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Sept heures et demie, un mardi de décembre, près d'Orléans. Le givre craquait sous les sabots de Gérard quand il a traversé le jardin, une tasse de café fumant dans la main gauche. Au bout de la pelouse, le vieux prunier tendait ses branches nues. Sous la plus basse, quelque chose battait des ailes par à-coups, sans parvenir à s'envoler, dans un petit bruit sec et régulier.
Un prunier, un retraité et ses mésanges depuis quinze hivers
Gérard a soixante-sept ans et il a passé quarante ans dans une imprimerie de Saran, au milieu des encres et des rotatives. Depuis sa retraite, il vit avec Monique dans une maison basse, à la sortie d'Olivet, entourée d'un jardin qu'il connaît par cœur. Le prunier y était déjà quand ils ont acheté, en 2009, et c'est devenu son poste d'observation préféré. Chaque matin d'hiver, il le regarde depuis la fenêtre de la cuisine, en attendant que l'eau chauffe dans la bouilloire.
Dès les premières gelées, Gérard sort son rituel. Il va à la jardinerie de la zone commerciale, achète un sachet de boules de graisse, et les suspend une à une aux branches. Les mésanges charbonnières arrivent les premières, puis les bleues, plus menues, et parfois une sittelle qui descend le tronc la tête en bas. Il note leurs visites dans un carnet à spirale, avec la date et la température, une habitude d'ancien imprimeur qui aime les colonnes bien alignées.
Monique se moque gentiment de lui, elle l'appelle le comptable des oiseaux. Mais elle aussi s'installe avec son thé pour regarder le ballet du matin. Ils ont vu passer des hivers doux et des hivers rudes, des printemps où des nichées sortaient du nichoir accroché au mur du cabanon. Gérard se sent utile à quelque chose, dit-il souvent. Pour lui, nourrir les oiseaux quand la terre est gelée, c'est un geste simple, presque évident, comme fermer les volets le soir.
Des filets verts achetés par sachet de trente, sans y penser
Les boules qu'il achète sont vendues dans leurs petits filets en plastique vert, noués en haut par une boucle. C'est pratique, il suffit de passer la boucle autour d'une branche ou d'un crochet en fil de fer. Gérard n'a jamais vraiment regardé ce détail. Le sachet de trente coûte quelques euros, les boules tiennent bien au vent, et les oiseaux s'y accrochent volontiers pour picorer. Soyons honnêtes, la plupart d'entre nous ont déjà acheté exactement les mêmes, sans se poser la moindre question.
Il y a quelques années, son petit-fils Hugo lui avait offert une mangeoire en bois, avec un toit en pente et un plateau. Gérard l'avait installée, puis rangée au cabanon parce que les pigeons ramiers venaient tout vider en une matinée. Les filets, eux, ne profitaient qu'aux petits oiseaux, assez légers pour s'y suspendre. Il trouvait cela astucieux, presque une sélection naturelle. Les tourterelles restaient au sol, les mésanges avaient leur buffet réservé là-haut, et tout le monde semblait content.
Cet hiver-là, il avait même doublé la dose. Le froid s'était installé tôt, dès la fin novembre, et la météo annonçait des nuits à moins six. Il avait accroché douze boules au lieu de huit, certaines très bas, à hauteur de poitrine, pour mieux voir les oiseaux depuis la terrasse. Quand les filets se vidaient, il les laissait souvent pendre quelques jours avant de les remplacer. Un filet vide, pensait-il, ne gêne personne. Il se trompait, mais il ne le savait pas encore.
« Je faisais ça depuis quinze ans, je pensais vraiment leur rendre service quand il gelait dehors. »
Une plume grise coincée dans les mailles, qu'il oublie aussitôt
Le premier signe, il l'a vu une semaine avant, sans y prêter attention. En changeant une boule terminée, il a remarqué une petite plume grise prise dans les mailles du filet vide. Il l'a retirée du bout des doigts, en pensant au vent ou à une bagarre entre deux mésanges. Les oiseaux se chamaillent beaucoup autour de la nourriture, il le sait, il les a souvent vus se pousser du bec. Il a jeté le filet dans le seau et n'y a plus pensé.
Quelques jours plus tard, Monique lui a dit qu'une mésange bleue lui paraissait bizarre. Elle sautillait sur le rebord de la fenêtre, comme si elle boitait, en tenant une patte repliée. Gérard a regardé un moment, puis a conclu qu'elle se reposait, comme le font parfois les oiseaux par grand froid. Il a même lu quelque part que certains oiseaux replient une patte dans leurs plumes pour la garder au chaud. L'explication lui convenait, elle était rassurante et plausible.
Il y avait aussi ces filets déchirés, effilochés, dont les fils pendaient comme des cheveux. Gérard pensait que les oiseaux tiraient dessus pour atteindre les derniers morceaux de graisse. Il trouvait cela plutôt attendrissant, la preuve que ses protégés ne gaspillaient rien. On connaît tous ça, ces petits détails qui ne collent pas tout à fait, et qu'on range dans un coin de la tête parce qu'ils ne dérangent pas la routine. Le matin du mardi, le coin de la tête a débordé.
