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Il est dix-huit heures, un mardi de novembre, et la nuit est déjà tombée sur les toits de Montfaucon, au-dessus de Besançon. Martine tire d'un geste ample les grands rideaux de velours bordeaux, qui glissent sur leur tringle avec un frottement doux. Le tissu tombe jusqu'au parquet. Elle pose la main sur le radiateur, brûlant, puis s'enroule dans un plaid en frissonnant.
Une maison de famille sur les hauteurs, et des hivers qui piquent
Martine a cinquante-huit ans et elle habite cette maison depuis presque vingt ans, une bâtisse en pierre posée sur la colline. Elle travaille comme secrétaire médicale dans un cabinet du centre de Besançon, et elle rentre chaque soir par la même route en lacets. Son mari, Gérard, est conducteur de bus, et il finit souvent tard. Le salon donne plein ouest, avec deux grandes fenêtres qui ouvrent sur la vallée du Doubs. L'été, la vue est magnifique, et personne ne se plaint de rien.
L'hiver, en revanche, les choses se compliquent un peu, comme partout dans le Doubs. Le thermomètre descend facilement sous zéro dès la fin octobre, et le vent qui remonte de la vallée siffle sous les tuiles. Les fenêtres sont en double vitrage, changées il y a une dizaine d'années, mais elles restent froides au toucher. Sous chacune d'elles, un radiateur en fonte, relié à la chaudière au fioul, ronronne depuis toujours. Martine connaît chaque bruit de cette installation, chaque claquement des tuyaux au démarrage.
Le salon, c'est la pièce où l'on vit vraiment. Le canapé est calé contre le mur du fond, face à la télévision, et la table basse déborde de magazines et de tasses. Les petits-enfants viennent le mercredi après-midi et s'installent sur le tapis pour jouer aux cartes. Martine aime que la pièce soit douce, accueillante, avec une lumière chaude en fin de journée. Jusqu'ici, avec de simples voilages blancs, le salon tenait autour de dix-neuf degrés, ce qui lui suffisait largement pour lire tranquille.
Des rideaux de velours achetés pour faire des économies
Cet automne, pourtant, le prix du fioul a de nouveau grimpé, et la facture du dernier remplissage a fait tiquer Gérard. Ils ont parlé économies un dimanche midi, entre le fromage et le café, avec un carnet ouvert sur la table. Baisser la température d'un degré, fermer les volets plus tôt, calfeutrer la porte du garage. Et puis Martine a eu une idée qui lui semblait évidente, presque de bon sens : habiller les fenêtres de rideaux épais, pour garder la chaleur à l'intérieur.
Elle a lu ça quelque part, dans un magazine de décoration chez le coiffeur, et sa sœur Brigitte lui a confirmé que ça changeait tout. Les rideaux occultants, doublés, font barrière au froid qui rayonne des vitres, disait l'article. Martine est allée dans un magasin de la zone commerciale de Chalezeule, un samedi matin. Elle a choisi un velours bordeaux, lourd, doublé d'une toile thermique grise. Les panneaux mesuraient deux mètres soixante, pour tomber jusqu'au sol et faire un effet élégant, comme dans les vieilles maisons bourgeoises.
Gérard a posé les tringles un dimanche après-midi, en pestant contre la perceuse et les chevilles qui tournaient dans le vide. Le résultat a plu à tout le monde, même au petit Hugo, qui s'est aussitôt caché derrière pour jouer. Le tissu tombait en plis réguliers, recouvrant les fenêtres, les appuis et les radiateurs juste en dessous. Martine a reculé jusqu'au canapé pour admirer l'ensemble. Elle se souvient s'être dit que cette fois, l'hiver pouvait bien arriver. On connaît tous ça, la satisfaction d'un problème réglé avec ses mains.
« Je chauffe à fond et j'ai froid aux pieds, je ne comprends pas où ça part. »
Un plaid sur les genoux alors que le radiateur brûle
Les premiers soirs, Martine n'a rien remarqué de particulier. Il faisait encore doux dehors, et la maison gardait la chaleur accumulée dans la journée. Puis le froid s'est installé pour de bon à la mi-novembre, avec les premières gelées blanches sur le jardin. Un soir, devant un film, elle a ressenti un frisson qui ne la quittait pas. Elle a attrapé le plaid à carreaux posé sur l'accoudoir, puis enfilé une deuxième paire de chaussettes. Elle a mis ça sur le compte de la fatigue.
Le lendemain, même chose, et le surlendemain aussi. Le petit thermomètre posé sur la bibliothèque affichait dix-sept degrés, parfois un peu moins en fin de soirée. Martine a tourné le robinet thermostatique du radiateur jusqu'au cinq, le maximum. En passant la main derrière le rideau, elle a senti la fonte brûlante, presque impossible à toucher plus de quelques secondes. Le radiateur chauffait, il n'y avait aucun doute là-dessus. Mais la chaleur, elle, ne semblait jamais arriver jusqu'au canapé, à quatre mètres de là.
Je chauffe à fond et j'ai froid aux pieds, je ne comprends pas où ça part, a-t-elle lancé à Gérard un soir. Lui a haussé les épaules, en disant que c'était sans doute la saison, que les murs en pierre mettaient du temps. Martine a voulu le croire. Elle a même pensé que les rideaux allaient finir par faire effet, une fois la maison bien installée dans son rythme d'hiver. Elle n'a pas fait le lien entre ce froid nouveau et le velours qu'elle venait de poser.
