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Un samedi de mai, vers onze heures, le chariot grince sur le gravier de la jardinerie. Nadine pousse devant elle un cerisier de deux mètres, déjà feuillu, dont le pot noir cogne contre la barre métallique. Les feuilles tremblent à chaque secousse. À la caisse, la jeune vendeuse sourit et lui dit qu'elle aura des cerises dès l'an prochain, sans doute.
Un jardin de lotissement où Nadine voulait enfin de l'ombre
Nadine a cinquante-huit ans et vit depuis douze ans dans un pavillon de Joué-lès-Tours, au bout d'une impasse tranquille. Son jardin fait à peine quatre cents mètres carrés, une pelouse rase bordée d'une haie de thuyas fatigués. Elle travaille à mi-temps dans une pharmacie du centre et rentre souvent en fin d'après-midi. Depuis longtemps, elle rêvait d'un arbre fruitier au fond de la pelouse, pour l'ombre, les oiseaux et les confitures. Son mari, Gérard, préférait la pelouse nette, mais il avait fini par céder à une condition : que ce soit joli tout de suite.
De l'autre côté du grillage vit Antoine, un ancien instituteur de soixante-sept ans, veuf depuis peu. Il passe ses journées dans son potager, entre les poireaux et les fraisiers, coiffé d'un vieux chapeau de toile délavé. Les deux voisins se parlent par-dessus la clôture, de la pluie, des limaces, des enfants partis vivre ailleurs. Antoine taille ses rosiers à la lune, garde ses graines dans des boîtes de biscuits, et parle volontiers de son grand-père arboriculteur. Nadine l'écoute avec affection, mais avec un léger sourire, comme on écoute quelqu'un d'une autre époque.
Ce printemps-là, la maison semblait plus vide que jamais. La fille de Nadine venait d'annoncer qu'elle partait travailler à Lyon pour plusieurs années. Planter un arbre, c'était une manière de rester, de marquer le jardin pour longtemps. Nadine voulait quelque chose de vivant devant la fenêtre de la cuisine, un tronc qui grandirait pendant qu'elle vieillirait. Elle imaginait déjà les petits-enfants grimpant dans les branches, les seaux de cerises posés sur la table du jardin. Il ne restait plus qu'à choisir l'arbre, et elle savait exactement lequel elle voulait acheter.
Le choix d'un bel arbre déjà grand plutôt que d'attendre
À la jardinerie, les cerisiers s'alignaient le long de l'allée centrale, droits comme des soldats, chacun dans son grand pot noir. Certains portaient même quelques petites cerises vertes, accrochées sous les feuilles brillantes. L'étiquette annonçait un burlat, variété précoce, à cent vingt-neuf euros, avec une photo de fruits rouges éclatants. Nadine a hésité devant le prix, puis a pensé aux années gagnées. Un arbre de deux mètres, c'était autant de temps en moins à attendre. Gérard, lui, appréciait surtout que le jardin ait l'air fini dès le premier été.
Elle avait bien vu, au fond du magasin, des scions plus modestes, de simples tiges sans feuilles, mais ils étaient vendus en hiver seulement. Ceux qui restaient en mai lui paraissaient secs et tristes, presque morts. Pourquoi acheter un bâton quand on peut acheter un arbre, s'est-elle dit. La vendeuse l'a rassurée : en conteneur, on plante toute l'année, il suffit d'arroser. Cette phrase, Nadine l'a gardée en tête comme une garantie. Soyons honnêtes, on a tous envie de croire qu'on peut gagner du temps sur la nature.
Le dimanche suivant, Gérard a creusé un trou au fond de la pelouse, sous un soleil déjà chaud. La terre était dure, argileuse, et il a transpiré en jurant contre les cailloux. Ils ont sorti l'arbre de son pot d'un geste rapide, posé la motte au fond, rebouché, tassé du pied. Nadine a versé deux arrosoirs, satisfaite. Par-dessus le grillage, Antoine regardait sans rien dire. Le soir, il a simplement lancé qu'il plantait les siens en novembre, lui. Nadine a ri et répondu que les choses avaient changé depuis.
