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Le café fumait encore sur le rebord de la fenêtre quand Bernard a ouvert la porte du jardin, ce samedi de début octobre. L'air sentait la feuille mouillée et le bois brûlé des voisins. Dans sa main, un sachet de six boules de graisse, chacune serrée dans son petit filet vert. Au loin, les puys gardaient leur brume de huit heures.
Un jardin d'Auvergne où les mésanges ont leurs habitudes
Bernard a soixante-sept ans et il vit depuis trente ans dans une maison basse à Chamalières, sur les hauteurs de Clermont-Ferrand. Ancien conducteur de bus, il connaît chaque virage de la ville, mais c'est son jardin qu'il connaît le mieux. Il y a un vieux cerisier, une haie de noisetiers et un composteur qui fume doucement l'hiver. Sa femme, Josiane, dit en riant qu'il passe plus de temps à regarder dehors qu'à regarder la télévision.
Depuis sa retraite, il tient même un petit carnet à spirale posé sur le buffet de la cuisine. Il y note les visiteurs du matin, les mésanges charbonnières, les bleues, un rouge-gorge qui revient chaque année. Parfois un pic épeiche passe, et ce jour-là il souligne la ligne deux fois. Ce n'est pas de la science, juste une manie tranquille qui lui donne une raison de se lever tôt et de regarder le ciel avant les nouvelles.
Les petits-enfants, Lou et Mathis, viennent le mercredi et réclament toujours le carnet avant le goûter. Ils collent leur nez à la vitre et comptent les oiseaux à voix basse, comme s'ils pouvaient les effrayer à travers le verre. Bernard aime ces moments plus qu'il ne l'avoue. Il a l'impression, en nourrissant ces petites bêtes, de rendre un peu au jardin ce que le jardin lui donne depuis trois décennies.
Des boules de graisse suspendues dès les premières feuilles
Cette année, il a décidé de commencer tôt, dès les premiers jours d'octobre. Les nuits fraîchissaient déjà, et il avait lu sur un forum que les oiseaux appréciaient un coup de pouce avant l'hiver. Au supermarché de la zone commerciale, il a trouvé un lot pas cher, rangé près des sacs de terreau. Six boules jaunes, parsemées de graines, emballées dans ces filets en plastique vert que tout le monde connaît.
Il les a accrochées comme son père le faisait, avec un bout de ficelle, aux branches basses du cerisier. C'était simple, propre, et ça ne demandait aucun outil. Josiane trouvait que ça faisait des décorations de Noël en avance. Moi, je me disais que plus tôt je commençais, plus elles prendraient l'habitude de venir, explique-t-il aujourd'hui en haussant les épaules. Sur le moment, l'idée lui semblait pleine de bon sens et même plutôt généreuse.
Et le succès a été immédiat, presque trop rapide pour être vrai. Dès le deuxième jour, les charbonnières se battaient pour une place sur les filets, tête en bas, accrochées par les pattes. Bernard remplissait son carnet à toute vitesse, ravi de voir défiler autant d'oiseaux. Les mercredis, Lou et Mathis applaudissaient derrière la vitre. Personne, dans la maison, ne voyait le moindre problème à ce petit spectacle qui animait chaque matin d'automne.
« Moi, je me disais que plus tôt je commençais, plus elles prendraient l'habitude de venir, c'était logique pour moi. »
Une plume coincée qu'il a d'abord prise pour rien
Vers la fin octobre, Bernard a remarqué un détail qu'il n'a pas jugé utile de noter dans son carnet. En décrochant une boule presque vide, il a trouvé une petite plume bleue prise dans les mailles du filet. Elle ne tombait pas, même en secouant. Il l'a retirée avec l'ongle, a pensé à une bagarre entre mésanges, et a jeté le filet vide dans la poubelle jaune sans y repenser davantage.
Quelques jours plus tard, il a vu une charbonnière s'agiter plus longtemps que les autres sous une boule. Elle battait des ailes, repartait, revenait, comme si elle avait du mal à se décrocher. Puis elle s'est envolée vers la haie. Soyons honnêtes, j'ai cru qu'elle jouait, raconte-t-il. On prête souvent aux animaux nos propres humeurs, et Bernard a simplement trouvé la scène amusante en buvant son café.
Josiane, elle, avait aussi trouvé étrange une autre chose : les oiseaux semblaient moins nombreux certains matins de douceur. Il faisait encore quinze degrés l'après-midi, les insectes volaient toujours au-dessus du composteur. Bernard avait mis ça sur le compte du vent ou du chat roux des voisins. Aucun de ces petits signes ne lui paraissait relié aux autres. Chacun, pris seul, avait une explication banale et parfaitement rassurante.
