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Il est vingt et une heures, ce soir de juillet, et la lumière tombe en biais sur la table en teck. Bernard pose deux verres, entend le grillon dans la haie, s'assoit enfin. Trois secondes plus tard, il se gifle la cheville. Puis le mollet, puis le bras. Martine, sa femme, ramasse déjà les verres en soupirant et rentre fermer la baie vitrée.
Une maison de bourg, un potager et trente ans d'habitudes
Bernard a soixante-quatre ans et il a passé sa vie à réparer des chaudières dans tout le Périgord. Depuis sa retraite, il habite avec Martine une maison en pierre au bord d'un bourg tranquille, près de Bergerac. Derrière la maison s'étend un jardin d'environ quatre cents mètres carrés, avec un vieux cerisier et une terrasse dallée. Le soir, c'est leur rituel depuis des années : une soupe froide, un verre de rosé, et la conversation qui traîne jusqu'à la nuit tombée.
Le potager, c'est la fierté de Bernard. Il y cultive des courgettes, des haricots verts, quelques poivrons et surtout des tomates anciennes. Il en a cette année vingt-deux pieds, alignés le long du mur exposé au sud. Des cœurs de bœuf, des noires de Crimée, des petites jaunes qu'adorent leurs petits-enfants. Il les arrose à la main, chaque soir, avec un vieil arrosoir en zinc hérité de son père, et il connaît chaque plant par son nom.
Martine, elle, s'occupe des fleurs et du compost. Elle a été institutrice et garde une manie de l'ordre qui amuse son mari. Le couple n'a jamais eu de souci particulier avec les insectes. Quelques guêpes autour des prunes en août, une araignée dans la remise, rien de plus. Les soirées sur la terrasse étaient paisibles, et personne n'aurait imaginé qu'un simple réservoir d'eau allait bientôt les en chasser.
Une bonne idée née d'un été trop sec
L'été précédent avait été rude. Des arrêtés préfectoraux avaient restreint l'arrosage pendant plusieurs semaines, et Bernard avait vu ses tomates jaunir sans pouvoir rien faire. Sa facture d'eau avait aussi grimpé, ce qui l'avait vexé plus qu'il ne voulait l'admettre. Pendant l'hiver, il a donc réfléchi à une solution simple. Récupérer l'eau de pluie, comme le faisaient ses grands-parents, lui semblait à la fois économique, logique et franchement plus respectueux de la ressource.
En mars, il a trouvé sur un site de petites annonces une cuve en plastique bleu de trois cents litres, pour quarante euros. Il l'a installée lui-même au pied de la descente de gouttière, à quelques mètres de la terrasse. Il a scié le tuyau en zinc à la bonne hauteur et laissé l'eau tomber directement dans la cuve, sans couvercle. Le couvercle d'origine était fendu, et il s'est dit que cela ne servait à rien.
Martine se souvient de sa fierté ce jour-là. Il m'a fait venir pour me montrer la pluie qui coulait dedans, comme un gamin, raconte-t-elle en riant. Au printemps, les averses ont été généreuses et la cuve s'est remplie à ras bord en quelques semaines. Bernard plongeait son arrosoir dedans chaque soir. L'eau était tiède, sans calcaire, et ses tomates n'avaient jamais été aussi belles. Tout, soyons honnêtes, semblait lui donner raison.
« Je me disais que c'était la vie normale d'une eau de pluie, des petites saletés qui bougent, rien de plus. »
Fin juin, quelques piqûres qu'on met sur le compte de la chaleur
Les premières piqûres sont arrivées fin juin, un samedi où leur fille était venue déjeuner. Rien d'alarmant : deux ou trois boutons sur les chevilles, que tout le monde a attribués à l'orage de la veille. Bernard a remarqué en passant que ces moustiques étaient petits, noirs, avec des rayures blanches sur les pattes. Il a haussé les épaules. Des moustiques, il y en a toujours eu l'été, et il n'allait pas s'en inquiéter pour si peu.
Un détail, pourtant, ne collait pas. Ces insectes piquaient en plein jour, en fin d'après-midi, et pas seulement à la tombée de la nuit. Ils ne faisaient presque aucun bruit et visaient obstinément les jambes, sous la table. Martine en a écrasé un sur son bras à dix-sept heures, en étendant le linge. Elle l'a regardé de près, intriguée par ses rayures nettes. Elle a pensé à ce qu'elle avait vu aux informations, puis elle est passée à autre chose.
Bernard, lui, continuait son arrosage du soir. Il remarquait parfois, à la surface de la cuve, de minuscules points sombres qui remuaient en zigzag. Il croyait à des débris de feuilles ou à de la poussière tombée du toit. Je me disais que c'était la vie normale d'une eau de pluie, explique-t-il aujourd'hui. Il plongeait l'arrosoir, remuait le tout sans y penser, et repartait vers ses tomates avec le sentiment du devoir accompli.
