Il s’offre une sieste d’une heure et demie chaque après-midi près de La Rochelle : depuis septembre, il fixe le plafond jusqu’à deux heures du matin

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Il est quatorze heures dix, et le store de la véranda grince en descendant. Dehors, à Aytré, le vent de La Rochelle fait claquer une drisse contre un mât de voisin. Gérard, 63 ans, retire ses chaussures, tapote le coussin du canapé et pose la télécommande sur l'accoudoir. Il se dit qu'il a bien mérité ça, après quarante-deux ans de réveils à cinq heures.

Quarante-deux ans de réveils à l'aube, puis enfin le silence

Gérard a été chauffeur de car scolaire pendant presque toute sa vie, d'abord dans les Deux-Sèvres, puis autour de La Rochelle. Il se levait à cinq heures, avalait un café debout et partait chercher les enfants dans les villages encore noirs. Pendant quarante-deux ans, son corps a suivi cette cadence sans jamais vraiment protester. Le soir, il tombait comme une pierre devant le journal télévisé, souvent avant même la météo, au grand amusement de sa femme Martine.

En juin, il a rendu les clés du car et reçu un pot de départ dans le dépôt, avec des chouquettes et un discours un peu maladroit du chef. Martine, elle, travaille encore trois jours par semaine à la médiathèque. Leur maison d'Aytré est petite mais lumineuse, avec une véranda tournée vers le jardin et un figuier qui déborde chez le voisin. L'été a passé vite, entre les petits-enfants, le vélo jusqu'à Châtelaillon et les apéritifs sur la terrasse.

Gérard ne s'est jamais considéré comme un homme fragile. Il n'a jamais pris un somnifère, jamais compté les moutons, jamais eu besoin de tisane pour dormir. Le sommeil, pour lui, c'était une chose simple, comme respirer ou marcher. On se couche, on dort, on se lève. Il en parlait parfois avec une pointe de fierté devant ses collègues, qui se plaignaient de leurs nuits hachées. Il ne savait pas encore que cette mécanique-là allait se dérégler sans prévenir.

La sieste quotidienne, une récompense qu'il s'accorde sans culpabilité

C'est en juillet que l'habitude s'est installée, presque par hasard. Un après-midi de canicule, après un déjeuner de moules et un verre de blanc, Gérard s'est allongé sur le canapé de la véranda. Il s'est réveillé à seize heures moins le quart, la joue marquée par le coussin, étonné d'avoir dormi si profondément. Il s'est senti reposé, presque neuf, et il en a parlé à Martine le soir même avec un enthousiasme d'enfant.

Le lendemain, il a recommencé, puis le surlendemain. Très vite, la sieste est devenue un rendez-vous fixe, entre quatorze heures et quinze heures trente environ. Il baissait le store, mettait une émission de radio en sourdine et sombrait en quelques minutes. Il se disait que c'était la retraite, la vraie, celle dont il avait rêvé dans son car à six heures du matin. Après tout, personne ne l'attendait plus nulle part à heure fixe.

Martine trouvait l'idée plutôt sympathique, même si elle le taquinait un peu. Son frère, retraité depuis cinq ans, faisait la même chose et ne s'en portait pas plus mal. Soyons honnêtes, qui n'a jamais envié ces gens qui dorment au milieu de l'après-midi sans se poser de questions. Gérard considérait cette heure et demie comme un dû, une compensation pour toutes les nuits trop courtes. Il n'y voyait aucun risque, seulement du plaisir.

« Je dors mal la nuit, alors heureusement que je me rattrape l'après-midi, c'est ce que je me disais. »

Septembre arrive, et le marchand de sable ne passe plus

Les premiers signes sont arrivés à la rentrée, quand les journées ont raccourci. Un soir, Gérard s'est couché à vingt-trois heures comme d'habitude, mais il est resté les yeux ouverts. Il entendait le réfrigérateur ronronner, une voiture passer sur la route de Rochefort, la respiration régulière de Martine. Il a fini par s'endormir vers une heure et demie, sans trop s'inquiéter. Il a mis ça sur le compte d'un repas un peu lourd ou d'un café de trop.

La semaine suivante, ça s'est reproduit deux fois, puis presque toutes les nuits. Il fixait le plafond, suivait la lueur verte du radio-réveil, retournait l'oreiller pour trouver le côté frais. Deux heures du matin devenait son heure habituelle d'endormissement. Le matin, il se levait vers neuf heures, la bouche pâteuse, avec l'impression d'avoir été passé à la machine. Et à quatorze heures, évidemment, il retrouvait son canapé avec soulagement.

Il n'a pas fait le lien, pas une seconde. Dans son esprit, la sieste était justement ce qui le sauvait de ces mauvaises nuits. Il disait à Martine que sans elle, il ne tiendrait pas la journée. Je dors mal la nuit, alors heureusement que je me rattrape l'après-midi, répétait-il. On connaît tous ce raisonnement qui paraît d'une logique implacable. Il ressemble à du bon sens, et c'est précisément pour ça qu'il est si difficile à remettre en cause.

