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Début novembre, vers dix-neuf heures, la nuit tombait déjà sur les toits de Saône, à quelques kilomètres de Besançon. Thierry, 58 ans, a craqué l'allumette, glissé deux bûches de cerisier dans le foyer et refermé la porte vitrée avec ce petit claquement familier. Les flammes ont hésité, puis sifflé. Une heure plus tard, la vitre était noire et le salon sentait le feu de camp mouillé.
Un poêle, une maison de village et quinze hivers sans histoire
Thierry et Sylvie habitent une maison en pierre achetée au début des années deux mille, au bout d'une rue qui descend vers les champs. Lui est technicien de maintenance dans une fromagerie, elle travaille à la médiathèque du canton. Le poêle à bois trône dans le salon depuis quinze ans, posé sur une plaque de fonte que Sylvie cire chaque automne. C'est lui qui chauffe le rez-de-chaussée, et une partie de l'étage quand on laisse les portes ouvertes.
Chaque année, la routine est la même. En septembre, Thierry commande quatre stères de chêne et de hêtre à un exploitant du coin, qui les livre déjà fendus. Il les range sous l'auvent, contre le mur nord du garage, en rangées serrées. Le premier feu tombe souvent à la Toussaint, quand le brouillard ne se lève plus avant midi. Ce soir-là, on mange devant la vitre, et le chat reprend sa place sur le tapis.
Thierry aime ce rituel, et il ne s'en cache pas. Il dit que le bois chauffe trois fois, quand on le coupe, quand on le fend et quand on le brûle. Il connaît le bruit d'une bonne flambée, ce crépitement sec qui monte puis se calme en braises orangées. Pendant quinze hivers, le poêle n'a posé aucun problème. Le ramoneur passait en octobre, laissait un certificat sur la table et repartait avec un café.
Le vieux cerisier tombe au printemps et semble offrir un hiver gratuit
Au fond du jardin poussait un cerisier planté par l'ancien propriétaire, un arbre énorme dont les branches frôlaient la ligne téléphonique. Les dernières années, il donnait de moins en moins de fruits, et une grosse branche s'était fendue pendant un orage. En avril, Thierry a décidé de l'abattre avec l'aide de son beau-frère, Pascal, et d'une tronçonneuse louée pour le week-end. Il a fallu deux jours, des cordes et beaucoup de patience pour le coucher proprement.
Le tronc et les grosses branches ont donné une belle pile, peut-être trois stères selon Pascal. Thierry a tout débité en bûches de trente-trois centimètres, la taille de son poêle, puis il a fendu les plus grosses à la merlin. Le cerisier, c'est un bois que les anciens apprécient, dense et parfumé. Il a empilé le tout le long de la haie, sous une bâche verte tendue sur des palettes. Cet automne-là, il a commandé seulement un stère de chêne.
Les raisons étaient bonnes, et Sylvie était d'accord. Le stère de chêne avait encore augmenté, on parlait de factures d'énergie partout, et brûler son propre arbre avait quelque chose de satisfaisant. Pourquoi payer quand le bois est là, devant la fenêtre de la cuisine. À tout le monde, Thierry racontait la même chose au repas du dimanche. Ça m'a pris deux week-ends, mais j'ai mon hiver gratuit, disait-il en montrant la pile bâchée.
« Ça m'a pris deux week-ends pour l'abattre, mais j'ai mon hiver gratuit, je le disais à tout le monde. »
La première flambée siffle, fume et laisse une vitre noire
Le premier soir de novembre, le feu a mis du temps à prendre. Thierry a dû rajouter du papier journal, puis des petits bois, puis ouvrir l'arrivée d'air en grand. Les bûches de cerisier ne crépitaient pas, elles chuintaient, et une mousse blanchâtre perlait aux extrémités coupées. Il a mis ça sur le compte du froid et de la cheminée qui n'avait pas tourné depuis mars. Il a refermé la porte et il est allé mettre la table.
Vers vingt heures, Sylvie a relevé la tête de son livre. La vitre, d'habitude claire, s'était couverte d'un voile brun, puis franchement noir sur les bords. Une odeur âcre flottait dans le salon, pas très forte, mais tenace, celle qui reste dans les rideaux et les pulls. Le poêle chauffait mal, aussi. Le thermomètre posé sur le buffet n'avait pas dépassé dix-neuf degrés, alors qu'il grimpait vite à vingt et un, les autres années.
Thierry a d'abord accusé le vent, puis le tirage, puis une mauvaise fournée de bois. On connaît tous ça, ces petits défauts qu'on explique par la première chose qui vient. Le lendemain, il a nettoyé la vitre avec du papier journal trempé dans la cendre, une astuce de son père. La suie partait mal, elle était grasse, presque collante sous les doigts. Le soir, même scénario. Au bout de trois jours, la vitre était devenue opaque en une heure à peine.
