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Il est sept heures dix, la bouilloire siffle dans la cuisine et le jour se lève à peine sur le jardin mouillé. Hélène ouvre la porte pour sortir les poubelles, un gilet jeté sur les épaules. Sur le paillasson de coco, bien au centre, une petite forme grise est couchée sur le flanc. Derrière elle, assis sur la marche, Grisou ronronne en la regardant.
Une maison au bord du bocage et un chat qui connaît ses heures
Hélène a cinquante-huit ans et vit depuis douze ans dans une longère au bord d'un bocage, près de Laval. Elle travaille à mi-temps à la médiathèque du bourg et passe le reste de ses journées au jardin. Son mari, Jacques, est parti à la retraite l'an dernier et bricole dans l'atelier du fond. La maison donne sur une prairie bordée de haies anciennes, de tas de bois et de fossés humides toute l'année.
Grisou est arrivé chez eux il y a six ans, maigre chaton tigré trouvé sous la remorque du voisin. Il a grandi en chasseur tranquille, dormant le jour sur le fauteuil et sortant au crépuscule. Il connaît ses heures mieux que personne. À sept heures, il gratte à la porte pour réclamer ses croquettes, et à sept heures cinq, il s'installe sur le rebord de la fenêtre, satisfait.
Hélène aime cette routine sans surprise, ce petit théâtre du matin qui rythme ses journées depuis des années. Elle connaît les habitudes du chat, ses coins préférés, sa façon de miauler bas quand il a faim. Jacques dit souvent qu'elle lui parle plus qu'à lui, et il n'a pas complètement tort. Le soir, ils regardent le jardin depuis la véranda, Grisou couché entre eux, le ventre offert à la chaleur du poêle.
Elle prend les petites bêtes pour des cadeaux et sévit
Au début d'octobre, la première musaraigne apparaît sur le paillasson. Hélène hausse les épaules, prend une pelle à poussière et la jette dans la haie sans y penser davantage. Elle a lu quelque part que les chats rapportent des proies à leurs maîtres, comme pour les nourrir ou leur apprendre à chasser. L'idée l'attendrit un peu, mais elle n'aime pas trouver des cadavres devant sa porte en sortant le matin.
Le lendemain, une deuxième musaraigne attend au même endroit, posée exactement comme la première. Puis une troisième le jour suivant. Hélène décide qu'il faut mettre fin à ces offrandes, pour le bien des petites bêtes autant que pour le sien. Elle prend Grisou dans ses bras, lui montre la proie et lui parle d'un ton sévère. Le chat cligne des yeux, l'air parfaitement indifférent, puis file vers sa gamelle.
Je lui ai fait la leçon comme à un gamin, raconte-t-elle en riant un peu d'elle-même. Elle lui ferme la chatière la nuit pendant deux jours, pensant casser l'habitude. Grisou passe alors par la fenêtre de la buanderie, restée entrouverte pour le linge. Le troisième matin, une nouvelle musaraigne repose sur le coco. Jacques, en enfilant ses bottes, remarque simplement que le chat a l'air d'avoir de la suite dans les idées.
« Je lui ai fait la leçon comme à un gamin, et lui me regardait sans comprendre ce que je lui reprochais. »
Un détail cloche : les proies restent toujours parfaitement intactes
C'est en ramassant la cinquième qu'Hélène remarque quelque chose. La musaraigne n'a aucune trace de morsure profonde, pas une goutte de sang, pas un morceau manquant. Elle se souvient qu'au printemps, quand Grisou attrapait des mulots, il en laissait seulement la queue ou un bout de ventre. Là, rien. Les petites bêtes sont entières, le museau pointu, les pattes repliées, comme endormies sur le paillasson humide de rosée.
Elle en parle à Jacques au petit-déjeuner, entre deux tartines. Il lui répond que le chat n'a sans doute pas faim, qu'il mange assez de croquettes et chasse juste pour s'amuser. L'explication tient debout, alors Hélène n'insiste pas. Pourtant, en y repensant dans la journée à la médiathèque, quelque chose la travaille. Pourquoi les mulots disparaissaient-ils presque entièrement, et pas ces bestioles-là, pourtant plus petites ?
Elle observe un matin la scène depuis la fenêtre de la cuisine, une tasse de café dans les mains. Grisou arrive par la haie, la musaraigne dans la gueule, la dépose, la renifle, puis recule d'un pas en secouant la tête. Il se lèche les babines avec insistance, presque avec dégoût. Soyons honnêtes, Hélène n'avait jamais vu son chat faire une grimace pareille. Elle pose sa tasse, intriguée.