Tisanes, applications et rideaux occultants, rien ne fonctionne vraiment

Gérard a d'abord cherché le coupable du côté de l'assiette. Il a supprimé le café après midi, puis le verre de vin du dîner, puis le chocolat qu'il grignotait devant la télévision. Martine lui a acheté une tisane à la verveine et au tilleul, qu'il buvait sans conviction vers vingt-deux heures. Les nuits n'ont pas changé. Il restait éveillé, de plus en plus agacé, à ruminer des choses sans importance, comme le prix du gasoil ou la haie à tailler.

Son petit-fils lui a installé une application de méditation sur son téléphone, avec une voix douce qui parlait de vagues et de respiration. Gérard l'écoutait les écouteurs dans les oreilles, mais il se sentait ridicule. Il a ensuite posé des rideaux occultants dans la chambre, persuadé que la lumière du lampadaire de la rue le dérangeait. Le noir était total, et pourtant le sommeil ne venait toujours pas avant deux heures. Il commençait à redouter le moment de se coucher.

C'est Martine qui a insisté pour qu'il en parle à leur médecin traitant, à La Rochelle. Gérard a traîné des pieds pendant trois semaines, convaincu qu'on allait lui prescrire des cachets. Il imaginait déjà un diagnostic lourd, une histoire de stress lié à la retraite ou de déprime cachée. Je ne suis pas malheureux, pourtant, je ne comprends pas ce qui m'arrive, a-t-il confié à sa femme un soir. Finalement, il a pris rendez-vous un mardi matin.

« Je ne suis pas malheureux, pourtant, je ne comprends pas ce qui m'arrive avec ces nuits. »

Le médecin pose une seule question, et tout s'éclaire

Le docteur l'a écouté décrire ses nuits, les tisanes, les rideaux, l'application. Puis elle lui a demandé, presque en passant, comment se déroulaient ses après-midi. Gérard a parlé de la sieste avec un certain enthousiasme, en précisant qu'elle durait environ une heure et demie. Il s'attendait à des félicitations. La médecin a souri et lui a expliqué que son problème ne venait sans doute ni du stress ni de son alimentation, mais de ce canapé.

Elle lui a décrit ce qu'elle appelle la pression de sommeil. Dès le réveil, le corps accumule peu à peu un besoin de dormir, un peu comme un réservoir qui se remplit au fil des heures. Le soir, ce réservoir plein pousse vers le lit. Une sieste longue, en plein après-midi, vide une bonne partie de ce réservoir. Le soir venu, il n'y a plus assez de fatigue accumulée pour s'endormir, et la nuit recule mécaniquement.

Gérard est resté silencieux un moment, puis il a éclaté de rire, un peu gêné. Donc je me vole mon propre sommeil, c'est ça, a-t-il résumé. La médecin lui a dit que, dans son cas, c'était ce qu'elle pensait. Elle ne lui a pas interdit la sieste, au contraire. Elle lui a proposé de la garder, mais autrement : une vingtaine de minutes, pas plus, et avant quinze heures. Assez pour se reposer, pas assez pour entamer sa nuit.

Vingt minutes avant quinze heures, et les nuits reviennent

Les premiers jours ont été difficiles, il faut le reconnaître. Gérard a acheté un petit minuteur de cuisine en forme de tomate, qu'il posait sur la table basse. Quand il sonnait, au bout de vingt minutes, il avait l'impression d'être arraché à quelque chose. Il traînait un peu les pieds jusqu'à la cuisine, se passait de l'eau sur le visage et partait marcher le long du littoral. Le soir, il était fatigué, vraiment fatigué, comme du temps du car.

Au bout d'une dizaine de jours, il s'est endormi un soir avant minuit sans même s'en rendre compte. Martine l'a trouvé ronflant devant un documentaire, la télécommande sur le ventre, comme avant. Les semaines suivantes, ses nuits ont retrouvé une forme presque normale, avec un coucher vers vingt-trois heures et un réveil vers sept heures. Il a cessé de redouter sa chambre. Le minuteur en forme de tomate trône désormais sur la table basse comme un trophée.

Aujourd'hui, Gérard raconte son histoire à tous ses amis retraités, au club de pétanque comme au marché de La Rochelle. Il a compris qu'il n'était pas malade, simplement mal réglé. Ce qui lui paraissait une récompense lui coûtait en réalité ses nuits, et une bonne part de son humeur. Il a arrêté les tisanes, rangé l'application et gardé les rideaux, pour le confort. Je fais toujours ma sieste, mais c'est elle qui obéit à mes nuits, plus l'inverse, dit-il en souriant.

« Donc je me vole mon propre sommeil, c'est ça, docteur, c'est aussi bête que ça. »

  • Noter pendant une semaine l'heure et la durée de chaque sieste, et l'heure réelle d'endormissement le soir.
  • Limiter la sieste à une vingtaine de minutes, avec un minuteur ou une alarme à portée de main.
  • La placer avant 15 heures, pour laisser la fatigue s'accumuler jusqu'au soir.
  • Se lever et bouger dès la sonnerie : marcher dehors, s'exposer à la lumière du jour.
  • Si les nuits restent difficiles malgré ces réglages, en parler à son médecin traitant.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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