Le tirage, le conduit, le poêle, tout est soupçonné avant le bois
Inquiet, Thierry a sorti le manuel du poêle d'un tiroir de la commode. Il a vérifié le joint de la porte, réglé l'arrivée d'air secondaire, essayé d'allumer le feu par le haut comme le conseillent certaines vidéos. Rien ne changeait vraiment. Sylvie, elle, toussait un peu le soir, et leur fille, de passage le week-end, a demandé si quelque chose brûlait dans la maison. Ce n'était pas une question méchante, mais elle a piqué Thierry au vif.
Il a appelé Pascal, qui lui a dit que son poêle avait peut-être fait son temps après quinze ans. Puis il a téléphoné au vendeur, qui a évoqué un conduit bouché ou un chapeau de cheminée abîmé par l'hiver. Un soir, en sortant fumer dans la cour, Thierry a vu une fumée épaisse et jaunâtre s'échapper du toit, lente, qui retombait vers le jardin du voisin. Le voisin, justement, lui a fait une remarque le lendemain matin, poliment mais clairement.
Thierry a fini par appeler le ramoneur, Joël, un artisan de Morre qu'il connaissait depuis des années. Le rendez-vous a été fixé trois semaines plus tard, car c'est la pleine saison et tout le monde se réveille en même temps. En attendant, la famille a rallumé les vieux radiateurs électriques de l'étage. Le compteur a tourné, et l'hiver gratuit commençait à coûter cher. Je pensais que c'était le poêle qui lâchait, a avoué Thierry à Sylvie un soir.
« La vitre devenait noire en une heure, je croyais vraiment que le poêle avait fait son temps après quinze ans. »
Joël sort son humidimètre et le cerisier affiche trente-cinq pour cent
Joël est arrivé un mardi matin, avec sa camionnette blanche, ses hérissons et son aspirateur à suie. Il a ouvert le poêle, passé la main dans le foyer, regardé la vitre et senti les doigts. Puis il a demandé à voir le bois, avant même de monter sur le toit. Thierry l'a emmené jusqu'à la pile bâchée le long de la haie. Joël a pris une bûche, l'a fendue d'un coup de hachette et sorti un petit appareil de sa poche.
C'était un humidimètre, un boîtier gris avec deux pointes métalliques qu'on enfonce dans le bois fraîchement fendu. L'écran a affiché trente-cinq pour cent. Sur une autre bûche, trente-huit. Sur le stère de chêne acheté en septembre, rangé sous l'auvent, dix-sept. Joël a hoché la tête sans un mot de reproche. Votre cerisier, il a été coupé en avril, il a encore presque toute son eau dedans, a-t-il expliqué calmement en rangeant l'appareil.
Puis il est monté sur le toit et il a ramoné le conduit. Ce qui est tombé dans le seau n'avait rien de la suie sèche des autres années. C'était une matière noire, brillante, en croûtes collantes, que Joël a appelée du bistre. Il a expliqué que ces goudrons se forment quand le bois humide brûle mal et que la fumée refroidit dans le conduit. Ce dépôt peut s'enflammer, a-t-il ajouté, et un feu de cheminée part souvent de là.
Deux hivers d'attente sous l'auvent et un ramonage de plus
Joël s'est assis à la table de la cuisine pour le café, et il a tout repris. Un bois coupé depuis six mois contient encore trente à quarante pour cent d'eau, selon lui. Pour bien brûler, il doit descendre sous les vingt pour cent, et ça demande dix-huit à vingt-quatre mois de séchage sous abri, fendu, aéré, pas sous une bâche qui garde l'humidité. Avant ça, l'énergie du feu part à évaporer l'eau au lieu de chauffer la pièce.
Thierry a fait ses comptes, et ils ne sont pas brillants. Son bois humide chauffait, d'après Joël, à peu près deux fois moins qu'un bois sec, pour un conduit encrassé en trois semaines. Il a racheté deux stères de chêne sec, plus de cent cinquante euros chacun, et payé un second ramonage. Le règlement local impose au moins un ramonage par an, souvent deux selon les communes, et l'assureur peut demander le certificat après un sinistre. Soyons honnêtes, Thierry ne l'avait jamais lu.
Le cerisier, lui, a quitté la haie. Thierry a retiré la bâche, construit un abri ouvert sur les côtés avec des tôles de récupération, et empilé les bûches en laissant de l'air entre les rangs. Il ne le brûlera pas avant l'hiver d'après le prochain. Sur le buffet, à côté du thermomètre, trône désormais un humidimètre acheté vingt euros en magasin de bricolage. Avant chaque nouvelle livraison, Thierry fend une bûche et regarde l'écran, comme Joël.
« Votre cerisier, il a été coupé en avril, il a encore presque toute son eau dedans, il ne peut pas chauffer. »
- Fendre une bûche et mesurer au cœur avec un humidimètre, vingt euros environ : viser moins de 20 %.
- Compter 18 à 24 mois de séchage sous abri ventilé pour un bois fraîchement coupé.
- Ranger le bois fendu, surélevé, aéré sur les côtés, couvert seulement sur le dessus.
- Surveiller les signes d'alerte : vitre noire en une soirée, sifflement, fumée jaunâtre, odeur âcre.
- Faire ramoner au moins une fois par an, souvent deux selon le règlement local, et garder le certificat.
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