Il récite sa liste de tâches au plafond à une heure du matin : quarante onglets ouverts et trois dossiers qui refusent de s’éteindre

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Le radiateur cliquetait doucement dans la chambre de la Croix-Rousse, et le réveil affichait 1 h 04 en chiffres rouges. Thomas, allongé sur le dos, fixait une fissure au plafond qu'il connaissait par cœur. Il murmurait sans bruit : relancer le client de Villeurbanne, valider le devis, appeler le plombier. Dans la rue, une trottinette passa, puis plus rien que sa propre liste.

Un appartement sur les pentes et un cerveau toujours allumé

Thomas a 38 ans et travaille comme chef de projet dans une agence de communication près de la Part-Dieu. Il vit depuis six ans dans un appartement des pentes de la Croix-Rousse, avec Camille, infirmière de jour, et un chat roux qui dort sur le radiateur. Ses journées ressemblent à un tableau de bord : des réunions en visio, des appels clients, des fichiers partagés qui se mettent à jour pendant qu'il parle. Il aime ce rythme, il le dit volontiers, et ses collègues le trouvent fiable.

Le soir, il rentre à pied par la montée de la Grande-Côte, les écouteurs dans les oreilles. Il dîne avec Camille, regarde un épisode de série, puis ferme l'ordinateur portable resté ouvert sur la table basse. Sur l'écran, avant de rabattre le couvercle, il y a souvent quarante onglets alignés comme des tickets de caisse. Trois dossiers occupent l'essentiel de sa semaine : une campagne pour une mutuelle, un site pour une boulangerie industrielle, et un salon professionnel à Eurexpo.

Pendant longtemps, tout cela tenait dans sa tête sans déborder. Il se couchait vers 23 heures, lisait trois pages d'un roman policier et s'endormait sans y penser. Il se considérait même comme quelqu'un qui dort bien, presque un privilégié, quand ses amis se plaignaient de leurs nuits hachées. Camille le taquinait sur sa capacité à sombrer en quelques minutes, même après une journée chargée. Il répondait toujours la même chose, en riant : quand c'est fini, c'est fini, je débranche et je laisse le bureau au bureau.

La bonne idée de tout garder en tête pour aller plus vite

Au printemps, l'agence a perdu une salariée, et Thomas a récupéré une partie de ses dossiers. Il a refusé l'outil de gestion de tâches que son responsable lui proposait, trop lourd selon lui. Il préférait sa méthode : garder les onglets ouverts, mémoriser les échéances, avancer au fil de l'eau. Écrire une liste lui semblait une perte de temps, un truc d'étudiant qui révise. Il était persuadé que tout noter revenait à admettre qu'on ne maîtrisait plus rien, et il tenait à maîtriser.

Il a aussi pris une habitude qui lui paraissait raisonnable. Avant de se coucher, il passait mentalement en revue la journée du lendemain, pour ne rien oublier. Il appelait ça son petit inventaire, comme un commerçant qui compte la caisse avant de fermer le rideau. Il pensait que ce rituel l'aidait à partir serein, puisque tout était rangé quelque part. Camille, qui note tout dans un agenda papier couvert de post-it, haussait les épaules sans insister, chacun ses manies.

Il se souvient précisément du raisonnement qu'il tenait à l'époque, et il en sourit aujourd'hui. Je me disais que mon cerveau était plus rapide qu'un carnet, que je n'avais pas besoin d'intermédiaire. Pendant quelques semaines, cela a semblé fonctionner : il ne ratait aucune réunion, il répondait aux mails dans l'heure. Son responsable l'a félicité lors d'un point d'équipe, devant tout le monde. Il en a tiré la conclusion évidente qu'il avait trouvé le bon système, et qu'il pouvait encore en ajouter un peu.

« Je me disais que mon cerveau allait plus vite qu'un carnet, et en fait il ne savait juste pas s'arrêter. »

Une fissure au plafond qu'il finit par connaître par cœur

Le premier signe est passé presque inaperçu. Un mardi, il s'est réveillé à 3 heures avec le nom d'un fournisseur en tête, sans raison apparente. Il s'est rendormi au bout d'une demi-heure et n'y a plus pensé. Puis il a remarqué qu'il lisait ses trois pages de roman sans retenir une seule ligne. Les phrases glissaient, et derrière elles revenaient le devis de la boulangerie, la maquette de la mutuelle, le stand d'Eurexpo. Il mettait ça sur le compte d'une semaine un peu dense.

Les semaines suivantes, l'endormissement s'est allongé, d'abord de vingt minutes, puis d'une heure entière. Il éteignait la lampe à 23 h 30 et regardait encore le réveil à minuit et demi. C'est à ce moment qu'il a commencé à réciter sa liste au plafond, presque à voix haute. Relancer, valider, appeler, envoyer, vérifier. Chaque fois qu'il arrivait au bout, une tâche oubliée surgissait et il recommençait depuis le début, comme un disque rayé qu'on ne parvient pas à arrêter.

Camille s'en est aperçue une nuit où elle rentrait tard d'une garde à l'hôpital. Elle l'a trouvé les yeux ouverts, les bras croisés sur la couette, en train de compter sur ses doigts. Tu fais quoi, là, lui a-t-elle demandé en retirant ses chaussures. Il a répondu qu'il réfléchissait un peu, que ce n'était rien, qu'il allait dormir. Il ne voulait pas admettre que cela durait depuis trois semaines. Elle n'a rien dit, mais elle a noté l'heure sur son téléphone avant de s'endormir.