« La vendeuse m'a dit qu'en conteneur on plantait toute l'année, alors j'ai cru que la saison ne comptait plus. »
Ces feuilles qui jaunissent alors que juillet commence à peine
Le premier été a été brûlant, avec trois semaines sans une goutte de pluie autour du quatorze juillet. Nadine arrosait chaque soir, consciencieusement, un arrosoir plein au pied du cerisier. Pourtant, dès la mi-juillet, les feuilles ont commencé à pendre l'après-midi, molles comme du linge mouillé. Certaines jaunissaient sur les bords, puis tombaient sur la pelouse. Les petites cerises vertes avaient disparu sans mûrir. Elle s'est dit que c'était la chaleur, que tous les arbres souffraient, que l'année suivante il serait installé et reprendrait de la vigueur.
En novembre, Antoine est arrivé un matin avec une tige à peine plus haute que lui, enveloppée dans un sac de toile humide. Un scion de cerisier, racines nues, acheté chez un pépiniériste de Bourgueil pour dix-huit euros. Il l'a planté dans la brume, à trois mètres du grillage, après avoir fait tremper les racines dans un seau de boue. Nadine l'observait depuis sa cuisine, une tasse de café entre les mains. Le petit arbre ressemblait à un manche à balai planté dans la terre froide.
Au printemps suivant, le cerisier de Nadine a fleuri timidement, quelques bouquets clairsemés sur des branches presque nues. Les pousses de l'année dépassaient à peine de quelques centimètres. Chez Antoine, la tige a débourré d'un coup en avril, puis s'est couverte de jeunes rameaux vigoureux. Nadine a remarqué la différence, sans trop s'y arrêter. Le sien était plus grand, plus vieux, il lui fallait sûrement plus de temps. Elle a rajouté du terreau au pied, un peu d'engrais pour arbres fruitiers, et elle a attendu l'été.
Engrais, traitements, coups de fil : rien ne réveille l'arbre
La deuxième année a ressemblé à la première, en pire. Les feuilles sont restées petites, pâles, et quelques branches du haut ont séché sans raison apparente. Nadine a photographié l'arbre sous tous les angles et a envoyé les images à sa fille, qui les a postées sur un forum de jardinage. Les réponses ont fusé : un champignon, des pucerons, un sol trop calcaire, un manque d'azote. Elle a acheté un traitement, puis un autre, puis un sac d'engrais organique. Rien n'y faisait. L'arbre semblait simplement figé, ni mort ni vivant.
Elle est retournée à la jardinerie avec une branche sèche dans un sac plastique. Un vendeur différent l'a examinée longuement, a parlé de stress hydrique, a conseillé un paillage épais et un arrosage plus copieux mais moins fréquent. Nadine a suivi ses conseils à la lettre, étalé des copeaux de bois sur un mètre de rayon. Gérard commençait à parler de l'arracher. J'ai fait tout ce qu'on m'a dit, et il ne bouge pas, répétait-elle le soir, de plus en plus découragée devant la fenêtre.
Pendant ce temps, de l'autre côté du grillage, le scion d'Antoine avait doublé de hauteur. Au troisième printemps, il s'est couvert de fleurs blanches, serrées, bourdonnantes d'abeilles. Le petit manche à balai dépassait désormais le cerisier de Nadine d'une bonne tête, avec un tronc plus épais et des branches bien réparties. Elle n'en revenait pas. Un matin de juin, Antoine lui a tendu une poignée de cerises rouges par-dessus la clôture. Nadine les a mangées en silence, puis elle a demandé, enfin, ce qu'il avait fait de différent.
