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Le moteur de la tronçonneuse s'est tu vers dix heures, et dans le silence on n'entendait plus que les lianes qui glissaient le long de l'écorce. Au fond du jardin, près d'Alençon, Gérard regardait son vieux chêne se dénuder par plaques. Une odeur verte, poivrée, montait du tas de lierre coupé. Il avait l'impression d'avoir enfin rendu service à son arbre.
Un chêne planté avant la maison, et un homme qui veille dessus
Gérard a soixante-sept ans et il habite depuis trente ans une longère en pierre à la sortie d'un village de l'Orne. Ancien technicien chez un fabricant d'électroménager, il a gardé le goût des choses bien rangées, des outils pendus à leur clou et des haies taillées au cordeau. Sa femme Monique dit souvent qu'il soigne son jardin comme d'autres soignent une voiture de collection. Le dimanche, il fait le tour du terrain avec son café, en regardant ce qui pousse et ce qui flanche.
Au fond, contre la clôture qui donne sur un pré à vaches, il y a le chêne. Personne ne sait exactement son âge, mais le notaire avait parlé d'un arbre déjà présent sur les plans de 1890. Son tronc est si large qu'il faut deux adultes pour en faire le tour en se tenant les mains. Les petits-enfants y ont accroché une balançoire, et l'été, toute la famille déjeune à son ombre sur une longue table pliante.
Depuis des années, un lierre épais escaladait le tronc jusqu'aux premières grosses branches. En hiver, c'était la seule tache de vert sombre dans un jardin gris et détrempé. Gérard ne l'avait jamais vraiment remarqué, comme on ne remarque plus un meuble trop familier. Il entendait bien les oiseaux qui s'y agitaient le soir, des froissements et des petits cris dans le feuillage. Mais pour lui, le lierre faisait partie du décor, au même titre que la mousse sur le muret ou la rouille du portail.
Une conversation au marché qui décide de tout
Tout a commencé un samedi d'octobre, au marché d'Alençon, devant l'étal d'un maraîcher. Un voisin de Gérard, Bernard, lui a raconté qu'il venait de faire nettoyer ses arbres fruitiers par une petite entreprise du coin. Le lierre, disait-il, ça finit par tuer un arbre, ça lui pompe la sève et ça l'étouffe. Gérard a hoché la tête, parce que cette idée, il l'avait déjà entendue cent fois, chez son père, à la télévision, dans les conversations de comptoir.
De retour chez lui, il est allé voir le chêne avec un œil neuf. Le lierre lui a soudain paru envahissant, presque menaçant, avec ses tiges grosses comme un poignet collées à l'écorce. Il a imaginé ces lianes en train de serrer le tronc, année après année, comme une corde. Il en a parlé le soir même à Monique, qui n'avait pas d'avis tranché. Elle trouvait seulement que ce serait dommage de perdre le vert en hiver, mais que si l'arbre souffrait, il fallait agir.
Il a appelé l'entreprise recommandée par Bernard dès le lundi matin. Le devis était raisonnable, deux cent quatre-vingts euros pour couper les tiges à la base et arracher tout ce qui pouvait l'être jusqu'à quatre mètres. On ne va pas laisser ce truc bouffer un arbre de cent trente ans, a-t-il dit au téléphone, plutôt fier de sa décision. Soyons honnêtes, il avait aussi envie de voir enfin le tronc, ce tronc magnifique qu'il n'avait jamais vu nu.
« Je pensais vraiment rendre service à l'arbre, on m'avait toujours dit que le lierre l'étouffait à petit feu. »
Le tronc mis à nu révèle des choses qu'il n'attendait pas
L'équipe est arrivée un jeudi, deux jeunes hommes avec une camionnette blanche et une remorque. Ils ont travaillé toute la matinée, coupant les grosses tiges au ras du sol puis tirant sur les lianes avec des crochets. Le lierre résistait, accroché par des milliers de petites racines qui laissaient sur l'écorce des traces brunes comme des poils. Gérard s'est demandé un instant comment une plante pouvait tenir aussi fort sans abîmer ce qu'elle tenait.
Quand ils ont arraché les plus gros paquets, une nuée de petits oiseaux s'est échappée d'un coup, des troglodytes et des mésanges qui ont filé vers la haie. Un des ouvriers a trouvé un vieux nid de merle calé entre deux tiges, et il l'a posé sur le muret sans rien dire. Dans les lambeaux de feuillage tombés au sol grouillaient des petites araignées, des cloportes, quelques coccinelles endormies. Gérard a regardé tout ça avec une drôle de gêne, sans savoir pourquoi.
Le soir, le chêne se dressait là, grisâtre, avec des cicatrices claires là où l'écorce avait été un peu arrachée. Il était beau, c'est vrai, mais il avait l'air nu, presque froid. Monique est venue voir avec un châle sur les épaules et elle a dit qu'il faisait plus calme, d'un coup. Gérard a répondu que c'était normal, que les oiseaux reviendraient. Il a balayé les feuilles restantes et il est rentré, avec cette petite pierre dans la chaussure qu'on choisit d'ignorer.
Les merles désertent, et le beau-frère se tait devant l'arbre
Les jours suivants, Gérard a remarqué que le fond du jardin était devenu étrangement silencieux. Avant, en fin d'après-midi, il entendait les merles se chamailler dans le lierre, et le rouge-gorge venait se poser sur la balançoire. Maintenant, plus rien, ou presque, juste un pigeon ramier de temps en temps sur une branche haute. Il s'est dit que c'était la saison, que les oiseaux bougeaient en automne. Mais en novembre, la mangeoire près de la cuisine elle-même semblait moins fréquentée.
