Elle verse tous ses restes de repas dans son composteur depuis avril : en octobre, des galeries s’ouvrent sous le bac du jardin

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Sept heures, un matin d'octobre, à Bois-Guillaume, sur les hauteurs de Rouen. La brume colle encore aux feuilles du noisetier quand Claire traverse la pelouse, le seau inox à la main. Le couvercle du composteur grince comme d'habitude. Puis elle s'arrête : au pied du bac, la terre est retournée, et un trou rond, large comme un poing, s'enfonce sous le plastique vert.

Un jardin tranquille, un seau inox et une bonne résolution

Claire a cinquante-huit ans, elle est aide-soignante à l'hôpital Charles-Nicolle et vit avec Thierry dans une maison en briques des années soixante. Le jardin n'est pas immense, mais il compte pour eux : quatre carrés de potager, un vieux pommier, une haie de charmilles où nichent les mésanges. Chaque dimanche, Thierry taille, Claire sème, et les voisins passent parfois échanger des plants de tomates par-dessus la clôture.

Au printemps, la métropole a distribué des composteurs à prix réduit, et Claire s'est inscrite dès le premier jour. Elle en parlait depuis des années, sans jamais franchir le pas. Le bac est arrivé en kit, un samedi d'avril, avec une petite brochure qu'elle a feuilletée rapidement en buvant son café. Thierry l'a monté au fond du jardin, derrière le cabanon, sur un coin de terre nue un peu à l'ombre.

Le premier mois, elle a vécu ça comme une petite victoire quotidienne. La poubelle de la cuisine se remplissait moins vite, les sacs gris descendaient au trottoir une fois par semaine seulement. Elle aimait ce geste du matin, le seau inox vidé, le couvercle refermé, l'impression de rendre quelque chose à la terre. Elle imaginait déjà le terreau sombre qu'elle étalerait au pied des courgettes l'année suivante.

Tout ce qui sort de la cuisine finit dans le bac

Très vite, Claire a pris une habitude qui lui semblait logique. Puisque le compost transforme les déchets en terre, pourquoi trier ? Les épluchures partaient dans le seau, bien sûr, mais aussi les restes de lasagnes, la carcasse du poulet du dimanche, les arêtes du maquereau grillé, le fond de riz au curry. Elle se disait que tout ce qui avait poussé ou vécu finirait bien par se décomposer, d'une manière ou d'une autre.

Ça me paraissait idiot de jeter du poulet à la poubelle quand j'avais un composteur à vingt mètres, raconte-t-elle. Thierry, lui, ne se posait pas de questions. Il descendait parfois le seau quand elle travaillait de nuit, sans regarder ce qu'il contenait. Le bac se remplissait vite, plus vite que prévu, et l'odeur restait discrète tant qu'on gardait le couvercle fermé. Ils en étaient plutôt fiers, à vrai dire.

L'été a été chaud, et la matière à l'intérieur a pris une couleur brune, presque noire, un peu luisante. Claire ne mettait pas grand-chose d'autre : les tontes de gazon allaient dans les sacs verts de la déchetterie, les feuilles mortes n'étaient pas encore tombées. Soyons honnêtes, elle ne remuait presque jamais. Elle soulevait le couvercle, versait, refermait. Le reste, pensait-elle, c'était l'affaire des vers et du temps.

« Ça me paraissait idiot de jeter du poulet à la poubelle quand j'avais un composteur à vingt mètres de la cuisine. »

Des mouches en août, puis une odeur qui ne part pas

Le premier signe est venu fin août, sans qu'elle y prête vraiment attention. En ouvrant le bac, un nuage de petites mouches s'est envolé, et une odeur aigre, un peu écœurante, lui a sauté au visage. Elle a mis ça sur le compte de la chaleur. Thierry a haussé les épaules en disant que c'était normal, que la décomposition, forcément, ça ne sentait pas la rose. Elle a refermé et n'y a plus pensé.

Début septembre, la voisine, Martine, a mentionné en passant que son chat ramenait des souris plus souvent que d'habitude. Claire a souri, sans faire le lien. Quelques jours plus tard, elle a remarqué que la masse dans le bac semblait s'affaisser par endroits, comme si quelque chose creusait par en dessous. Elle a pensé aux vers de terre, à leur travail souterrain, et s'en est même réjouie un instant.

Puis il y a eu ces bruits. Un soir, en sortant fermer le cabanon vers vingt-deux heures, elle a entendu un grattement sec derrière le plastique, suivi d'un froissement rapide dans les feuilles. Elle a balayé le coin avec la lampe de son téléphone, sans rien voir. Un hérisson, peut-être, ou un merle tardif. On connaît tous ça, ces bruits de jardin qu'on préfère ne pas trop chercher à identifier.

