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Dimanche, 9 h 04, dans un lotissement de Colomiers. Le moteur du souffleur toussote deux fois, puis rugit en emportant les feuilles de platane vers le portail. Bruno, 58 ans, casque antibruit sur les oreilles, avance en ligne droite sur l'allée encore humide. Il ne voit pas tout de suite la silhouette en pantoufles qui traverse la rue, une feuille blanche pliée en deux à la main.
Trente ans de feuilles mortes dans la même allée de Colomiers
Bruno habite cette maison depuis 1994, avec Sylvie, son épouse, et un grand platane qui donne de l'ombre l'été. Ancien technicien chez un sous-traitant de l'aéronautique, il est à la retraite depuis deux ans. Il aime que les choses soient nettes : la haie taillée, le gazon court, l'allée sans une feuille. Chaque automne, le platane lâche des milliers de feuilles brunes qui collent aux pavés après la pluie. Pendant des années, il les a ramassées au râteau, le dos plié, en grommelant contre cet arbre trop généreux.
Le lotissement est calme, avec ses maisons des années quatre-vingt-dix, ses portails en alu et ses boîtes aux lettres alignées. Les voisins se connaissent de vue, se saluent en sortant les poubelles, échangent parfois une courgette en été. En face vit Thierry, 44 ans, infirmier de nuit au CHU de Purpan. Il rentre souvent au petit matin et dort tard le week-end. Bruno le sait vaguement, sans y avoir jamais vraiment pensé, comme on sait des choses sur ses voisins sans les relier entre elles.
Le dimanche, chez Bruno, c'est le jour du jardin. Sylvie part au marché de Colomiers vers neuf heures, lui reste pour bricoler. C'est une habitude ancienne, héritée de son père qui retournait le potager le dimanche après la messe. Personne ne s'en était jamais plaint, du moins pas à voix haute. Le râteau, soyons honnêtes, ne réveille personne. Il fait un bruit de feuilles froissées, presque agréable, qui se perd dans le chant des merles et le ronron lointain de la rocade.
Un souffleur thermique acheté pour ménager un dos fatigué
En septembre, après une sciatique qui l'a cloué au lit dix jours, Bruno a décidé d'arrêter de forcer. Son kiné lui a conseillé d'éviter les gestes répétés penché en avant. Il est allé dans une grande enseigne de bricolage de Portet-sur-Garonne et a comparé les modèles électriques et thermiques. Le vendeur lui a montré un souffleur thermique de 26 centimètres cubes, puissant, autonome, sans fil à traîner. Il l'a payé 189 euros, avec un bidon de mélange deux temps et une paire de lunettes de protection.
Le premier essai l'a enthousiasmé. En vingt minutes, l'allée était propre, les feuilles regroupées en tas au pied de la haie. Ce qui lui prenait une heure et demie au râteau se faisait maintenant en un quart d'heure. Il a appelé son frère à Montauban pour lui raconter, presque fier. Le bruit était fort, il le reconnaissait, d'où le casque antibruit acheté avec. Mais il se disait que c'était court, que ça ne durait pas, et que tout le monde avait une tondeuse de toute façon.
Alors le souffleur a pris sa place dans la routine du dimanche. Bruno le sortait vers neuf heures, juste après le départ de Sylvie, pendant que l'air était encore frais. Il aimait commencer tôt pour avoir fini avant le déjeuner. C'est pratique, ce truc, je ne comprends pas qu'on ne l'ait pas acheté avant, disait-il à sa femme. Elle haussait les épaules, un peu gênée par le vacarme, mais contente de ne plus l'entendre se plaindre de son dos le soir.
« Ce n'est pas la poussière, Bruno, c'est l'heure, tu comprends, je me suis couché à sept heures et demie. »
Des volets qui claquent et un regard de travers
Le troisième dimanche d'octobre, Bruno a remarqué quelque chose sans s'y arrêter. Pendant qu'il soufflait les feuilles vers le portail, un volet s'est refermé sèchement en face, chez Thierry. Il a pensé à un courant d'air. Le dimanche suivant, une voisine de deux maisons plus loin, Martine, est sortie sur son perron en robe de chambre et l'a regardé longuement. Il lui a fait un petit signe de la main. Elle n'a pas répondu et elle est rentrée.
Bruno n'a rien dit à Sylvie ce jour-là. Il s'est dit que Martine était de mauvaise humeur, qu'elle avait toujours été un peu froide. Puis, à la boulangerie, il a entendu deux voisines parler de ceux qui font du boucan dès le matin, sans savoir si on parlait de lui. On connaît tous ça, cette petite gêne qu'on préfère ranger dans un coin. Il a payé sa baguette, il est rentré, et il n'y a plus pensé de la semaine.
En réalité, il croyait savoir ce qui dérangeait. Le souffleur projetait parfois de la poussière et des débris vers la rue, et il imaginait qu'on lui reprochait de salir les voitures garées devant. Il a donc changé d'angle, orienté la buse vers son propre gazon, pris soin de ne rien envoyer sur le trottoir. Il était plutôt content de sa bonne volonté. Il pensait avoir réglé un problème qu'en vérité personne ne lui avait jamais signalé.
