Ils nourrissent chaque soir le chat errant qui dort sous leur abri : au printemps, six chatons et une voisine qui appelle la mairie

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Il est dix-neuf heures passées, et l'étang de Thau se teinte de rose derrière les cannisses. Dans le jardin de Frontignan, Martine racle les croquettes au fond du sachet, un bruit sec qui suffit. Sous l'abri à vélos, une silhouette tigrée se déplie lentement. Le chat ne s'approche jamais avant que la porte-fenêtre se soit refermée sur elle.

Un chat tigré s'installe sous l'abri à vélos en plein hiver

Martine a soixante-quatre ans et a enseigné le français pendant trente ans dans un collège de Sète. Avec Gérard, son mari, ancien technicien aux salins, elle vit dans une petite maison à tuiles rondes, à deux rues de l'étang. Leur jardin n'est pas grand, mais il compte un figuier, un potager en carrés et un abri en bois. C'est là, entre la tondeuse et les vélos rarement sortis, que le chat est apparu un soir de janvier.

Il était maigre, l'oreille gauche entaillée, le pelage tigré collé par la pluie. Gérard l'a d'abord chassé en tapant dans ses mains, par réflexe plus que par méchanceté. Le lendemain, l'animal était revenu, roulé en boule sur un vieux sac de terreau. Martine a posé une soucoupe de lait, puis s'est souvenue que le lait ne vaut rien aux chats adultes. Elle est allée acheter des croquettes au supermarché de la zone commerciale, un sac de quatre kilos.

Très vite, la gamelle est devenue un rendez-vous, à heure fixe, comme le journal télévisé ou l'arrosage des tomates. Le chat attendait sous l'abri, puis mangeait seul une fois la porte refermée. Ils l'ont appelé Pirate, à cause de l'oreille et de ses airs de vieux marin. Il ne se laissait pas toucher, mais il dormait là chaque nuit. Martine trouvait que ça donnait au jardin une sorte de présence tranquille, sans contrainte.

Ils décident de le nourrir sans chercher plus loin

Gérard a bien posé la question, un soir, en rinçant la gamelle sous le robinet extérieur. Est-ce qu'on ne devrait pas l'emmener chez le vétérinaire, au moins pour savoir s'il appartient à quelqu'un. Martine a haussé les épaules. Le chat était sauvage, il aurait fallu l'attraper, le mettre dans une caisse, et elle imaginait déjà les griffures. Et puis personne dans le quartier ne semblait le chercher, aucune affichette sur les poteaux, rien sur le groupe du lotissement.

Ils se sont dit qu'ils ne faisaient de mal à personne. Un chat qui mange à sa faim chasse moins les oiseaux, pensait Martine, qui aime les mésanges du figuier. Un chat nourri reste en meilleure santé, ajoutait Gérard. Soyons honnêtes, il y avait aussi une part de confort dans cette décision : nourrir un animal sans l'adopter, c'est avoir la compagnie sans les frais ni les vacances à organiser. Ils n'y voyaient aucun piège.

Les semaines ont passé ainsi, entre le mistral de février et les premières douceurs de mars. Pirate prenait du poids, son poil devenait plus brillant. Une fois, il s'est même assis à deux mètres de Martine pendant qu'elle désherbait. On fait partie de son territoire maintenant, disait-elle à sa fille au téléphone, avec une fierté qu'elle ne cherchait pas à cacher. Personne, à ce moment-là, n'avait pensé à vérifier un détail pourtant essentiel.

« On se disait qu'on ne faisait de mal à personne, qu'un chat nourri, c'était un chat heureux, point. »

Fin mars, le ventre de Pirate s'arrondit de semaine en semaine

C'est Gérard qui l'a remarqué le premier, un matin où il sortait les vélos pour les regonfler. Le chat avait le ventre lourd, une démarche plus lente, presque balancée. Il a dit en riant que leurs croquettes étaient sans doute trop riches. Martine a acheté un sac allégé, sans réfléchir davantage. Elle se souvient d'avoir lu l'étiquette au rayon animalerie, pesant le pour et le contre comme pour un membre de la famille.

Puis il y a eu les miaulements, la nuit, d'autres chats qui rôdaient autour de l'abri. Un gros noir venait se poster sur le muret, la queue battante. Gérard sortait en pyjama avec une lampe torche pour les disperser. Ils ont mis ça sur le compte du printemps, des bagarres de matous qui reviennent chaque année dans tous les quartiers. On connaît tous ces nuits-là, les cris qui ressemblent à des pleurs d'enfant.

Un soir d'avril, Pirate n'est pas venu manger. Ni le lendemain. La gamelle restait pleine, visitée seulement par les fourmis. Martine s'est inquiétée, a fait le tour du lotissement en appelant doucement. Elle a même jeté un œil sous les voitures garées le long du trottoir. Rien. Au troisième jour, en rangeant le tuyau d'arrosage, elle a entendu un bruit minuscule derrière les sacs de terreau, comme un grincement de porte très lointain.