La chaudière vérifiée, les joints changés, et toujours ce froid
Fin novembre, l'inquiétude a pris le dessus sur la patience. Martine a regardé la jauge de la cuve à fioul et constaté qu'elle baissait plus vite que l'année précédente. On chauffait plus, et on avait plus froid. Ça n'avait aucun sens. Gérard a appelé le chauffagiste qui entretient leur chaudière depuis des années, un artisan de Saône nommé Patrick. Il est passé un jeudi matin, a ouvert la chaudière, contrôlé la pression, purgé tous les radiateurs un par un avec sa petite clé.
Le diagnostic est tombé, rassurant et décevant à la fois : tout fonctionnait parfaitement. La chaudière était propre, l'eau circulait bien, les radiateurs étaient chauds du haut en bas. Patrick est reparti en conseillant de vérifier l'isolation des fenêtres. Le week-end suivant, Gérard a acheté des joints en mousse et un rouleau de calfeutrage au magasin de bricolage. Il a passé un après-midi entier à quatre pattes, à boucher chaque interstice des cadres. Le salon n'a pas gagné un seul degré.
Martine commençait à se dire que la maison vieillissait, que les murs prenaient l'humidité, qu'il faudrait peut-être envisager de gros travaux d'isolation. Elle a même pris rendez-vous avec un conseiller France Rénov' pour en parler, en se préparant à une facture qui lui faisait peur. On va finir par dormir avec nos bonnets, a-t-elle plaisanté devant sa sœur, sans vraiment rire. Brigitte, au téléphone, n'avait pas d'explication non plus. Ses propres rideaux, chez elle, marchaient très bien, disait-elle.
« On va finir par dormir avec nos bonnets, à ce rythme-là. »
Ce que le voisin a vu en soulevant un pan de velours
La réponse est venue d'un endroit inattendu, un samedi de décembre. Jean-Louis, le voisin d'en face, ancien technicien du bâtiment à la retraite, est passé rapporter un plat. Martine lui a offert un café et s'est excusée du froid dans le salon. Il a posé sa tasse, s'est approché de la fenêtre, et a soulevé un pan du rideau. Une bouffée d'air chaud lui est montée au visage. Derrière le velours, entre le tissu et la vitre, il régnait une chaleur presque étouffante.
Jean-Louis a souri, comme quelqu'un qui a déjà vu ça cent fois. Il a expliqué que le radiateur placé sous la fenêtre chauffe l'air, qui monte naturellement. Normalement, cet air chaud se répand dans la pièce. Mais avec un rideau qui tombe jusqu'au sol, il reste piégé dans une sorte de couloir étroit, collé à la vitre. Il monte, frappe le verre froid, se refroidit, redescend, et recommence. Martine chauffait sa fenêtre, et la chaleur repartait directement vers l'extérieur à travers le vitrage.
Vous avez fabriqué une cheminée qui chauffe le jardin, a résumé Jean-Louis en reposant le tissu. Martine est restée un moment sans rien dire, la main sur la fonte brûlante. Soyons honnêtes, elle s'est sentie un peu bête. Mais Jean-Louis l'a rassurée : l'erreur est très courante, et les magazines montrent souvent de beaux rideaux longs sans jamais parler des radiateurs. Le rideau isolant n'était pas une mauvaise idée en soi. Le problème, c'était sa longueur, et la place du radiateur juste en dessous.
Des rideaux raccourcis et une simple planche au-dessus du radiateur
Dès le lendemain, Martine a décroché les panneaux de velours et les a portés chez une couturière de Besançon. Elle les a fait raccourcir pour qu'ils s'arrêtent juste au-dessus du radiateur, au niveau de l'appui de fenêtre. Gérard, de son côté, a fixé au mur une tablette en bois d'une quinzaine de centimètres de profondeur, posée au-dessus de chaque radiateur. Jean-Louis lui avait expliqué que cette tablette renvoie l'air chaud vers la pièce, au lieu de le laisser filer le long de la vitre.
Le soir même, le thermomètre de la bibliothèque est remonté à vingt degrés, avec le robinet du radiateur revenu sur trois. Martine a posé le plaid sur le dossier du canapé et ne l'a plus touché de la soirée. Les rideaux, fermés la nuit, gardent désormais leur rôle de barrière contre le froid des vitres, sans étouffer le chauffage. Le matin, elle les ouvre en grand pour laisser entrer le soleil bas de l'hiver. Deux mois plus tard, la cuve à fioul descend nettement moins vite.
Le rendez-vous avec le conseiller France Rénov' a tout de même eu lieu, et Martine ne regrette pas d'y être allée, pour réfléchir à l'avenir de la maison. Mais les gros travaux attendront encore un peu. Je pensais qu'il fallait refaire les murs, et il suffisait de couper vingt centimètres de tissu, raconte-t-elle aujourd'hui à qui veut l'entendre. Elle a appelé sa sœur pour vérifier ses rideaux à elle. Chez Brigitte, les radiateurs sont sur un autre mur, ce qui expliquait tout.
« Vous avez fabriqué une cheminée qui chauffe le jardin, votre radiateur travaille pour les oiseaux. »
- Vérifier si un rideau recouvre le radiateur placé sous la fenêtre.
- Choisir des rideaux qui s'arrêtent au-dessus du radiateur, au niveau de l'appui.
- Installer une tablette au-dessus du radiateur pour renvoyer l'air chaud vers la pièce.
- Fermer les rideaux épais la nuit et les ouvrir le jour pour profiter du soleil.
- Ne placer aucun meuble ni linge directement devant ou sur un radiateur.
- Passer la main entre rideau et vitre : une chaleur forte signale une perte.
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