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Sept heures dix, un mardi d'octobre, dans un gîte en briques au bord de la Somme. La pluie tapote le velux, la chaudière ronronne dans le cellier. Julien veut se lever pour faire le café, comme chaque matin. Ses jambes refusent. Sa nuque brûle, ses épaules pèsent comme des sacs de sable, et sous la couette, il grelotte.
Sept semaines à compter les jours jusqu'aux vacances de la Toussaint
Julien a quarante-quatre ans et enseigne l'histoire-géographie dans un collège de la banlieue d'Amiens. Il connaît sa ville par cœur, ses rues mouillées, ses hortillonnages qu'il traverse à vélo quand le temps le permet. Sa femme, Claire, est infirmière de nuit à l'hôpital. Leurs deux enfants, Lou et Basile, vont à l'école primaire du quartier. La famille vit au rythme serré des emplois du temps, des réunions et des gardes de nuit, et ce rythme, ils le tiennent depuis des années sans trop se plaindre.
Cette rentrée pourtant a été plus dense que les autres. Julien a hérité de deux classes de troisième difficiles, d'un poste de professeur principal et d'une réforme à appliquer. Chaque soir, il corrige jusqu'à vingt-trois heures sur la table de la cuisine. Chaque matin, il se lève à six heures. Il ne se sent pas malade, juste tendu, comme un ressort remonté qui tient tout seul. Il dit à Claire qu'il tiendra, que de toute façon les vacances arrivent bientôt et qu'il se reposera là-bas.
Le gîte, ils l'ont réservé dès septembre, à une demi-heure de chez eux, près de la baie. Une semaine sans copies, sans téléphone qui vibre, avec des balades sur les galets et des crêpes le soir. Julien a collé la confirmation de réservation sur le frigo, à côté du calendrier. Il raye les jours au feutre rouge, un geste presque enfantin qui fait rire les enfants. Soyons honnêtes, on connaît tous ça : cette date au bout du tunnel qui permet de supporter tout le reste.
Il décide de tout boucler avant de partir, coûte que coûte
La dernière semaine avant les congés, Julien prend une décision qui lui paraît sage. Il veut partir l'esprit libre, sans rien laisser traîner. Il rend toutes ses copies corrigées, remplit les bulletins de mi-trimestre, prépare les cours de novembre. Il reste au collège jusqu'à dix-neuf heures trois soirs de suite. Il saute deux déjeuners pour recevoir des parents. Il boit beaucoup de café, dort cinq heures par nuit, et se répète que c'est le prix à payer pour une vraie coupure ensuite.
Claire le regarde faire avec un mélange d'admiration et d'inquiétude. Elle-même connaît ces semaines où l'on tient à l'énergie nerveuse, surtout après des gardes enchaînées. Un soir, elle lui propose de laisser une partie des copies pour la rentrée de novembre. Il secoue la tête, il ne veut pas les voir dans son sac pendant les vacances. Il lui répond, en riant à moitié, qu'il préfère tout finir maintenant plutôt que de traîner un boulet pendant une semaine au bord de la mer.
Le vendredi soir, il ferme la porte de sa salle à dix-huit heures quarante. Il rentre, charge la voiture sous la pluie, vérifie les ceintures des enfants. Le samedi, ils arrivent au gîte en fin de matinée. Julien porte les valises, allume la cheminée, prépare une soupe au potiron. Il se sent léger, presque euphorique, comme si un poids venait de glisser de ses épaules. Le soir, il s'endort à vingt-deux heures, chose qui ne lui était pas arrivée depuis la fin de l'été.
« J'ai attendu cette semaine pendant sept semaines, et me voilà sur un canapé avec des tisanes au miel. »
Un mal de gorge discret, qu'il met sur le compte du vent
Le dimanche commence bien. Ils marchent sur la digue, les enfants ramassent des coquillages, le vent de la baie leur fouette le visage. Vers seize heures, Julien sent un léger picotement au fond de la gorge. Rien de grave, pense-t-il, c'est l'air salé et le froid humide. Il remonte le col de son blouson et continue la promenade. Le soir, il a un peu mal au dos, qu'il attribue au lit du gîte, trop mou, et au trajet de la veille en voiture.
Au dîner, il a moins faim que d'habitude. Il laisse la moitié de son assiette et se sert un grand verre d'eau. Claire remarque qu'il a les yeux brillants, mais il dit que c'est le feu de cheminée. Basile veut jouer aux cartes, Julien abandonne au bout de deux parties en prétextant la fatigue. Il se couche tôt, en pensant qu'une bonne nuit réglera tout. Après tout, il vient enfin de lâcher la pression, son corps a simplement besoin de récupérer.
La nuit est agitée. Il se réveille deux fois en sueur, la gorge sèche, le cœur qui bat vite. Il boit, se rendort, rêve de copies qui s'envolent dans la cour du collège. À un moment, il entend la pluie redoubler sur le toit et pense aux bulletins, comme s'il avait oublié quelque chose. Puis vient ce mardi matin, les jambes lourdes, la nuque brûlante, le corps entier courbaturé comme après un marathon qu'il n'a jamais couru.