Le dimanche où Thierry traverse la rue en pantoufles
Ce dimanche de novembre, il est 9 h 04 quand Thierry tape sur l'épaule de Bruno. Bruno sursaute, coupe le moteur, enlève son casque. Le silence qui tombe d'un coup paraît énorme. Thierry a les yeux rouges, un sweat froissé, une feuille A4 à la main. Il a enchaîné trois nuits de garde aux urgences et il s'est couché à sept heures et demie. Il parle calmement, mais sa voix tremble un peu, comme quelqu'un qui a longtemps répété ce qu'il allait dire.
Bruno commence par se défendre. Il explique qu'il fait attention à la poussière, qu'il ne souffle plus vers la rue, que ça ne dure qu'un quart d'heure. Thierry secoue la tête. Ce n'est pas la poussière, Bruno, c'est l'heure, dit-il en dépliant sa feuille. Bruno ne comprend pas tout de suite. Pour lui, neuf heures, c'est déjà la matinée, les gens sont levés, le boulanger est ouvert depuis longtemps. Il pense sincèrement être dans son droit, et il le dit.
La discussion devient un peu tendue. Bruno parle de son dos, de sa sciatique, du râteau qu'il ne peut plus manier. Thierry parle de ses nuits, de son corps décalé, des quinze minutes qui suffisent à le réveiller pour la journée. Martine sort sur son perron et écoute sans rien dire. Bruno se sent soudain observé par toute la rue. Il finit par tendre la main vers la feuille, plus pour mettre fin à la scène que par vraie curiosité.
« Moi je pensais que neuf heures, c'était déjà le matin pour tout le monde, je n'ai jamais imaginé qu'il y avait un horaire écrit. »
Ce que dit vraiment la feuille imprimée sur la préfecture
La feuille est un extrait de l'arrêté préfectoral de la Haute-Garonne relatif aux bruits de voisinage. Thierry a surligné un paragraphe au fluo jaune. On y lit que les travaux de bricolage et de jardinage utilisant des appareils bruyants, tondeuses, tronçonneuses, perceuses ou souffleurs, ne sont autorisés qu'à certaines heures. En semaine, la plage est large. Le samedi, elle se resserre. Le dimanche et les jours fériés, elle se réduit à deux heures seulement, de dix heures à midi.
Bruno relit deux fois. Il pensait qu'il existait une règle vague, une sorte de bon sens, mais jamais un horaire précis écrit noir sur blanc. Thierry lui explique que les mairies peuvent aussi prendre leur propre arrêté, parfois plus strict que celui de la préfecture. Certaines communes interdisent même tout engin bruyant le dimanche. Il a vérifié sur le site de Colomiers avant de venir. J'ai pas voulu appeler la police, je voulais juste que tu saches, dit-il en baissant la voix.
Et il ajoute un détail qui fait tiquer Bruno. Le non-respect de ces horaires peut être sanctionné par une amende forfaitaire de 68 euros, constatée par la police municipale ou la gendarmerie. Martine, depuis son perron, lance qu'un voisin de la rue d'à côté l'a déjà payée l'an dernier pour une tondeuse. Bruno regarde son souffleur posé sur le gazon. Il fait le calcul : six dimanches à neuf heures, et pas une seule fois il ne s'était posé la question de l'heure.
Dix heures pile, et une bouteille de vin glissée au portail
Bruno a présenté ses excuses le soir même, avec une bouteille de gaillac déposée dans la boîte aux lettres de Thierry. Depuis, il ne démarre plus le souffleur avant dix heures le dimanche, et il a affiché l'extrait de l'arrêté sur le frigo. Sylvie trouve que c'est un peu excessif, mais elle rit. Il a aussi découvert que d'autres arrêtés existaient ailleurs, avec des horaires différents selon les départements. Quand on part en vacances dans le Gers, je regarderai la mairie, plaisante-t-il maintenant.
Il a fait un autre calcul, plus froid. Une seule amende de 68 euros, c'est plus du tiers du prix de son souffleur. Et surtout, il a compris que le bruit d'un moteur thermique porte loin, bien au-delà de sa haie. Il envisage désormais de passer à un modèle électrique sur batterie, plus silencieux, pour les petits nettoyages. Le thermique restera pour les gros tas d'automne, à des heures raisonnables. Thierry, lui, lui a prêté son râteau à feuilles large, plus léger que l'ancien.
Les deux voisins se saluent maintenant un peu plus longuement le matin. Thierry a même aidé Bruno à ramasser les derniers tas fin novembre, un samedi après-midi. Bruno raconte l'histoire à ses amis du club de pétanque, qui découvrent eux aussi les horaires. Plusieurs ont avoué tondre le dimanche à huit heures et demie depuis des années. Personne ne vous prévient, en fait, conclut Bruno. Pour ceux qui veulent éviter la même scène sur leur trottoir, quelques vérifications simples suffisent.
« Six dimanches de suite à neuf heures, et pas une fois je ne me suis demandé si le voisin dormait. »
- Consultez l'arrêté préfectoral sur le bruit de votre département, disponible sur le site de la préfecture.
- Vérifiez aussi l'arrêté municipal, parfois plus strict, sur le site ou à l'accueil de votre mairie.
- Le dimanche et les jours fériés, les engins de jardin sont souvent limités à la plage 10h-12h.
- Le non-respect de ces horaires peut coûter une amende forfaitaire de 68 euros.
- Les souffleurs, tondeuses, taille-haies et tronçonneuses sont concernés, qu'ils soient thermiques ou électriques.
- Un mot au voisin qui travaille de nuit évite souvent un conflit plus long.
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