« J'ai fait tout ce qu'on m'a dit, et il ne bouge pas, ni en bien ni en mal. »
Ce qu'Antoine a trouvé en déterrant la motte du cerisier
Antoine est venu avec une bêche un samedi d'octobre, quand la terre s'était un peu ramollie après les premières pluies. Il a dégagé délicatement le pied de l'arbre, en cercle, sans trancher. Au bout d'une demi-heure, la motte est apparue presque intacte, ronde, exactement de la taille de l'ancien pot. Autour, la terre du jardin était restée vierge. Les racines n'étaient pas sorties. Elles tournaient sur elles-mêmes, serrées en spirale, comme un chignon de cheveux enroulé au fond du trou. Gérard s'est penché, incrédule, et n'a rien dit.
Antoine a expliqué ce qu'il savait de son grand-père. Selon lui, cet arbre avait passé trop de temps dans son conteneur, et ses racines, arrivées contre la paroi, s'étaient mises à tourner au lieu de s'étendre. Mis en terre tel quel, en plein mois de mai, il avait dû affronter la chaleur avec une motte étroite, sans jamais explorer le sol. Il a tout le feuillage d'un grand, mais il boit avec une paille, a-t-il dit. Pour lui, l'arbre survivait, sans plus, depuis trois ans.
Son scion à lui, c'était l'inverse. Planté en novembre, pendant le repos végétatif, sans feuilles à nourrir, il avait eu tout l'hiver pour installer de fines racines dans une terre humide et fraîche. Au printemps, il était déjà ancré quand la sève est montée. Quand la chaleur est arrivée, il allait chercher l'eau lui-même, plus profond. Antoine a haussé les épaules, sans fierté. On croit acheter du temps avec un grand arbre, mais c'est l'hiver qui fait le travail, a-t-il conclu, en essuyant sa bêche.
Un nouvel essai en novembre, et quelques gestes à retenir
Nadine et Gérard ont décidé de ne pas tout jeter. Avec Antoine, ils ont démêlé les racines les plus longues, coupé celles qui s'étranglaient, puis replanté l'arbre dans un trou bien plus large, ameubli sur toute sa surface. C'était fin novembre, sous une pluie fine. Personne ne sait s'il repartira vraiment. Au fond du jardin, juste à côté, Nadine a aussi planté son propre scion à racines nues, acheté vingt euros chez le même pépiniériste de Bourgueil. Le contraste des deux arbres, côte à côte, la fait sourire.
Le calcul, elle l'a fait souvent depuis. Cent vingt-neuf euros pour l'arbre, une cinquantaine pour les traitements et l'engrais, des centaines d'arrosoirs portés pendant trois étés de canicule. Et surtout trois années perdues, celles qu'elle croyait gagner en achetant grand. On connaît tous ça, l'envie d'un jardin fini tout de suite. Nadine en parle maintenant à ses collègues de la pharmacie, à sa sœur, aux voisins du lotissement. Elle ne donne pas de leçon, elle raconte simplement l'histoire de ses deux cerisiers.
Au printemps, le petit scion a débourré en avril, comme celui d'Antoine trois ans plus tôt. Le vieux cerisier, lui, a sorti quelques pousses plus longues que d'habitude, timides mais vertes. Nadine passe chaque matin devant la fenêtre de la cuisine, sa tasse à la main, et compte les nouvelles feuilles. Gérard a cessé de parler d'arracher quoi que ce soit. Par-dessus le grillage, Antoine prépare déjà la liste de ses prochaines plantations d'hiver. Il y aura une haie champêtre, cette fois, et Nadine compte bien en planter la moitié.
« Il a tout le feuillage d'un grand, mais il boit avec une paille, voilà son problème. »
- Planter les arbres pendant le repos végétatif, entre novembre et mars, hors période de gel.
- Préférer un jeune scion à racines nues, moins cher et qui s'enracine souvent plus vite.
- À l'achat d'un arbre en pot, dépoter et vérifier que les racines ne tournent pas en chignon.
- Si les racines sont enroulées, les démêler ou les tailler avant la plantation.
- Creuser un trou large et ameublir la terre autour pour que les racines puissent l'explorer.
- Éviter les plantations en mai ou en été, juste avant les chaleurs et les sécheresses.
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