Six chatons derrière les sacs, et une voisine qui s'agace

Ils étaient six, entassés dans un creux entre le mur et un vieux carton, les yeux encore fermés. Pirate était une chatte. Elle a feulé, le dos rond, et Martine a reculé sans un mot. Gérard est arrivé, a regardé longtemps, puis a simplement dit : on aurait dû s'en douter. Ils sont rentrés boire un café sans parler, chacun calculant dans sa tête ce que six chats de plus voulaient dire.

Les semaines suivantes, les chatons ont grandi et exploré, jusque dans les jardins voisins. Mme Ribera, la voisine de derrière, cultive des fraises et des aromatiques avec un soin qui force le respect. Elle a trouvé ses carrés retournés, des crottes dans le thym. Elle est venue sonner, polie mais ferme. Vous les nourrissez, c'est vos chats, il faut faire quelque chose, a-t-elle lancé sur le pas de la porte.

Martine a appelé le vétérinaire de Frontignan. Stériliser une chatte, plus six chatons à terme, l'addition grimpait vite, plusieurs centaines d'euros. Elle a essayé un refuge des environs, complet, liste d'attente. Gérard a tenté d'attraper un chaton à la main et s'est fait mordre le pouce. Puis, un matin de mai, une lettre de la mairie est arrivée. Mme Ribera avait signalé la colonie. Martine a ouvert l'enveloppe les mains un peu tremblantes, persuadée d'y trouver une amende.

« Je l'appelais Pirate depuis trois mois, et c'était une chatte, voilà, on n'avait même pas regardé. »

La lettre de la mairie ne parle ni d'amende ni de fourrière

Le courrier, signé du service environnement, ne reprochait rien. Il proposait un rendez-vous avec une bénévole d'une association de protection féline conventionnée avec la commune. Martine l'a relu deux fois. Le lendemain, au téléphone, une agente lui a expliqué ce qu'elle-même ignorait : nourrir un chat errant n'est pas interdit en soi. La loi permet en revanche au maire d'organiser la capture des chats sans propriétaire pour les faire stériliser et identifier, puis les relâcher sur place.

Ces chats deviennent alors ce qu'on appelle des chats libres, rattachés à la commune ou à l'association, identifiés par une puce ou un tatouage. La mairie de Sète comme bien des communes du bassin de Thau travaillent ainsi avec des associations, souvent avec le soutien de fondations qui financent une partie des actes vétérinaires. Pour le couple, l'opération ne coûterait rien. Gérard n'en revenait pas. Il répétait : on s'est ruiné en inquiétude pour une chose gratuite.

Mme Ribera, elle, n'avait pas voulu de mal. Elle avait simplement appelé le seul numéro qu'elle connaissait. Quand Martine est allée la voir avec le courrier, la voisine a eu l'air soulagée. Je croyais qu'ils allaient les emporter, je ne voulais pas ça non plus, a-t-elle avoué en essuyant ses mains sur son tablier. Les deux femmes ont parlé longtemps au-dessus du grillage, pour la première fois depuis des années, de chats et de fraises.

Trappes posées un mardi, Pirate revient avec l'oreille coupée

Fin mai, Sandrine, la bénévole, est arrivée avec trois cages-trappes dans le coffre de sa voiture. Elle a demandé au couple de ne pas nourrir la veille, pour que les chats entrent plus facilement. En deux soirs, Pirate et cinq chatons étaient pris. Le sixième, plus méfiant, a suivi la semaine d'après. Elle sait ce qu'elle fait, disait Gérard, admiratif devant cette femme qui parlait aux chats comme à des enfants têtus.

Les chatons, assez jeunes pour s'apprivoiser, ont été proposés à l'adoption après stérilisation et identification. Quatre ont trouvé une famille, deux sont revenus sous l'abri. Pirate est rentrée la première, l'oreille droite légèrement entaillée, signe discret qu'elle a été stérilisée. Martine continue de poser la gamelle chaque soir. Cette fois, c'est déclaré, on est famille nourricière, il n'y aura plus de surprise au printemps, dit-elle en souriant.

Le couple a dépensé, en tout, le prix des croquettes. Ce qui leur a coûté, c'est plutôt l'attente et quelques nuits blanches. Gérard en parle aujourd'hui aux voisins du lotissement, et deux autres colonies ont été signalées depuis. Mme Ribera a planté de la rue officinale autour de ses fraises, une plante que les chats évitent. Le soir, sous le figuier, on entend encore le bruit sec des croquettes, et une silhouette tigrée qui attend la porte refermée.

« Quand j'ai vu l'enveloppe de la mairie, j'étais sûre qu'on allait payer, je n'ai pas dormi de la nuit. »

  • Nourrir un chat errant n'est pas interdit, mais il se reproduit vite s'il n'est pas stérilisé.
  • Contactez la mairie : le maire peut organiser capture, stérilisation et identification des chats sans propriétaire.
  • Renseignez-vous auprès des associations locales de protection féline, souvent conventionnées avec la commune.
  • Ces campagnes sont fréquemment gratuites pour les habitants, financées par la commune ou des fondations.
  • Une oreille entaillée signale un chat déjà stérilisé et identifié, dit chat libre.
  • Agissez avant le printemps, période où les portées se multiplient.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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