Juillet, la terrasse devient impossible et les solutions échouent
Mi-juillet, la situation a basculé. Impossible de rester assis plus de cinq minutes dehors sans se faire dévorer. Martine comptait parfois une quinzaine de piqûres sur ses jambes après un simple repas. Leur petit-fils, venu passer une semaine de vacances, s'est réveillé un matin avec le visage gonflé. Le couple a fini par dîner à l'intérieur, fenêtres fermées, par trente degrés. Pour des gens qui vivaient dehors tout l'été, c'était une petite défaite quotidienne.
Bernard a commencé par accuser le voisin, qui possède une mare décorative avec des nénuphars. Il est allé le voir, un peu gêné. Le voisin lui a montré ses poissons rouges, qui mangent les larves, et lui a assuré n'avoir aucun problème chez lui. Ensuite, Bernard a soupçonné la haie de thuyas, trop dense, puis le compost de Martine. Il a acheté des spirales à brûler, des bougies à la citronnelle, une raquette électrique. Rien n'y faisait.
Martine a fini par appeler la mairie. On lui a conseillé de contacter l'agence régionale de santé, qui suit l'implantation du moustique tigre dans le département. La dame au téléphone a été patiente. Elle lui a posé une seule question, très simple, qui a laissé Martine silencieuse un moment. Avez-vous de l'eau qui stagne chez vous, même un peu, même dans une soucoupe. Martine a raccroché, regardé par la fenêtre, et aperçu la grande cuve bleue.
« J'avais fabriqué moi-même une usine à moustiques à trois mètres de ma table, et j'en étais fier. »
Au fond de la cuve bleue, des milliers de larves frétillantes
Le soir même, Bernard s'est penché sur la cuve avec une lampe torche. Ce qu'il prenait pour de la poussière grouillait littéralement sous la surface. Des centaines, peut-être des milliers de petites larves montaient respirer puis replongeaient d'un coup de queue. Il est resté là un long moment, la lampe à la main. J'avais fabriqué moi-même une usine à moustiques à trois mètres de ma table, dit-il, encore incrédule. Il a appelé Martine pour qu'elle vienne voir.
Le lendemain, un technicien chargé de la surveillance est passé, dans le cadre d'un signalement. Il a expliqué calmement le cycle de l'insecte. La femelle pond sur les parois humides, juste au-dessus de la surface. Quand l'eau monte, les œufs éclosent. Par temps chaud, il suffit d'environ une semaine pour passer de l'œuf au moustique adulte. Une cuve ouverte, remplie à chaque orage et jamais vidée, offre donc un renouvellement permanent, tout l'été, sans aucune interruption.
Ce qui a le plus frappé Bernard, c'est la distance. Le technicien lui a expliqué que ce moustique vole peu, quelques dizaines à une centaine de mètres autour de son lieu de naissance. Autrement dit, les insectes qui les piquaient venaient presque tous de chez eux. Ce n'était ni la mare du voisin, ni la haie, ni le compost. La bonne idée écologique de l'hiver, prise pour de bonnes raisons, était devenue le cœur du problème, à quelques pas de leur terrasse.
Un couvercle, une moustiquaire, et la terrasse retrouvée
Bernard n'a pas abandonné la récupération d'eau de pluie, et c'est sans doute le plus important. Il a vidé la cuve sur le compost, frotté les parois à la brosse pour décoller les œufs, puis il a fabriqué un couvercle. Sur l'arrivée de la gouttière, il a tendu une moustiquaire à maille fine, serrée par un collier. L'eau entre, les moustiques non. L'ensemble lui a coûté une douzaine d'euros et une heure de bricolage un dimanche matin.
Il a aussi fait le tour du jardin avec un œil neuf. Il a trouvé de l'eau dans les soucoupes des pots de géraniums, dans une brouette retournée à moitié, dans un vieil arrosoir, et même dans la gouttière bouchée par des feuilles. Martine a jeté deux seaux oubliés derrière la remise. On connaît tous ça, ces petits récipients qu'on ne voit plus. Au bout de deux semaines, les piqûres avaient nettement diminué autour de la maison.
Fin août, ils ont de nouveau dîné dehors, avec leur fille et le petit-fils. Les tomates étaient lourdes, la cuve couverte était pleine, et personne ne se giflait les chevilles. Bernard en parle désormais à tous ceux qui installent un récupérateur. Il ne dit pas de renoncer, au contraire. Il dit juste de fermer. Voici ce qu'il vérifie maintenant chaque semaine, de mai à octobre, en faisant le tour de son jardin avant l'arrosage.
« Avez-vous de l'eau qui stagne chez vous, même un peu, même dans une soucoupe, c'est tout ce qu'elle m'a demandé. »
- Couvrir chaque récupérateur d'eau avec un couvercle hermétique ou une moustiquaire à maille fine bien tendue.
- Protéger l'arrivée de la gouttière par une moustiquaire fixée avec un collier.
- Vider chaque semaine soucoupes, seaux, arrosoirs, jouets et bâches qui retiennent l'eau.
- Curer les gouttières et chéneaux pour éviter les flaques invisibles depuis le sol.
- Brosser les parois d'un récipient vidé pour décrocher les œufs collés au-dessus de l'eau.
- Signaler le moustique tigre sur le portail national de signalement si on l'observe dans une nouvelle commune.
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