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Il était onze heures, ce dimanche de fin mars, et le clocher de Wettolsheim venait de sonner. Gérard avait posé sa veste sur le piquet de la clôture, la chaleur lui piquait la nuque. À genoux sur un sac de jute, il enfonçait les graines blanches une à une, du bout de l'index. Derrière la haie, Odile secouait un tapis en le regardant faire.
Un dimanche de mars où tout semblait déjà prêt
Gérard a soixante-sept ans et il a passé quarante ans dans une tonnellerie de Colmar, à cintrer des douelles de chêne. Depuis sa retraite, son jardin derrière la maison est devenu son atelier, un rectangle de terre brune coincé entre la route du vin et les premiers rangs de vigne. Il y cultive des poireaux, des salades, quelques pieds de tomates et surtout des haricots verts, qu'il adore manger simplement, avec un peu de beurre et d'ail. Sa femme, Martine, dit qu'il en mange tellement qu'il finira par ressembler à une tige.
Ce printemps-là, le temps avait été particulièrement doux. Les forsythias avaient explosé en jaune avant la mi-mars, les mésanges chantaient dès six heures du matin et le thermomètre de la terrasse affichait vingt et un degrés à midi. Gérard avait sorti la tondeuse, nettoyé les outils, repeint le banc vert sous le noyer. Il avait l'impression que l'année prenait de l'avance, et qu'il fallait la suivre. Soyons honnêtes, on connaît tous ce frisson du premier vrai soleil, celui qui donne envie de tout planter en un seul après-midi.
Le matin même, il avait bêché la planche du fond, celle qui longe la haie de charmes, puis il l'avait ratissée jusqu'à obtenir une terre fine et sombre. Il avait tendu son cordeau entre deux piquets, tracé un sillon bien droit avec le manche du râteau. Les graines venaient d'un sachet acheté au marché de Turckheim, une variété naine qu'il connaissait bien. Il les déposait tous les cinq centimètres, recouvrait d'un geste de la paume, puis tassait légèrement. Il sifflotait. Rien, ce jour-là, ne lui semblait plus naturel.
La voisine sourit derrière la haie, sans insister
Odile, soixante-quatorze ans, habite la maison d'à côté depuis toujours. Elle a appris le jardin avec son père, qui cultivait des choux pour la choucroute et parlait à ses arbres fruitiers comme à des cousins. Quand elle a vu Gérard semer, elle s'est approchée de la haie, le tapis encore sous le bras. Elle a regardé le sillon, puis le ciel, puis de nouveau le sillon. Elle n'a pas fait de remarque directe, ce n'est pas son genre, mais elle a laissé échapper une petite phrase.
Tu es pressé cette année, Gérard, les haricots, moi, je les mets après les saints. Gérard a ri en se relevant, une main sur les reins. Il connaissait vaguement l'histoire des Saints de glace, Mamert, Pancrace et Servais, ces trois jours de la mi-mai où le gel peut encore surprendre. Mais il voyait ça comme une affaire de grand-mères, un dicton parmi d'autres. Il a répondu qu'il n'avait pas vu de gelée depuis trois semaines et que la météo annonçait encore une semaine de beau temps.
Il avait de bonnes raisons, du moins le croyait-il. Semer tôt, c'était récolter tôt, et profiter des haricots dès le mois de juin, avant les grosses chaleurs qui fatiguent les plants. C'était aussi libérer la planche plus vite pour y mettre des navets d'automne. Il en avait parlé avec Martine au déjeuner, entre la quiche et le café. Elle avait haussé les épaules en disant qu'il savait ce qu'il faisait. Ce soir-là, il a arrosé la rangée au goulot de l'arrosoir, très doucement, pour ne pas déterrer les graines.
« Tu es pressé cette année, Gérard, les haricots, moi, je les mets après les saints, comme mon père. »
Des nuits fraîches que personne ne remarque vraiment
La semaine suivante a ressemblé à ce qu'on avait annoncé, des journées lumineuses et presque chaudes. Gérard passait chaque matin devant la planche avec sa tasse de café, sans rien attendre de particulier, puisqu'il savait qu'un haricot met une bonne semaine à sortir. Il a juste remarqué, un matin, que la rosée restait longtemps sur l'herbe, jusqu'à dix heures passées. Il a aussi dû remettre son pull pour aller chercher le pain à sept heures. Il n'y a pas prêté attention, ces détails-là n'avaient rien d'alarmant.
Début avril, le ciel s'est couvert. Une pluie fine et froide est tombée pendant quatre jours, le genre de pluie qui ne fait pas de bruit mais qui pénètre tout. La nuit, le thermomètre de la terrasse descendait à trois ou quatre degrés. Un matin, Martine a trouvé une fine pellicule blanche sur le pare-brise de la voiture. Gérard s'est dit que la terre, elle, devait rester plus tiède, protégée par sa couche de surface. Après tout, l'après-midi, il faisait encore quinze degrés au soleil, et ça lui suffisait.
Au bout de quinze jours, la ligne était toujours nue. Pas une boucle verte, pas un soupçon de cotylédon perçant la croûte. Gérard s'est accroupi, a passé la main sur le sol. La terre était humide, collante, et froide sous les doigts, plus froide qu'il ne l'aurait imaginé. Il s'est dit que les graines prenaient leur temps à cause de la pluie. Il a même pensé, un instant, qu'il les avait peut-être enterrées trop profondément. Il a décidé de patienter encore une semaine avant de s'inquiéter sérieusement.
