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Il était un peu plus de huit heures, ce samedi de mars, et la pluie tapait doucement sur la tôle de l'appentis. Dans le garage, Thierry tenait une lampe frontale au-dessus d'un tuyau gris. Le plombier, à genoux près de la pompe neuve, serrait un dernier raccord. Puis il s'est redressé, s'est essuyé les mains, et a posé une question que personne n'attendait.
Une maison près d'Angers et une cuve qui déborde chaque hiver
Thierry a 58 ans et il vit depuis vingt-deux ans dans une longère en tuffeau, à Mûrs-Érigné, au sud d'Angers. Il a été technicien dans une usine de machines agricoles, il est aujourd'hui en préretraite, et il aime les choses qui fonctionnent sans qu'on y pense. Sylvie, sa femme, s'occupe du potager, des poules et des tomates qui envahissent la serre chaque été. Leur fils est parti à Nantes, la chambre du haut sert désormais de bureau et d'atelier de couture.
La cuve, c'est l'histoire de Sylvie au départ. Il y a six ans, après un été de restrictions où il était interdit d'arroser, elle avait réclamé une réserve. Thierry avait loué une mini-pelle, creusé au fond du terrain, et enterré une cuve en béton de cinq mille litres. Les gouttières de la maison et du hangar y descendent toutes. Une petite pompe manuelle permettait de remplir les arrosoirs, et pendant des années personne n'a demandé autre chose à cette eau.
Sauf qu'en hiver, la cuve déborde. Thierry regardait le trop-plein cracher dans le fossé et trouvait ça bête, soyons honnêtes. Toute cette eau qui repartait, pendant que la chasse d'eau des toilettes avalait chaque jour de l'eau potable, traitée, payée au mètre cube. Un soir, en épluchant la facture du syndicat des eaux, il a fait le calcul à voix haute devant Sylvie. Elle a haussé les épaules, mais elle a souri. Elle savait qu'il venait de trouver son chantier de l'année.
La bonne idée d'un dimanche : brancher la pluie sur les toilettes
Le projet tenait sur une feuille de cahier. Une pompe immergée dans la cuve, un tuyau enterré jusqu'au garage, un petit surpresseur, puis une canalisation qui remonterait vers les deux toilettes de la maison. Thierry avait regardé des vidéos, lu des forums, comparé les prix des pompes. Il se sentait capable de faire les tranchées et de passer les tuyaux lui-même. Pour le raccordement électrique et la mise en pression, il préférait quand même quelqu'un du métier.
Ses raisons étaient bonnes, et il les répétait à qui voulait l'entendre. Les toilettes représentent une bonne part de la consommation d'une maison, autour d'un tiers chez eux, d'après ses propres relevés. L'eau de pluie n'a pas besoin d'être potable pour une chasse d'eau. Et puis il y avait l'idée, simple et satisfaisante, de boucler la boucle dans sa propre maison. Au marché, il en avait parlé au voisin, Gérard, qui avait trouvé ça très malin et voulait voir le résultat.
Il a donc creusé pendant deux week-ends, sous un ciel bas, avec la terre collante de l'Anjou qui s'accrochait aux bottes. Il a posé un tuyau, refermé, tassé, semé un peu de gazon par-dessus. Dans le garage, il a fixé une planche au mur pour accueillir le surpresseur. Ensuite, il a appelé Karim, un plombier d'Érigné recommandé par sa belle-sœur. Karim est venu voir, a regardé la cuve, les gouttières, le garage, et a accepté pour un samedi matin.
« Vous avez déclaré ça en mairie, au fait, parce que ça repart à l'égout tout ça. »
Un raccord serré, et cette question posée l'air de rien
Ce samedi-là, tout se passait bien. Karim avait installé le surpresseur, branché le pressostat, purgé l'air du circuit. L'eau de pluie, un peu jaune, montait dans le tuyau transparent de contrôle. Thierry tenait la lampe et posait des questions sur la pression, le clapet, le filtre. Il se voyait déjà tirer la chasse d'eau avec la pluie de la semaine. C'est à ce moment que Karim a reposé sa clé à molette sur l'établi, sans se presser.
Vous avez déclaré ça en mairie, au fait, a-t-il demandé en s'essuyant les mains sur un chiffon. Thierry a d'abord cru à une plaisanterie. Déclarer quoi, une cuve dans son propre jardin, de l'eau tombée sur son propre toit. Il a répondu non, en riant un peu, et il a ajouté qu'il n'avait pas l'intention de remplir de la paperasse pour une chasse d'eau. Karim n'a pas insisté, il a juste hoché la tête, et il a repris son travail.
Mais avant de partir, il a ajouté deux choses. Il allait poser des étiquettes sur les tuyaux, partout où passait l'eau de pluie. Et il voulait vérifier qu'aucun robinet de cette eau ne se trouvait près de l'évier ou du lavabo. Thierry a trouvé ça excessif, presque administratif. Il a payé, il a remercié, il a refermé le portail. Puis il est rentré dans la cuisine où Sylvie triait des graines, et il a raconté l'histoire en haussant les épaules.
Des forums contradictoires, un voisin sûr de lui, une nuit agitée
Le soir, la question est pourtant revenue. Thierry a ouvert l'ordinateur dans le bureau du haut et il a tapé quelques mots dans un moteur de recherche. Il est tombé sur des forums où tout le monde semblait avoir un avis définitif. Certains disaient que c'était strictement interdit d'utiliser l'eau de pluie dans la maison. D'autres affirmaient qu'on faisait ce qu'on voulait chez soi. Un troisième parlait d'amendes, sans jamais citer le moindre texte. Il a refermé l'écran plus perdu qu'avant.