Le thermomètre affiche trente-huit cinq et la semaine s'effondre
Claire sort le thermomètre de la trousse de secours qu'elle emporte toujours. Trente-huit cinq. Julien rit jaune, persuadé d'avoir attrapé un virus dans le train ou au collège, où la moitié des élèves toussaient la semaine précédente. Les enfants, déçus, comprennent que la sortie au parc ornithologique est annulée. Claire les emmène à la boulangerie du village pour leur changer les idées. Julien reste seul dans le gîte, emmitouflé dans un plaid, à regarder la pluie tomber sur le jardin.
Il appelle son frère, Mathieu, qui travaille dans une banque à Lille. Mathieu éclate de rire au téléphone. Lui aussi tombe malade à chaque début de vacances, dit-il, c'est devenu une blague familiale. Julien n'y avait jamais pensé, mais en y réfléchissant, il se souvient de Noël dernier, d'une angine le vingt-trois décembre. Et de l'été précédent, d'une migraine de trois jours dès l'arrivée en Bretagne. Il commence à se demander si ces coïncidences en sont vraiment.
Le mercredi, la fièvre baisse un peu mais les courbatures persistent. Julien tente une courte marche, il doit s'asseoir sur un banc au bout de dix minutes. Il appelle un médecin de garde, qui l'écoute, lui conseille du repos, de l'eau, et lui dit de rappeler si la fièvre remonte. Julien raccroche, frustré. Il a attendu cette semaine pendant sept semaines, et la voilà réduite à un canapé, une boîte de mouchoirs et des tisanes au miel.
« Je préfère tout finir maintenant plutôt que de traîner un boulet pendant une semaine au bord de la mer. »
Ce n'était pas le virus, c'était la pression qui retombait
C'est Claire qui met des mots sur ce qui se passe. Le jeudi soir, assise au bord du canapé, elle lui raconte ce qu'elle voit chez ses collègues de l'hôpital. Après des semaines tendues, explique-t-elle, le corps fonctionne sous l'effet des hormones du stress, l'adrénaline et le cortisol. Elles maintiennent la vigilance et freinent certaines réactions de l'organisme, un peu comme une alarme qui tient tout le monde debout. Tant que la pression dure, on ne sent presque rien.
Quand la pression tombe d'un coup, le premier jour des congés, ces hormones chutent brutalement. Les défenses de l'organisme, longtemps maintenues en tension, se relâchent, et les microbes qui traînaient trouvent la voie libre. Claire lui dit qu'on appelle parfois ça le syndrome des vacances, ou l'effet descente. Elle a vu des infirmières enchaîner des semaines de nuit sans un rhume, puis tomber malades le jour même de leur repos. Julien l'écoute, d'abord sceptique, puis reconnaissant chaque étape de sa semaine.
Il repense à ses derniers jours au collège, aux trois soirées tardives, aux déjeuners sautés, aux cinq heures de sommeil. Il avait cru se préparer à se reposer, il avait surtout poussé la machine au maximum avant de couper le moteur net. Il dit à Claire, la voix encore enrouée, qu'il s'est organisé pour tomber de haut sans le savoir. Ce n'était ni le lit du gîte, ni le vent de la baie, ni le malchanceux virus du collège. C'était le contraste.
Pour les vacances de Noël, il apprend à freiner avant le virage
Le samedi, dernier jour au gîte, Julien va mieux. Il marche enfin jusqu'à la digue avec les enfants, sans courir, en s'arrêtant souvent. La semaine lui a coûté cher : une sortie annulée, un restaurant réservé pour rien, et surtout le sentiment d'avoir raté le repos qu'il attendait. Mais il rentre avec une idée claire. Il ne veut plus terminer ses périodes de travail comme un sprint. Il veut ralentir doucement, pour que la descente ne le jette pas au lit.
Avant Noël, il essaie une autre méthode. Il répartit ses corrections sur trois semaines au lieu d'une. La dernière semaine, il rentre à dix-huit heures, se couche à vingt-deux heures trente, déjeune chaque midi en salle des professeurs. Il garde ses balades à vélo le mercredi. Il laisse deux paquets de copies pour janvier, sans culpabilité. Il dit à ses collègues, mi-sérieux, qu'il se met en pente douce, comme un avion qui prépare son atterrissage au lieu de piquer du nez.
Le vingt-trois décembre, il se lève sans fièvre, et prépare le café pour toute la maison. Il ne prétend pas avoir trouvé une recette miracle, simplement une habitude qui lui convient. Claire, elle, a commencé à espacer ses gardes avant ses propres congés. Si les symptômes durent ou s'aggravent, ils savent qu'il faut consulter, ralentir ne remplace pas un médecin. Mais pour eux, la fin de la course compte désormais autant que la ligne d'arrivée tant attendue.
« Je me suis organisé pour tomber de haut, et je ne m'en suis même pas rendu compte. »
- Étaler les tâches lourdes sur les deux ou trois semaines qui précèdent les congés.
- Garder des horaires de coucher réguliers pendant la dernière semaine de travail.
- Ne pas sauter de repas ni compenser la fatigue par un excès de café.
- Accepter de laisser quelques tâches non urgentes pour le retour.
- Prévoir un premier jour de vacances calme plutôt qu'un programme chargé.
- Consulter un médecin si la fièvre dure ou s'aggrave.
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