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Vingt et une heures, un soir d'octobre, sur les hauteurs de Chambéry. La porte-fenêtre grince, Monique pose une soucoupe ébréchée au pied du massif d'hortensias. Le lait tremble à la surface, blanc sous la lampe de la terrasse. Elle referme doucement, s'assoit derrière la vitre et attend le petit froissement de feuilles qu'elle connaît par cœur depuis trois automnes.
Chaque soir, Monique attend son visiteur derrière la porte-fenêtre
Monique a 68 ans et elle habite depuis trente ans une maison basse au bout d'une impasse, à Bassens, juste au-dessus de Chambéry. Ancienne secrétaire de mairie, veuve depuis cinq ans, elle vit avec un vieux chat roux qui ne sort presque plus. Son jardin n'est pas grand, mais il est touffu, avec une haie de noisetiers, un tas de bois contre le mur et des feuilles qu'elle ne ramasse jamais complètement.
C'est là qu'elle a vu le hérisson pour la première fois, il y a trois ans, un soir de septembre. Une boule brune qui trottait le long de la haie, le nez au ras du sol, avec ce petit bruit de souffle qu'on n'imagine pas chez une bête si menue. Elle l'a regardé longtemps, sans bouger, de peur qu'il ne s'enroule. Depuis, elle l'appelle Pompon, même si elle sait bien que ce n'est peut-être pas toujours le même.
Le rituel s'est installé tout seul, comme les habitudes qui font du bien. Le journal télévisé, la vaisselle, puis la soucoupe sur la terrasse, et enfin le fauteuil près de la vitre avec un plaid sur les genoux. Certains soirs, rien ne bouge. D'autres, le froissement arrive vers vingt-deux heures, et Monique retient son souffle. Elle dit à sa fille, au téléphone, que c'est son feuilleton à elle, et qu'il est bien meilleur que ceux de la télé.
Un geste appris d'une grand-mère, répété pour de bonnes raisons
Le lait, Monique ne l'a pas inventé. Sa grand-mère, dans une ferme de la Combe de Savoie, en laissait toujours une écuelle près de la grange pour les hérissons, et personne n'y trouvait rien à redire. Dans les albums de son enfance aussi, le hérisson buvait du lait, assis comme un petit bonhomme. C'était une évidence, transmise sans qu'on y pense, comme on donne du pain aux canards au bord du lac.
Cette année, elle a même redoublé d'attention. L'été a été sec, les pelouses du quartier ont jauni dès juillet, et elle s'est dit que les bêtes devaient avoir soif. Elle a acheté du lait demi-écrémé en bouteille, réservé au hérisson, et elle le tiédissait un peu au micro-ondes les soirs plus frais. Le matin, la soucoupe était souvent vide, léchée jusqu'au bord, et cette preuve-là la remplissait d'une fierté tranquille.
Il faut dire que Monique lit les journaux et qu'elle sait que les hérissons vont mal. Les routes, les tondeuses, les jardins trop propres, les pesticides. Elle avait l'impression, avec sa petite soucoupe, de faire sa part, modestement. Je ne peux pas sauver la planète, mais lui, je peux l'aider à passer l'hiver, répétait-elle à sa voisine par-dessus la clôture. Et la voisine, à chaque fois, souriait sans répondre, ce que Monique prenait pour un encouragement.
« Je ne peux pas sauver la planète, mais lui, je peux l'aider à passer l'hiver, je me disais ça tous les soirs. »
Des traces vertes sur les dalles de la terrasse
Le premier détail est apparu début octobre, un matin où Monique balayait la terrasse. Près de la soucoupe, sur les dalles grises, il y avait des traces sombres, presque vertes, étalées, collantes. Elle a pensé à une fouine, peut-être au chat du voisin d'en bas qui rôde parfois. Elle a passé un coup de jet d'eau, haussé les épaules, et elle n'y a plus pensé de la journée.
Les traces sont revenues le lendemain, puis le surlendemain. Et puis il y a eu ce soir où Pompon est arrivé plus lentement que d'habitude. Il s'est arrêté au milieu de la pelouse, longtemps, comme s'il hésitait. Il a bu, beaucoup, puis il est reparti en titubant un peu vers le tas de bois. Monique s'est dit qu'il vieillissait, ou qu'il faisait froid, et qu'il se préparait déjà à hiberner.
Soyons honnêtes, on connaît tous ça : quand quelque chose nous rassure, on cherche des explications qui permettent de continuer. Monique a même augmenté la dose, persuadée qu'il fallait le remplumer avant les premières gelées. Elle a rempli la soucoupe à ras bord et ajouté un morceau de pain trempé. Le hérisson lui semblait plus maigre, les flancs moins ronds, mais elle mettait ça sur le compte de la saison et de la nuit qui tombait plus tôt.
Le hérisson qui traîne en plein jour sur la pelouse
Un samedi, vers quinze heures, Monique a aperçu Pompon au milieu de la pelouse, en plein soleil. Elle savait vaguement qu'un hérisson ne sort pas le jour, et ça l'a inquiétée tout de suite. Il ne bougeait presque pas, couché sur le flanc, les yeux mi-clos. Elle a enfilé ses bottes, s'est approchée doucement, et il ne s'est même pas mis en boule. Ses piquants lui ont paru ternes, son museau sec.