Le lendemain, il a croisé Gérard devant la boulangerie. Le voisin a été catégorique : lui-même arrosait son jardin à l'eau de pluie depuis quinze ans et personne ne lui avait jamais rien demandé. Thierry a acquiescé, rassuré pendant une heure. Puis il a réfléchi en remontant la rue. Gérard arrosait des salades, il ne branchait rien dans sa maison. Ce n'était pas la même chose, et il le sentait sans pouvoir encore dire pourquoi.
Sylvie, elle, a posé la question qui gênait. Si ce n'est rien, pourquoi le plombier a pris la peine de la poser, a-t-elle dit en remplissant la bouilloire. Thierry a passé une partie de la nuit à se demander s'il avait fait une bêtise. Il imaginait un contrôle, des tuyaux à démonter, une amende. Le lundi matin, à neuf heures pile, il a appelé le standard de la mairie, un peu tendu, prêt à se défendre.
« C'est de l'eau tombée sur mon toit, je ne vois pas bien ce que la mairie vient faire là-dedans. »
Ce que la mairie voulait vraiment savoir, et ce n'était pas la cuve
Au téléphone, la secrétaire de mairie a été plutôt aimable. Elle l'a orienté vers le service qui gère l'assainissement, et la personne qui a rappelé l'après-midi lui a tout expliqué calmement. Utiliser l'eau de pluie à l'intérieur pour alimenter les toilettes, c'est autorisé. Un arrêté de 2008 encadre cet usage, avec le lavage des sols et, sous conditions, le lave-linge. La cuve dans le jardin ne posait aucun problème. Thierry a respiré, puis il a demandé où était le piège.
Le piège, c'était la sortie, pas l'entrée. Sa maison est raccordée au tout-à-l'égout. Or la redevance d'assainissement se calcule d'après les mètres cubes d'eau potable relevés au compteur. L'eau de pluie qui part dans les toilettes finit pourtant dans les égouts et doit être traitée à la station d'épuration, sans jamais passer par ce compteur. C'est pour cela qu'il faut déclarer l'installation en mairie, pour que ces volumes soient pris en compte. Ça n'a rien d'une punition, lui a-t-on dit, c'est une question d'équité.
L'autre point, c'était la sécurité, et là Thierry a compris les étiquettes de Karim. Les deux réseaux, l'eau potable et l'eau de pluie, ne doivent jamais pouvoir se mélanger. Pas de raccordement direct, des canalisations clairement identifiées, une mention eau non potable près des points d'usage. Le risque, c'est qu'une erreur de branchement renvoie de l'eau de pluie vers le réseau public. Franchement, je n'y avais jamais pensé, a reconnu Thierry au téléphone, un peu penaud. La voix au bout du fil a ri doucement.
Un formulaire rempli, des étiquettes vertes et une facture qui baisse
Thierry a rempli la déclaration le soir même, à la table de la cuisine. Il fallait décrire l'installation, indiquer l'usage, préciser le raccordement au réseau d'assainissement. Dans sa commune, on lui a proposé un forfait basé sur le nombre d'occupants, d'autres collectivités demandent un compteur sur le circuit d'eau de pluie. Trois semaines plus tard, un courrier confirmait l'enregistrement. Le montant ajouté à la facture d'assainissement restait modeste, et l'économie sur l'eau potable demeurait réelle, autour d'un tiers de leur consommation.
Karim est repassé un mardi pour finir le travail. Il a collé des étiquettes sur chaque tronçon de tuyau visible, posé un disconnecteur pour l'appoint en eau potable quand la cuve est vide, et vérifié qu'aucun robinet de pluie ne traînait près du lavabo. Je préfère poser la question au début plutôt qu'à la fin, a-t-il dit en rangeant ses outils. Thierry lui a offert un café, cette fois sans hausser les épaules. Il avait compris que la question faisait partie du métier.
Aujourd'hui, quand Gérard vient voir l'installation, Thierry commence par montrer les étiquettes vertes avant la pompe. Sylvie, elle, rappelle que l'eau du potager vient toujours de la même cuve. On connaît tous ça, l'envie de bricoler sans prévenir personne, parce que c'est chez soi. Mais dès que l'eau ressort par les égouts publics, chez soi s'arrête au regard de la rue. La cuve déborde encore un peu en hiver. Thierry la regarde désormais avec moins de reproche, et un formulaire bien rangé dans le classeur.
« Franchement, le mélange des deux réseaux, je n'y avais jamais pensé, je voyais juste la chasse d'eau. »
- L'eau de pluie peut alimenter les WC, le lavage des sols et, sous conditions, le lave-linge.
- Raccordé au tout-à-l'égout, l'usage intérieur se déclare en mairie pour la redevance d'assainissement.
- Aucun lien direct entre eau de pluie et eau potable : l'appoint passe par un dispositif de disconnexion.
- Chaque canalisation d'eau de pluie doit être identifiée, avec une mention eau non potable aux points d'usage.
- Pas de robinet d'eau de pluie dans une pièce où l'on dispose aussi d'eau potable, sauf caves et garages.
- Demandez à votre plombier de vérifier l'installation avant la mise en service, pas après.
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