Le trou au pied du bac, et les premières recherches

Ce matin d'octobre, devant le trou, Claire n'a plus pu se raconter d'histoires. Elle s'est accroupie et a vu, sur la terre humide, des petites traces de pattes et des crottes allongées, noires, de la taille d'un grain de riz. En soulevant le bac d'un côté, elle a découvert dessous un réseau de galeries qui partaient vers la haie. J'ai lâché le bac et je suis rentrée en courant, dit-elle.

Thierry a d'abord voulu régler ça lui-même. Il a acheté des tapettes au magasin de bricolage de la zone commerciale et les a posées près du cabanon, appâtées avec du fromage. Deux jours plus tard, rien, sinon une tapette retournée et vide. Il a rebouché les trous à la pelle, ils étaient rouverts le lendemain. Claire, elle, n'osait plus aller au fond du jardin après le coucher du soleil.

Elle a fini par appeler le service déchets de la métropole, le numéro inscrit sur la brochure qu'elle avait à peine lue. Au bout du fil, une animatrice compostage, Sandrine, l'a écoutée décrire ses habitudes sans l'interrompre. Puis elle lui a posé une seule question, très calmement : qu'est-ce que vous mettez exactement dedans ? Claire a commencé à énumérer, et au fil de la liste, elle a senti sa voix ralentir.

« J'ai soulevé le bac d'un côté, j'ai vu les galeries partir vers la haie, et je suis rentrée en courant. »

Ce n'était pas le composteur, c'était le menu

Sandrine est passée chez eux la semaine suivante, en bottes, avec une fourche et un carnet. Elle a ouvert le bac, enfoncé l'outil et retourné la matière : une pâte compacte, détrempée, où l'on devinait encore des os de poulet et des morceaux de pâtes. Ce que les rats viennent chercher, ce n'est pas le compost, a-t-elle expliqué, c'est le garde-manger. Viande, poisson, plats cuisinés, graisses : pour eux, c'est un buffet ouvert.

Le deuxième problème se trouvait sous le bac. Thierry l'avait posé directement sur la terre nue, sans rien en dessous. Sandrine a montré du doigt les galeries : le plastique protège le dessus et les côtés, mais par le sol, n'importe quel rongeur entre comme chez lui. Elle a conseillé un grillage à mailles fines, galvanisé, fixé sous le bac, qui laisse passer les vers et bloque les rats. Thierry s'est gratté la tête sans rien dire.

Le troisième point a surpris Claire plus que les autres. Son compost manquait de matières sèches. Sans feuilles mortes, carton brun ou broyat de branches, les déchets humides tassent, pourrissent, sentent et attirent tout ce qui rôde. Un bon compost, lui a dit Sandrine, c'est un mille-feuille : une couche d'épluchures, une couche de sec, et on aère de temps en temps. Moi qui croyais bien faire, j'avais construit une cantine pour rats, soupire Claire.

Un nouveau bac, un grillage et une autre façon de trier

Il a fallu tout recommencer. Le contenu du bac, trop chargé de restes animaux, est parti en sacs fermés à la poubelle d'ordures ménagères, sur le conseil de Sandrine. Thierry a nettoyé l'emplacement, posé une plaque de grillage fin enterrée de quelques centimètres, puis replacé le composteur par-dessus. Ils ont aussi fait venir une entreprise de dératisation, pour un peu plus de cent cinquante euros, parce que les galeries rejoignaient la haie des voisins.

Aujourd'hui, le seau inox de Claire ne reçoit plus que des épluchures, des marcs de café, des sachets de thé, des coquilles d'œufs écrasées et des fanes du potager. À côté du bac, un vieux tonneau sert de réserve de feuilles mortes ramassées sous le pommier. À chaque seau versé, elle jette une poignée de sec par-dessus. Toutes les deux semaines, Thierry passe la fourche pour aérer. L'odeur a changé : elle rappelle le sous-bois.

Les restes de viande et de poisson repartent désormais à la poubelle classique, et Claire a appris à cuisiner des portions plus justes. Martine, la voisine, a fini par installer elle aussi un grillage sous son propre bac, par précaution. Au printemps, Claire espère enfin récolter ce terreau sombre dont elle rêvait. Je regarde le compost comme un potager maintenant, dit-elle, ça se nourrit, ça se surveille, ça ne se gave pas.

« Moi qui croyais bien faire, j'avais construit une cantine pour les rats du quartier, sans m'en rendre compte. »

  • Ne mettre au compost que des déchets végétaux : épluchures, fanes, marc de café, thé, coquilles d'œufs écrasées.
  • Bannir viande, poisson, os, produits laitiers, graisses et plats cuisinés, qui attirent les rongeurs.
  • Alterner chaque apport humide avec une couche de matières sèches : feuilles mortes, carton brun, broyat.
  • Fixer un grillage galvanisé à mailles fines sous le bac avant de le poser sur la terre.
  • Aérer le compost à la fourche toutes les deux ou trois semaines pour éviter tassement et odeurs.
  • Surveiller les signes : trous au pied du bac, crottes, grattements nocturnes, et réagir dès le premier.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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