Une mésange suspendue la tête en bas, et des mains qui tremblent
Sous la branche basse, une mésange charbonnière pendait, la tête en bas, une patte prise dans les mailles d'un filet presque vide. Elle battait des ailes par saccades, puis s'arrêtait, épuisée, le bec ouvert. Gérard a posé sa tasse dans l'herbe gelée et s'est approché lentement. Il a tenté de défaire le fil avec ses doigts, mais ses mains tremblaient, de froid et d'autre chose. Le plastique s'était resserré autour de la patte comme un nœud coulant, et chaque mouvement l'enfonçait davantage.
Il a crié vers la maison pour appeler Monique, qui est arrivée en robe de chambre avec des ciseaux à ongles. Elle tenait l'oiseau dans un torchon pendant que lui coupait les mailles une à une, très doucement. Ça m'a pris cinq minutes, mais j'ai eu l'impression que ça durait une heure, raconte Gérard. La patte libérée était gonflée, violacée, et la mésange ne la posait plus. Ils l'ont placée dans une boîte à chaussures percée de trous, avec un chiffon au fond.
Gérard a d'abord appelé la clinique vétérinaire de son quartier, qui lui a dit ne pas soigner la faune sauvage. La secrétaire lui a donné le numéro d'un centre de soins pour animaux sauvages du Loiret. Il est tombé sur un répondeur, a laissé un message d'une voix pressée, puis a attendu en tournant dans la cuisine. Monique lui a demandé s'il fallait lui donner de l'eau ou des graines. Il ne savait pas. Il a finalement été rappelé vers dix heures, par une bénévole calme et précise.
« Le fil s'était serré comme un nœud coulant, plus elle bougeait, plus ça l'enfonçait. »
Ce n'était ni le froid ni un chat, c'était le filet
La bénévole s'appelait Sandrine, et elle n'a pas semblé surprise une seconde. Elle lui a expliqué qu'elle recevait chaque hiver des oiseaux blessés de la même façon, parfois plusieurs par semaine. Les petits oiseaux glissent une patte, un doigt ou parfois leur langue dans les mailles du filet en plastique. Le fil ne casse pas, il serre, et l'oiseau se débat jusqu'à l'épuisement. Certains perdent un doigt, d'autres la patte entière, d'autres encore meurent de froid ou de faim, suspendus pendant la nuit.
Gérard est resté silencieux au téléphone, en regardant le sachet vert posé sur le buffet. Sandrine lui a dit que les associations de protection des oiseaux, comme la Ligue pour la protection des oiseaux, répètent ce conseil depuis des années. Il faut toujours retirer le filet avant de suspendre une boule, ou mieux encore acheter des boules nues. On les place ensuite dans une mangeoire à boules, une petite cage métallique, ou sur un support adapté. Le filet, lui, n'apporte rien à l'oiseau, seulement un risque.
Il a repensé à la plume grise, à la mésange bleue qui boitait, aux fils effilochés qu'il trouvait attendrissants. Tout s'emboîtait d'un coup, et ce n'était pas agréable. J'ai cru que je les protégeais, et je posais des pièges dans mon propre arbre, dit-il en secouant la tête. Sandrine a ajouté une chose qui l'a frappé : les filets abandonnés, tombés au sol ou jetés dans la nature, continuent de piéger des oiseaux longtemps après. Le plastique met des années à disparaître.
Le prunier a retrouvé ses mésanges, mais plus aucun filet vert
L'après-midi même, Gérard a apporté la mésange au centre de soins, à une demi-heure de route. Sandrine lui a dit qu'elle garderait sans doute sa patte, mais qu'il faudrait plusieurs semaines de repos en volière. En rentrant, il a décroché un à un les douze filets du prunier, avec un sécateur et beaucoup de précautions. Il a vidé le sachet de boules restantes dans un saladier, en arrachant tous les plastiques. Monique a ressorti la mangeoire d'Hugo du cabanon, couverte de toiles d'araignée.
Il a ensuite acheté deux supports métalliques en spirale pour boules nues, une douzaine d'euros chacun. Il a installé la mangeoire en bois loin du sol, avec un grillage large pour décourager les pigeons. Les mésanges sont revenues dès le lendemain, sans hésiter, comme si de rien n'était. Gérard continue de remplir son carnet, mais il a ajouté une colonne : les oiseaux qui boitent. Depuis le mois de janvier, elle est restée vide, et il espère qu'elle le restera longtemps.
À ses voisins, à son club de pétanque, il raconte maintenant l'histoire du mardi de décembre. Certains haussent les épaules, d'autres vont vérifier leur jardin le soir même. Il ne fait pas la leçon, dit-il, il explique simplement ce qu'il a vu pendre sous sa branche. Au printemps, Sandrine l'a appelé pour lui annoncer que la mésange avait été relâchée. Gérard a raccroché, est sorti regarder le prunier en fleurs, et il est resté là un long moment, sans rien dire.
« J'ai cru que je les protégeais, et je posais des pièges dans mon propre arbre. »
- Retirer systématiquement le filet en plastique avant de suspendre une boule de graisse.
- Privilégier les boules nues, vendues sans filet, dans une mangeoire à boules ou un support métallique.
- Ramasser les filets vides ou tombés au sol et les jeter avec les déchets ménagers.
- Nettoyer régulièrement mangeoires et supports pour éviter la transmission de maladies entre oiseaux.
- Nourrir seulement pendant les périodes de froid, puis arrêter progressivement au printemps.
- En cas d'oiseau blessé, contacter un centre de soins pour la faune sauvage plutôt qu'un vétérinaire classique.
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