Elle a d'abord appelé sa fille, à Lyon, qui lui a conseillé de chercher sur internet. Les sites se contredisaient, entre ceux qui parlaient de laisser faire la nature et ceux qui recommandaient du pain et du lait, justement. Elle a essayé d'appeler un vétérinaire de Chambéry, mais le cabinet était fermé jusqu'au lundi. Le répondeur renvoyait vers une clinique de garde, et on lui a expliqué au bout du fil qu'ils ne prenaient pas la faune sauvage.
Alors Monique a fait ce qu'elle aurait dû faire depuis longtemps : elle a frappé chez Claire, sa voisine. Claire a une quarantaine d'années, elle travaille comme soigneuse bénévole dans un centre de soins pour la faune sauvage, de l'autre côté de la vallée. Elle l'avait déjà vue partir le matin avec des caisses de transport. Je suis désolée de te déranger un samedi, mais je crois que mon hérisson est en train de mourir, a dit Monique sur le pas de la porte.
« Il ne s'est même pas mis en boule quand je me suis approchée, et là j'ai compris que quelque chose n'allait pas. »
Ce n'était ni le froid ni la vieillesse, c'était la soucoupe
Claire est venue tout de suite, avec des gants épais et un carton garni d'une serviette. Elle a soulevé le hérisson, l'a retourné avec précaution, a pincé doucement la peau sur son dos. La peau est restée plissée un moment avant de reprendre sa place. Il est très déshydraté, a-t-elle dit à voix basse. Puis elle a vu la soucoupe, le reste de lait au fond, le morceau de pain gonflé, et son visage a changé.
Il faut arrêter le lait, Monique, tout de suite, ce soir même. Claire lui a expliqué, sans la brusquer, ce qu'elle voit chaque automne au centre. Le hérisson ne digère pas le lactose, il n'a pas ce qu'il faut dans l'intestin pour ça. Le lait lui donne des diarrhées, les fameuses traces vertes sur la terrasse. Il boit, il perd encore plus d'eau, il revient boire, et il s'épuise dans un cercle qui le vide au pire moment de l'année.
Monique s'est assise sur la marche de la terrasse, les mains sur les genoux. Elle pensait à sa grand-mère, aux albums, à toutes ces soirées passées derrière la vitre à se sentir utile. Je l'ai nourri pour qu'il passe l'hiver et c'est moi qui le rendais malade, a-t-elle murmuré. Claire lui a posé la main sur l'épaule. Au centre, a-t-elle raconté, une bonne partie des hérissons qui arrivent en octobre ont été nourris au lait par des gens qui voulaient bien faire.
Une gamelle d'eau, quelques croquettes, et un hiver à surveiller
Claire a emporté Pompon au centre le soir même. Il y est resté trois semaines, réhydraté, pesé chaque matin, nourri avec soin. Il pesait à peine cinq cents grammes en arrivant, a-t-elle expliqué, et c'est trop peu pour tenir tout un hiver en hibernation. Monique appelait tous les deux jours pour prendre des nouvelles. Quand Claire l'a relâché au fond du jardin, près du tas de bois, il avait repris des forces et du poids.
Sur la terrasse, la soucoupe ébréchée a été remplacée par une gamelle d'eau fraîche, basse et lourde, que Monique change chaque jour. À côté, une petite poignée de croquettes pour chat, à la viande, comme Claire le lui a conseillé. Elle les pose sous une cagette retournée, avec une ouverture étroite, pour que le chat roux ne vienne pas tout manger. Le matin, la gamelle est entamée, la terrasse est propre, et Monique y voit le signe que ça va mieux.
Elle a aussi arrêté de ramasser les feuilles au pied de la haie et laissé le tas de bois tranquille. Elle raconte l'histoire à qui veut l'entendre, au marché, chez le boulanger, à sa fille qui l'a racontée à son tour. Le plus dur, dit-elle, ce n'est pas d'avoir eu tort, c'est d'avoir eu tort pendant trois ans avec autant de tendresse. Ce soir encore, elle s'assoit derrière la vitre, le plaid sur les genoux, et elle attend le froissement.
« Au centre, on en voit arriver chaque automne, maigres et déshydratés, et souvent c'est le lait qu'on leur a donné. »
- Ne jamais donner de lait ni de pain à un hérisson, même tiédi ou en petite quantité.
- Poser une gamelle d'eau fraîche, basse et stable, changée chaque jour, surtout en période sèche.
- Proposer une petite poignée de croquettes pour chat à la viande, sous un abri qui écarte les chats.
- Laisser un coin du jardin en friche, avec feuilles mortes et tas de bois pour l'hibernation.
- Un hérisson visible en plein jour, immobile ou amaigri, doit être signalé à un centre de soins pour la faune sauvage.
- Manipuler l'animal avec des gants épais et le placer dans un carton garni d'une serviette en attendant les conseils.
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