Les limaces, les mulots, le sachet : il accuse tout le monde
Fin avril, un mois tout juste après le semis, rien n'avait levé. Pas une seule graine sur les trois mètres de rangée. Gérard a commencé à chercher des coupables. Il a d'abord pensé aux limaces, qui avaient ravagé ses salades deux ans plus tôt. Il est sorti une nuit avec la lampe frontale, a soulevé quelques planches posées dans l'allée, en a trouvé deux ou trois, pas davantage. Ce n'était pas une armée. Et surtout, les limaces mangent ce qui pousse, pas ce qui n'est jamais sorti.
Alors il a soupçonné les mulots, ou les corneilles qu'il voyait parfois picorer au bout du jardin, près du compost. Il a appelé son beau-frère, Bernard, qui jardine à Eguisheim et qui a toujours un avis sur tout. Bernard lui a dit que c'était sûrement le sachet, que les graines du marché étaient souvent vieilles, mal conservées. Ils t'ont vendu des cailloux, voilà tout, a-t-il tranché au téléphone. Gérard a raccroché à moitié convaincu, en se promettant d'acheter ses prochaines graines en jardinerie, avec une date bien lisible.
Il est retourné au marché de Turckheim le samedi suivant, presque en colère. La vendeuse, une jeune femme aux mains terreuses, l'a écouté sans l'interrompre. Puis elle lui a demandé, calmement, à quelle date il avait semé. Quand il a répondu fin mars, elle a eu le même petit sourire qu'Odile, derrière la haie. Elle lui a assuré que le lot était récent et que d'autres clients en étaient contents. Elle a ajouté une phrase qu'il n'a pas comprise sur le moment : ce n'est pas l'air qu'il faut regarder, monsieur, c'est la terre.
« Moi je regardais le thermomètre de la terrasse, j'aurais dû le planter dans la planche, tout simplement. »
Sous la croûte, des graines molles qui sentaient le moisi
Le dimanche suivant, Gérard a pris un transplantoir et il a gratté doucement le long du cordeau. Il a retrouvé les graines presque toutes, à l'endroit exact où il les avait déposées. Mais elles n'avaient plus rien des petites fèves blanches et lisses du mois de mars. Elles étaient gonflées, grisâtres, certaines couvertes d'un duvet blanc. Quand il en a pressé une entre deux doigts, elle s'est écrasée comme une pâte, en dégageant une odeur aigre de cave humide. Aucune n'avait sorti la moindre racine.
Il est resté un long moment accroupi, la graine pourrie dans la paume. Odile, qui étendait du linge, est venue jusqu'à la haie. Cette fois, elle a parlé franchement. Elle lui a expliqué ce que son père lui répétait : le haricot est un enfant du chaud, il vient d'Amérique, et il ne se réveille pas tant que la terre n'atteint pas une douzaine de degrés. En dessous, la graine boit l'eau du sol, gonfle, mais ne démarre pas. Elle reste là, molle, et les champignons du sol finissent par la manger.
Ce qui l'a frappé, c'est l'écart entre ce qu'il ressentait et ce que vivaient ses graines. Lui avait eu chaud sur la nuque, ce dimanche de mars, et il en avait conclu que le printemps était là. Mais à quelques centimètres sous la surface, la terre gardait encore le froid de l'hiver, et les nuits glacées d'avril l'avaient refroidie davantage. L'air se réchauffe en une matinée, le sol, lui, met des semaines. Moi je regardais le thermomètre de la terrasse, j'aurais dû le planter dans la planche, a-t-il soupiré.
En juin, les fleurs d'Odile et la leçon des saints
Par fierté, Gérard n'a pas ressemé tout de suite. Il a laissé la planche telle quelle, comme une preuve. Odile, elle, a semé ses haricots le seize mai, trois jours après la Saint-Servais, par une matinée tiède où la terre s'émiettait sous le râteau. Quatre jours plus tard, les premières crosses vertes perçaient déjà. Fin juin, ses plants étaient couverts de petites fleurs blanches et mauves, pendant que la ligne de Gérard restait désespérément brune. Il passait devant chaque matin, sa tasse à la main, sans rien dire.
Il a fini par ressemer début juin, et ses haricots ont levé en moins d'une semaine. Le bilan reste modeste, un sachet perdu, une planche immobilisée deux mois et quelques récoltes de juin envolées. Mais il a surtout compris que le vieux dicton n'avait rien d'une superstition. Les Saints de glace, c'est un repère que nos anciens avaient trouvé pour dire la même chose : attendre que la terre soit vraiment réchauffée. Aujourd'hui, je mets un thermomètre dans le sol avant de semer, et je vérifie trois matins de suite, explique-t-il.
Cet été, il a offert à Odile un bocal de haricots en conserve, avec une étiquette où il avait écrit à la main : semés après les saints. Elle a ri, puis elle lui a confié qu'elle avait elle aussi perdu une rangée entière, jeune mariée, pour la même raison. Gérard a gardé une habitude de cette histoire : il ne se fie plus au soleil sur sa nuque. Il s'agenouille, enfonce la main dans la planche et attend de sentir la tiédeur. Si la terre est froide au toucher, il range ses graines et retourne boire son café.
« J'ai cru que c'étaient les limaces, puis les mulots, puis le sachet, alors que c'était juste le froid. »
- Mesurer la température du sol à 5 cm de profondeur, le matin, plusieurs jours d'affilée.
- Attendre une terre d'au moins 12 °C environ avant de semer les haricots.
- Garder en tête le repère des Saints de glace, les 11, 12 et 13 mai.
- Ne pas se fier à une belle journée : l'air se réchauffe bien plus vite que la terre.
- En cas de non-levée, gratter le sillon : des graines molles et grises signalent une pourriture en sol froid.
- Éviter d'arroser abondamment un semis fait dans une terre encore fraîche.
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