Le matin de novembre où une mésange n'est pas repartie
C'était un mardi de la mi-novembre, vers sept heures et demie, avec une première gelée blanche sur la pelouse. Bernard est sorti en chaussons pour remplacer une boule. Sous la branche la plus basse du cerisier, une mésange bleue pendait, la tête en bas, immobile. Une de ses pattes était serrée dans une maille du filet vert. Le petit corps oscillait au moindre souffle, et il a d'abord cru qu'elle était morte.
Il a appelé Josiane, qui est arrivée avec des ciseaux à ongles et une serviette de cuisine. L'oiseau a bougé quand elle l'a enveloppé, et ils ont retenu leur souffle tous les deux. La maille avait mordu la patte jusqu'à l'articulation. Couper le plastique sans blesser la bête a pris de longues minutes. J'avais les mains qui tremblaient, je n'avais jamais tenu un oiseau aussi petit, dit Josiane.
Libérée, la mésange n'a pas réussi à s'envoler tout de suite. Bernard l'a posée dans une boîte à chaussures percée, au chaud dans le garage, sans savoir quoi faire ensuite. Il a cherché sur son téléphone, a appelé un vétérinaire du quartier qui ne prenait pas la faune sauvage. On lui a finalement donné le numéro d'un centre de soins de la région, qui a accepté de récupérer l'oiseau dans l'après-midi.
« Elle pendait la tête en bas, toute petite, et j'ai vraiment cru qu'elle était morte sous mon cerisier. »
Ce n'était pas un accident, c'était le filet lui-même
Au centre de soins, la bénévole qui a accueilli la boîte n'a pas eu l'air surprise. Elle a regardé la patte, puis a demandé à Bernard s'il utilisait des filets en nylon. Il a hoché la tête, un peu gêné. On en voit tous les hivers, lui a-t-elle répondu calmement. Elle lui a expliqué que ces mailles fines se resserrent sur les pattes, et parfois sur la langue des oiseaux qui picorent.
Elle lui a parlé de la Ligue pour la protection des oiseaux, la LPO, qui déconseille clairement ces filets. Selon l'association, ils piègent les pattes et les langues, et un oiseau coincé peut mourir d'épuisement ou de froid. La plume bleue, la charbonnière qui se débattait, tout prenait soudain un autre sens. Bernard a repensé à chaque filet jeté sans regarder dans la poubelle jaune, et il s'est senti bête.
La bénévole a ajouté un second point, qu'il n'attendait pas du tout. La LPO recommande d'attendre les premiers froids, vers la mi-novembre, pour commencer à nourrir, et d'arrêter fin mars. En octobre, la nature offre encore insectes et graines, et les oiseaux n'ont pas besoin d'aide. Je croyais bien faire en commençant tôt, en fait je les attirais pour rien vers un piège, résume Bernard, la voix un peu basse.
Un cerisier nu, une mangeoire neuve et un carnet différent
La mésange bleue a été relâchée dix jours plus tard, la patte cicatrisée, et Bernard a reçu un message pour le prévenir. Il a tout décroché le soir même. Les filets restants ont été découpés aux ciseaux avant d'être jetés, pour qu'aucun ne traîne dans la nature. Josiane a récupéré les boules dégagées et les a posées sur une soucoupe. Le jardin, pendant quelques jours, a paru étrangement silencieux.
Le samedi suivant, Bernard a fabriqué avec Mathis une petite mangeoire en bois, avec un toit et un rebord. Ils y mettent désormais des graines de tournesol et des pains de graisse sans emballage, dans une cage métallique à larges barreaux. Il la nettoie chaque semaine à l'eau chaude. Ça m'a coûté une planche et un après-midi, et j'aurais dû commencer par là, dit-il en montrant l'ouvrage, assez fier.
Dans le carnet à spirale, une nouvelle page s'est ajoutée, avec deux dates entourées : mi-novembre et fin mars. Lou a dessiné une mésange bleue à côté, avec une patte bandée. On connaît tous ça, ces gestes qu'on répète parce qu'ils viennent de nos parents. Bernard ne s'en veut plus vraiment, mais il en parle à chaque voisin qui accroche ses boules vertes. Voici ce qu'il a retenu pour son jardin.
« Je croyais bien faire en commençant tôt, en fait je les attirais pour rien vers un piège. »
- Retirer les boules de graisse de leur filet en nylon et découper ce filet avant de le jeter.
- Utiliser une mangeoire à plateau ou une cage métallique à larges barreaux pour la graisse.
- Attendre les premiers froids, vers la mi-novembre, avant de commencer le nourrissage, comme le recommande la LPO.
- Arrêter de nourrir fin mars, quand les insectes et les graines reviennent.
- Nettoyer la mangeoire chaque semaine à l'eau chaude pour éviter les maladies.
- En cas d'oiseau blessé, contacter un centre de soins pour la faune sauvage.
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