Les tisanes, l'écran éteint et les nuits qui ne raccourcissent pas

Thomas a d'abord soupçonné le café. Il en buvait quatre par jour, dont un à 17 heures devant la machine de l'agence. Il a arrêté celui de l'après-midi, puis celui du déjeuner, sans aucun changement. Il a ensuite accusé son téléphone, qu'il consultait au lit. Il l'a laissé dans l'entrée, branché sur le chargeur, et s'est acheté un vieux réveil à aiguilles. Les nuits restaient identiques : la lampe éteinte, le plafond, la liste qui tournait en boucle jusqu'à une heure du matin.

Il a essayé les tisanes de verveine que lui offrait sa mère, une application de méditation guidée, et même une sortie en vélo le long des quais du Rhône avant de dîner. Il rentrait fatigué dans les jambes, mais pas dans la tête. Un collègue lui a conseillé de travailler encore une heure le soir pour vider la pile. Il l'a fait deux soirs de suite, et ce fut pire : les onglets se multipliaient, et les tâches avec eux, plus nombreuses qu'avant.

Au bout d'un mois, il a fini par en parler à son médecin traitant, qui consulte près de la place de la Croix-Rousse. Il s'attendait à repartir avec une ordonnance ou à entendre le mot burn-out. La consultation a été plus simple qu'il ne l'imaginait. Le médecin lui a posé des questions précises sur ses soirées, sur ce qu'il faisait dans la dernière heure avant de dormir. Thomas a raconté son petit inventaire mental, un peu fier, et il a vu le médecin froncer les sourcils.

« Chaque fois que j'arrivais au bout de la liste, une tâche oubliée remontait et je repartais du début. »

Ce n'était pas trop de travail, c'était du travail resté ouvert

Ce que Thomas a compris ce jour-là ne tenait pas à la quantité de dossiers. Les psychologues décrivent depuis longtemps un phénomène simple : une tâche commencée et pas terminée reste active en mémoire, comme une fenêtre qu'on n'a pas fermée. On l'associe souvent au nom de Bluma Zeigarnik, une chercheuse qui avait observé dans les années 1920 qu'on se souvient mieux des tâches interrompues. Le cerveau continue de les tenir prêtes, au cas où. Le soir, quand tout se tait, elles remontent à la surface.

Son médecin lui a parlé d'une étude menée à l'université Baylor, au Texas, publiée en 2018. Des chercheurs y ont accueilli 57 volontaires dans un laboratoire du sommeil. Avant de dormir, la moitié devait écrire pendant cinq minutes la liste des choses à faire les jours suivants. L'autre moitié écrivait plutôt ce qu'elle avait déjà accompli. Ceux qui avaient noté leur liste du lendemain se sont endormis plus vite, de neuf minutes environ en moyenne. Et plus leur liste était détaillée, plus l'endormissement était rapide.

Thomas est resté un moment silencieux sur sa chaise. Toutes ces nuits, il avait fait exactement l'inverse, en récitant sa liste au lieu de la poser quelque part. Son petit inventaire n'était pas un rangement, c'était une manière de garder toutes les fenêtres ouvertes. En sortant, il a acheté un carnet à spirale dans la papeterie du boulevard. Il l'a payé trois euros, et il a eu l'impression bizarre de faire une chose à la fois ridicule et sérieuse, comme quelqu'un qui achète enfin un parapluie.

Cinq minutes, un carnet à spirale et un plafond enfin oublié

Le premier soir, il s'est assis au bord du lit avec le carnet sur les genoux, un peu gêné. Il a écrit pendant cinq minutes, chronométrées sur le vieux réveil. Il a noté chaque tâche avec un verbe, un nom et une heure : appeler le plombier à 9 heures, envoyer le devis avant midi. Il a refermé le carnet et l'a posé sur la table de nuit. Il ne sait pas exactement quand il s'est endormi, mais il n'a pas regardé le plafond.

Soyons honnêtes, toutes les nuits ne sont pas devenues parfaites. Il lui arrive encore de se réveiller avec une idée, et il la note sans allumer la grande lumière, puis se recouche. Les résultats de l'étude parlent d'une moyenne, pas d'un remède miracle, et son médecin l'avait prévenu. Mais l'endormissement d'une heure a disparu. Camille a cessé de noter l'heure sur son téléphone. Elle lui a seulement fait remarquer, un matin, que son carnet ressemblait désormais beaucoup à son agenda couvert de post-it.

Thomas a aussi fermé une bonne partie de ses quarante onglets, en reportant dans le carnet ce qu'ils lui rappelaient. Il dit que cela ne lui coûte rien, sinon cinq minutes et trois euros de papeterie. Ce qui a changé, c'est l'endroit où il range ce qui n'est pas fini. Pour ceux qui reconnaissent la fissure au plafond et la liste récitée en boucle, il a tiré quelques gestes simples de son expérience. Il les répète à ses collègues, sans prétendre qu'ils conviendront à tout le monde.

« J'ai arrêté le café, le téléphone, j'ai pris des tisanes, et le plafond était toujours là à une heure du matin. »

  • Écrire cinq minutes, avant d'éteindre, la liste des tâches du lendemain plutôt que la réciter.
  • Être précis : un verbe, un objet, une heure, plus la liste est détaillée, mieux c'est.
  • Garder un carnet papier sur la table de nuit, loin du téléphone et de ses notifications.
  • Noter une idée surgie la nuit sans allumer la grande lumière, puis se recoucher.
  • Fermer le soir les onglets ouverts après avoir reporté ce qu'ils rappelaient.
  • Consulter un médecin si les difficultés d'endormissement durent plusieurs semaines.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 388