tête sans trop s'y connaître. Bernard avait même arrêté d'ajouter les quelques feuilles et brindilles qu'il glissait autrefois, jugeant qu'il avait bien assez de matière. Sur le papier, tout semblait parfait, un cycle vertueux et gratuit, exactement ce qu'on recommande partout pour jardiner plus sobrement.

« J'économise des allers-retours en voiture et je nourris mon potager, que demander de plus. »

Une odeur étrange que tout le monde met sur la chaleur

Vers la mi-septembre, Josiane a été la première à remarquer quelque chose en étendant le linge près de la haie. Une odeur aigre flottait par moments, surtout en fin d'après-midi, quand le soleil chauffait encore les planches du composteur. Elle en a parlé à Bernard au dîner, entre deux bouchées de gratin. Il a balayé la remarque d'un geste, persuadé que c'était la chaleur, ou peut-être le fumier épandu dans un champ voisin.

Les jours suivants, Bernard a pourtant remarqué un détail qu'il n'aimait pas. Quand il soulevait le couvercle, la surface du compost était luisante, presque collante, d'un vert sombre qui virait au brun gluant. Des moucherons s'envolaient en nuage, beaucoup plus nombreux que d'habitude. Le tas avait aussi une drôle de chaleur moite, et il s'écrasait sous la fourche comme une pâte humide. Il s'est dit que c'était la fermentation normale, que ça allait se tasser.

On connaît tous ça, ce petit signal qu'on préfère ignorer parce que tout a toujours bien marché jusque-là. Bernard a continué ses apports comme si de rien n'était, épluchures le matin, tonte le samedi. Il a seulement pris l'habitude de refermer le couvercle plus vite, en retenant sa respiration. Fin septembre, l'odeur ne se limitait plus aux après-midi chauds. Elle était là dès le matin, franche, reconnaissable entre toutes, celle d'un œuf oublié trop longtemps au fond du frigo.

Des voisins qui ferment leurs fenêtres et des remèdes qui ratent

Début octobre, Didier a fini par en parler, avec la gêne de quelqu'un qui ne veut pas froisser. Il a expliqué que sa fille ne pouvait plus goûter sur la terrasse, que l'odeur passait la haie dès qu'il y avait un peu de vent d'ouest. Bernard s'est senti piqué au vif. Le soir même, il a inspecté tout le jardin, la fosse septique, le regard des eaux pluviales, persuadé qu'il y avait une autre cause.

Il a d'abord pensé à un animal mort, un hérisson ou un rat coincé dans le bac. Il a vidé une partie du composteur à la fourche, le nez dans son écharpe, sans rien trouver d'autre qu'une masse noire et détrempée. Ensuite, il a cru que le tas manquait de matière, et il a doublé les apports de tonte pour relancer la décomposition. Résultat, trois jours plus tard, l'odeur était encore plus forte et les moucherons envahissaient la cabane à outils.

Josiane a suggéré de verser de l'eau de Javel, ce qui a fait bondir Bernard, qui voulait garder un compost propre pour ses légumes. Il a essayé un sachet d'activateur acheté en jardinerie à Tarbes, saupoudré généreusement, sans le moindre effet. Je ne comprends plus rien, j'ai toujours fait pareil et maintenant ça pue comme un égout, répétait-il le soir. Il envisageait sérieusement de tout vider dans la remorque et de démonter le composteur qu'il avait construit de ses mains.

« Je ne comprends plus rien, j'ai toujours fait pareil et maintenant ça pue comme un égout. »

Ce n'était pas trop peu de matière, c'était trop peu d'air

La réponse est venue d'un endroit inattendu, un samedi matin au marché de Tarbes, place Marcadieu. Bernard discutait avec Hélène, une maraîchère bio qui lui vendait ses plants de salade depuis des années. Quand il a décrit l'odeur d'œuf pourri, elle a souri, sans même hésiter. Elle lui a demandé ce qu'il mettait dans son bac depuis septembre. En entendant tonte et épluchures, rien d'autre, elle a hoché la tête comme devant un cas d'école.

Ton compost étouffe, Bernard, tu lui donnes que du mouillé et il n'a plus d'air pour respirer, lui a-t-elle dit en emballant ses salades. Elle a expliqué ce qu'elle avait appris en formation. L'herbe fraîche et les restes de cuisine sont des matières vertes, riches en azote et en eau. Entassées seules, elles forment une couche compacte où l'air ne circule plus. Les bonnes bactéries cèdent la place à d'autres, qui travaillent sans oxygène et dégagent ces gaz soufrés malodorants.

Le remède, selon Hélène, tenait en deux gestes simples. Il fallait d'abord ajouter des matières brunes, sèches, riches en carbone, comme les feuilles mortes, le carton brun déchiré ou les petites branches broyées, à peu près autant en volume que les verts. Ensuite, il fallait aérer en retournant le tas, pour faire entrer l'air jusqu'au cœur. Bernard est resté planté devant l'étal, un peu vexé. Ses fameuses feuilles mortes, celles qu'il avait arrêté de mettre, étaient précisément ce qui manquait.

Les feuilles d'octobre, un vieux carton et une fourche bien maniée

Le hasard faisait bien les choses, car octobre couvrait justement l'allée de feuilles de charme et de tilleul. Bernard a sorti son râteau l'après-midi même et rempli trois grands sacs. Il a aussi récupéré les cartons d'un déménagement chez sa fille, en retirant les scotchs et les étiquettes brillantes. Puis il a vidé tout le composteur sur une bâche, mélangé la masse gluante avec les feuilles et le carton déchiré, avant de tout remettre en couches alternées.

Le résultat ne s'est pas fait attendre. En une dizaine de jours, l'odeur d'œuf pourri a disparu, remplacée par ce parfum d'humus que Bernard connaissait si bien. Le tas a repris de la tenue, plus aéré, et il chauffait au cœur sans suinter. Didier a rouvert ses fenêtres et sa fille a retrouvé la terrasse. Moi qui croyais bien faire en mettant toute ma tonte, j'ai juste noyé mon compost, a reconnu Bernard. Il garde désormais un sac de feuilles sèches près du bac.

Aujourd'hui, il applique une règle simple : un seau de verts, une poignée généreuse de bruns, et un coup de fourche chaque semaine. La tonte, il la laisse aussi sécher un jour au soleil avant de l'ajouter, ou il en étale une partie au pied des framboisiers. Cette mésaventure ne lui a rien coûté, sinon quelques semaines de gêne et un sachet d'activateur inutile. Au printemps, il compte bien sortir de la trappe du bas une terre noire et parfumée.

« Ton compost étouffe, Bernard, tu lui donnes que du mouillé et il n'a plus d'air pour respirer. »

  • Une odeur d'œuf pourri signale un compost trop humide et privé d'air.
  • Mélangez autant de bruns (feuilles mortes, carton brun, brindilles) que de verts (tonte, épluchures).
  • Stockez un sac de feuilles d'octobre près du bac pour en avoir toute l'année.
  • Retournez le tas à la fourche chaque semaine pour faire entrer l'air.
  • Laissez sécher la tonte un jour avant de l'ajouter, et jamais en épaisse couche.
  • Évitez Javel et produits chimiques : ils tuent la vie utile du compost.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 466