Elle interroge le vétérinaire, les voisins et un forum de jardiniers
Hélène commence à s'inquiéter pour une autre raison. Et si ces musaraignes étaient malades, empoisonnées par un produit répandu dans les champs voisins ? Elle imagine le pire pour son chat, qui pourrait finir par en avaler une. Elle appelle la clinique vétérinaire du bourg et tombe sur l'assistante, pressée, qui lui conseille de surveiller l'appétit de l'animal et de rappeler s'il vomit ou s'il s'abat.
Grisou mange pourtant normalement et dort comme d'habitude. Hélène interroge alors sa voisine, Monique, qui a trois chats dans sa ferme. Monique hoche la tête en connaisseuse : chez elle aussi, chaque automne, les musaraignes s'accumulent devant la grange. Mes chats ne les touchent jamais, ils les tuent et les laissent là, dit-elle en haussant les épaules, comme si c'était une évidence connue depuis toujours.
Le soir, Hélène poste une photo sur un forum de jardiniers de la région. Les réponses arrivent vite, souvent contradictoires. L'un parle de cadeau affectueux, un autre de jeu, un troisième affirme que les musaraignes sont venimeuses. Hélène s'embrouille, referme l'ordinateur et soupire. Jacques lui conseille de demander à quelqu'un qui connaît vraiment les petites bêtes sauvages, plutôt qu'à des inconnus sur internet qui répètent ce qu'ils ont entendu.
« Mes chats ne les touchent jamais, ils les tuent et les laissent devant la grange, chaque automne c'est pareil. »
La vérité tient dans une odeur que les chats détestent
Le samedi suivant, Hélène croise au marché Thomas, animateur dans une association de protection de la nature. Elle lui raconte l'histoire des musaraignes alignées. Il sourit aussitôt, comme s'il l'avait entendue cent fois. Il lui explique que les musaraignes possèdent sur les flancs des glandes qui dégagent une odeur forte, musquée, et leur donnent un goût repoussant pour beaucoup de prédateurs, dont les chats.
Votre chat chasse par instinct, il voit quelque chose bouger et il bondit, mais une fois la proie en bouche, il découvre le goût et il recrache, dit Thomas. Ce n'est ni un cadeau ni une provision, juste une chasse qui finit en déception. Les rapaces nocturnes, eux, les mangent sans problème, ajoute-t-il, parce que leur odorat est bien moins développé que celui des mammifères.
Et pourquoi octobre ? Thomas a la réponse aussi. À la fin de l'été et à l'automne, les jeunes musaraignes nées dans l'année quittent le territoire de leur mère pour trouver le leur. Elles sont nombreuses, inexpérimentées, et traversent les jardins à découvert. C'est à ce moment que les captures par les chats culminent. Hélène repense à ses réprimandes, un peu honteuse d'avoir sermonné Grisou pour un simple réflexe.
Ce qu'Hélène a changé dans son jardin pour l'automne prochain
Hélène n'en veut plus à son chat, mais elle n'a pas envie de voir les musaraignes disparaître de son jardin. Thomas lui a rappelé qu'elles mangent des limaces, des insectes et des larves, et qu'elles rendent service au potager. On connaît tous ça, ces petites bêtes qu'on croise sans les voir. Elle a donc décidé d'agir sans culpabiliser personne, ni elle, ni Grisou.
Désormais, elle garde Grisou à l'intérieur à l'aube et au crépuscule, les heures où il chasse le plus. Elle lui a acheté un collier coloré à détachement rapide, qui rend le chat plus visible pour les petites proies. Jacques a installé un tas de bois et de branchages au fond du jardin, loin de la maison, pour offrir des abris. Grisou râle un peu le matin, mais il s'habitue.
Je le grondais pour quelque chose qu'il ne pouvait pas s'empêcher de faire, dit Hélène en caressant le chat endormi. Ce mois-ci, le paillasson n'a vu passer que deux musaraignes. Elle les a enterrées sous la haie, au calme. Elle regarde maintenant chaque petite forme grise avec un autre œil, celui de quelqu'un qui a compris que la nature a ses raisons, même quand elles sentent mauvais.
« Votre chat chasse par instinct, mais une fois la proie en bouche, il découvre le goût et il recrache. »
- Garder le chat à l'intérieur à l'aube et au crépuscule, surtout en septembre et octobre.
- Lui faire porter un collier coloré à détachement rapide pour le rendre plus visible.
- Aménager au fond du jardin un tas de bois ou de branchages servant d'abri aux petits mammifères.
- Ne pas gronder le chat : la chasse est un réflexe, la punition ne change rien.
- Ramasser les proies avec des gants et les enterrer loin de la maison.
- Signaler au vétérinaire tout vomissement ou abattement si le chat a mordu une proie.
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