Il vide le grenier de sa mère près d’Amiens et trouve un livret à son nom : à l’agence, on lui répond que le compte n’existe plus

Lu 5 fois

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était presque dix-sept heures, et la lumière de novembre tombait de travers par la lucarne du grenier. Stéphane, accroupi entre deux cartons gondolés, toussait dans la poussière qui montait à chaque geste. En bas, la radio de la cuisine grésillait toute seule. Il a soulevé un cahier d'écolier, et un petit carnet bleu à couverture cartonnée a glissé sur le plancher.

Un dimanche de cartons dans la maison d'enfance près d'Amiens

La maison se trouve dans un village à vingt minutes d'Amiens, au bout d'une rue où tout le monde se connaît encore. Monique, sa mère, y a vécu quarante-deux ans avant de rejoindre une résidence pour personnes âgées au printemps. Stéphane, 45 ans, technicien de maintenance dans une usine de la zone industrielle, avait promis de vider la maison avant l'hiver. Chaque week-end, il venait avec sa camionnette, ses gants de chantier et une patience qui s'usait un peu plus à chaque voyage vers la déchetterie.

Le grenier, il l'avait gardé pour la fin, comme on garde la tâche qu'on redoute. Sous les tuiles, sa mère avait tout entassé sans jamais rien jeter : des bulletins scolaires, des jouets en plastique décolorés, des lettres d'une tante partie vivre à Lille. Stéphane triait vite, sans trop s'attarder, parce qu'il savait qu'il ne finirait jamais s'il commençait à lire. Sa femme, Nadia, lui avait conseillé de prendre des photos plutôt que de tout garder. Il trouvait l'idée raisonnable, et il la suivait presque toujours.

Ce dimanche-là, il pleuvait doucement sur le toit, et le bruit des gouttes couvrait la radio restée allumée en bas. Stéphane avait rempli trois sacs de papiers avant de tomber sur ce carton marqué au feutre noir, de la main appliquée de sa mère. Il y avait écrit son prénom, rien d'autre. Dedans, des cahiers de CE1, une médaille de judo, une carte de vœux dessinée au crayon. Et ce carnet bleu, tout fin, qui portait sur la couverture le nom d'une banque qu'il n'avait jamais fréquentée.

Le livret que sa mère avait ouvert pour ses huit ans

Sur la première page, on lisait son nom et son prénom, tapés à la machine, avec une date d'ouverture en 1986. Il avait huit ans à l'époque. Les lignes suivantes alignaient des versements modestes, cent francs, deux cents francs, souvent en janvier, sans doute l'argent des étrennes des grands-parents. La dernière opération datait de 1994. Le solde, écrit à la main par un guichetier, dépassait légèrement quatre mille francs. Stéphane a fait le calcul de tête, assis sur une caisse, et il a trouvé un peu plus de six cents euros.

Il a appelé sa mère le soir même, depuis la cuisine vide où résonnait chaque mot. Monique s'en souvenait très bien, au contraire de lui. Elle avait ouvert ce livret pour lui apprendre à mettre de côté, comme son propre père l'avait fait pour elle. Puis la vie avait suivi son cours, un déménagement de l'agence, un divorce, des années plus serrées. Elle avait rangé le carnet dans le carton de son fils, en se disant qu'il le retrouverait un jour et qu'il en ferait bon usage.

Je pensais que ça faisait une petite surprise, voilà tout, a-t-elle dit au téléphone, un peu gênée. Stéphane n'était pas fâché, plutôt amusé. Six cents euros, ce n'était pas une fortune, mais avec les intérêts accumulés depuis trente ans, il imaginait une somme plus ronde. Il pensait déjà à la révision de la camionnette, qui attendait depuis l'été. Le lundi, il a glissé le carnet dans la poche intérieure de sa veste, avec la ferme intention de passer à l'agence pendant sa pause de midi.

« Je pensais que ça faisait une petite surprise, voilà tout, je l'avais rangé pour qu'il le retrouve un jour. »

Au guichet, le conseiller tape son nom et ne trouve rien

L'agence avait changé d'adresse et de façade, mais portait toujours le même nom au-dessus de la porte vitrée. Il a attendu vingt minutes sur une chaise en plastique, entre une dame âgée et un jeune homme qui parlait fort au téléphone. Le conseiller, poli et pressé, a pris le carnet entre deux doigts, comme un objet de musée. Il a tapé le numéro du compte, puis le nom de Stéphane, puis sa date de naissance. Son visage n'a pas bougé, mais ses yeux ont fait plusieurs allers-retours sur l'écran.

Le compte n'existe plus, a-t-il fini par dire, en tournant légèrement l'écran vers lui comme pour prouver sa bonne foi. Il a ajouté qu'il n'y avait aucune trace d'une clôture demandée par le client, ni de virement vers une autre banque. Stéphane a d'abord cru à un problème informatique, à une vieille base de données jamais transférée. Le conseiller a haussé les épaules et proposé de faire une recherche plus poussée auprès du siège. Il a noté un numéro de téléphone sur un post-it jaune et l'a raccompagné vers la sortie.

Sur le trottoir, Stéphane a ressenti quelque chose d'étrange, entre l'agacement et une petite humiliation. Soyons honnêtes, il n'avait pas besoin de cet argent pour vivre. Mais il tenait dans sa poche une preuve écrite, avec des tampons et des signatures, et on lui répondait que rien n'avait existé. Il est retourné à l'usine sans manger, en ruminant. Le soir, il a raconté la scène à Nadia, qui a ri d'abord, puis s'est arrêtée net en voyant qu'il ne trouvait pas ça drôle du tout.