Il a cherché sur internet, tapé des phrases maladroites, et trouvé des avis qui se contredisaient tous. Certains forums disaient que le lierre était une plaie à éradiquer, d'autres parlaient de refuge indispensable. Il a appelé Bernard, qui lui a répété que ses pommiers se portaient très bien depuis. Il a même téléphoné à l'entreprise pour savoir si le chêne risquait quelque chose avec ces marques sur l'écorce. On lui a répondu que non, que l'arbre en avait vu d'autres.
C'est finalement Thierry, le frère de Monique, qui a tranché, lors d'un déjeuner dominical début décembre. Paysagiste depuis vingt-cinq ans du côté de Sées, il travaille beaucoup sur des parcs de manoirs et des jardins anciens. En descendant au fond du terrain, il s'est arrêté net devant le chêne, les mains dans les poches de sa parka. Il a regardé le tronc de haut en bas pendant un long moment. Puis il a soupiré et dit à Gérard qu'il venait de faire une erreur.
« Le lierre a ses propres racines dans la terre, il ne vole rien au chêne, il s'y accroche, c'est tout. »
Ce que le lierre faisait vraiment sur le vieux chêne
Thierry s'est accroupi et il a montré les petites racines brunes encore collées à l'écorce. Ce ne sont pas des suçoirs, a-t-il expliqué, ce sont des crampons, ils servent juste à s'accrocher. Le lierre a ses propres racines dans le sol, il puise son eau et sa nourriture dans la terre, pas dans l'arbre. Ce n'est pas un parasite comme le gui, qui lui plante ses suçoirs dans les branches. Gérard l'écoutait, un peu sonné, en se souvenant de la phrase de Bernard sur la sève pompée.
Le paysagiste a continué en marchant autour du tronc. Selon lui, un chêne vigoureux comme celui-là porte son feuillage bien au-dessus du lierre, qui reste en général sur le tronc et les grosses branches basses. Il ne le prive donc pas de lumière. Pour la faune, c'est autre chose : le lierre fleurit à l'automne, quand presque plus rien ne fleurit, et ses baies noires mûrissent en fin d'hiver. Abeilles, papillons, puis merles, grives et fauvettes y trouvent leur repas au moment le plus dur.
Ton lierre, c'était l'hôtel et le garde-manger de tout le fond du jardin, a-t-il dit avec un demi-sourire. Il a ajouté qu'il ne fallait pas tomber dans l'excès inverse. Sur un arbre déjà malade, creux ou dépérissant, dont la couronne se dégarnit, le lierre peut devenir trop lourd, prendre le vent et accélérer la chute. Là, il faut l'alléger ou surveiller de près. Mais ton chêne pète la santé, regarde ses branches, a-t-il conclu en pointant les rameaux du haut.
Laisser repousser, et apprendre à regarder ses arbres autrement
Gérard a mis plusieurs jours à digérer la leçon. Les deux cent quatre-vingts euros, finalement, ce n'était pas ce qui le contrariait le plus. C'était l'idée d'avoir chassé, en une matinée, des oiseaux qu'il aimait écouter, en croyant bien faire. Monique l'a rassuré en rappelant que les tiges coupées à la base allaient repartir du pied. Thierry avait d'ailleurs confirmé que le lierre est coriace, et qu'en trois ou quatre ans il aurait recouvert à nouveau une bonne partie du tronc.
Au printemps, de petites pousses vert vif sont apparues au pied du chêne, et Gérard a planté un piquet pour ne pas les écraser avec la tondeuse. Il a aussi installé deux nichoirs dans la haie, en attendant que le refuge naturel se reconstitue. Je croyais protéger mon arbre, et en fait je lui enlevais ses locataires, a-t-il raconté à Bernard, qui n'a pas été convaincu tout de suite. On connaît tous ça, ces certitudes qu'on répète sans jamais les vérifier.
Aujourd'hui, avant de toucher à un arbre, Gérard regarde d'abord la couronne plutôt que le tronc. Il a appris avec Thierry quelques repères simples, qu'il note dans un carnet posé sur l'établi. Le chêne, lui, continue sa vie, indifférent à toute cette agitation. Le soir, un merle est revenu chanter sur une branche basse, là où les premières feuilles de lierre recommencent à grimper. Gérard l'écoute depuis la terrasse, son café à la main, sans rien toucher.
« Quand plus rien ne fleurit en octobre, c'est lui qui nourrit les abeilles, et les merles mangent ses baies en février. »
- Regarder d'abord la couronne : un feuillage dense et des rameaux vivants indiquent un arbre en bonne santé.
- Distinguer le lierre, qui s'accroche par des crampons, du gui, vrai parasite qui pousse sur les branches.
- Sur un arbre dépérissant ou creux, alléger le lierre plutôt que tout arracher, et demander l'avis d'un professionnel.
- Éviter toute coupe d'automne et d'hiver, quand fleurs et baies nourrissent insectes et oiseaux.
- Ne jamais arracher les tiges collées à l'écorce : cela blesse le tronc pour rien.
- Laisser repartir le lierre au pied si on l'a coupé : il se réinstalle en quelques années.
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