Trois semaines d'appels, de courriers et de réponses vagues

Le numéro du post-it menait à une plateforme téléphonique, avec une musique d'attente qui tournait en boucle. Au troisième appel, une voix lui a expliqué que les archives de cette époque étaient difficiles à consulter. Elle lui a conseillé d'envoyer un courrier recommandé avec une copie du livret et de sa pièce d'identité. Stéphane l'a fait, en payant les sept euros du recommandé à la poste du village. Puis il a attendu, en ouvrant la boîte aux lettres chaque soir avec un espoir qui diminuait de jour en jour.

Pendant ce temps, les hypothèses se multipliaient autour de la table du dîner. Son beau-frère, sûr de lui, affirmait que la banque avait tout simplement gardé l'argent, comme elles le font toutes. Une collègue de l'usine parlait de prescription, de délais dépassés, de sommes perdues pour de bon. Monique, elle, s'en voulait d'avoir oublié le carnet si longtemps. Elle répétait qu'elle aurait dû s'en occuper, qu'elle avait laissé filer l'argent de son fils. Stéphane essayait de la rassurer, sans savoir lui-même quoi lui répondre.

La réponse de la banque est arrivée un mardi, dans une enveloppe blanche très fine. Une seule page, deux paragraphes, un vocabulaire administratif qu'il a dû lire trois fois. Le compte avait été considéré comme inactif, puis les sommes avaient été transférées conformément à la réglementation. Aucune précision sur le montant, ni sur le destinataire. Ils me disent que c'est parti, mais pas où, a-t-il lâché à Nadia en posant la lettre sur la toile cirée. On connaît tous ce genre de courrier qui répond sans jamais rien dire.

« Ils me disent que c'est parti, mais pas où, et moi je tiens le carnet dans la main. »

L'argent n'avait pas disparu, il dormait à la Caisse des dépôts

C'est Nadia qui a trouvé, un soir, en cherchant sur son téléphone pendant que la télévision tournait sans le son. Elle est tombée sur l'explication officielle, publiée sur les sites de l'administration. Depuis une loi entrée en vigueur en 2016, un compte d'épargne sans aucun mouvement ni contact avec son titulaire pendant dix ans est déclaré inactif. La banque doit alors tenter de prévenir le client. Si personne ne se manifeste, elle transfère les sommes à la Caisse des dépôts et consignations, un organisme public qui les conserve.

Le livret de Stéphane, immobile depuis 1994, avait donc franchi depuis longtemps ce seuil des dix ans. Les courriers de la banque, s'il y en avait eu, étaient sans doute partis vers une ancienne adresse de sa mère. L'argent n'avait été ni volé ni effacé : il avait simplement changé de mains, pour être gardé ailleurs. Nadia a lu la suite à voix haute. Les sommes restent réclamables pendant vingt ans auprès de la Caisse des dépôts, grâce à un site public baptisé Ciclade, entièrement gratuit.

Stéphane a voulu vérifier tout de suite, assis sur le canapé, l'ordinateur portable sur les genoux. Sur Ciclade, il a rempli un formulaire avec son nom, sa date et son lieu de naissance, puis son adresse. La recherche a pris quelques secondes à peine. Un résultat est apparu, avec le nom de la banque et la mention d'un livret d'épargne. Il est resté silencieux un moment, puis il a éclaté de rire, presque soulagé. Trente ans dans un carton, trois semaines à me battre, et tout était là, a-t-il dit.

Ce qu'il a récupéré, et ce qu'il a vérifié pour les autres

La demande lui a pris une vingtaine de minutes : une copie de sa carte d'identité, un justificatif de domicile, son relevé d'identité bancaire. Il a joint une photo du carnet bleu, même si on ne la lui demandait pas vraiment. Quelques semaines plus tard, un virement de six cent cinquante euros est arrivé sur son compte courant. Moins que ce qu'il imaginait au départ, car les intérêts n'avaient pas grossi comme dans ses rêves. Mais assez pour la révision de la camionnette, et pour un restaurant avec sa mère.

Ce soir-là, à la résidence, Monique a demandé à voir le relevé du virement, ses lunettes posées au bout du nez. Elle a ensuite sorti de son sac une liste de noms, les petits-enfants, ses frères, une cousine décédée. Stéphane a passé l'après-midi suivant à lancer des recherches pour chacun sur Ciclade. Pour les personnes décédées, le site permet aussi aux héritiers de faire une demande, avec des justificatifs supplémentaires. Il a trouvé une vieille assurance au nom de son oncle, dont personne n'avait jamais entendu parler dans la famille.

Depuis, il en parle autour de lui, à l'usine, au club de foot de son fils, aux voisins du village. Il conseille de fouiller les tiroirs et les greniers, de chercher les carnets, les relevés, les vieux contrats. Ce n'est pas l'argent qui m'a marqué, c'est de croire qu'il était perdu alors qu'il attendait, dit-il. Le carnet bleu est maintenant rangé dans une boîte à chaussures, avec la lettre de la banque. Il le garde comme un souvenir, et comme une leçon qu'il ne veut pas oublier.

« Trente ans dans un carton, trois semaines à me battre, et tout était là depuis le début. »

  • Après dix ans sans mouvement ni contact, un livret d'épargne inactif est transféré à la Caisse des dépôts.
  • Les sommes restent réclamables pendant vingt ans sur le site public Ciclade, sans aucun frais.
  • La recherche demande seulement nom, prénom, date et lieu de naissance, et donne un résultat en quelques secondes.
  • Pour réclamer, prévoir pièce d'identité, justificatif de domicile et relevé d'identité bancaire.
  • Les héritiers d'une personne décédée peuvent aussi faire une demande, avec des justificatifs supplémentaires.
  • Méfiez-vous des sociétés qui proposent de faire la recherche contre rémunération : la démarche officielle est gratuite.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 549