Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Sept heures du matin, un samedi de juin, à Coulounieix-Chamiers. La rosée perlait encore sur les feuilles de courgettes quand Gérard a sorti l'escabeau du cabanon. La scie égoïne grinçait contre l'écorce, un merle protestait quelque part dans la haie. Au-dessus de ses tomates, les grosses branches du chêne voisin pendaient comme un toit. Il ne savait pas encore que chaque coup de lame allait compter.
Trente ans de potager à l'ombre d'un chêne qui grandit
Gérard a 67 ans, il a passé sa carrière à la SNCF, au dépôt de Périgueux, avant de prendre sa retraite dans la petite maison de ses parents. Le terrain descend doucement vers un ruisseau, et c'est là, au fond, qu'il cultive son potager depuis bientôt trente ans. Tomates cœur-de-bœuf, haricots verts, poireaux d'hiver et une rangée de fraisiers qui font la fierté de ses petits-enfants. Sa femme, Monique, s'occupe des fleurs devant la maison, lui règne sur le fond du jardin.
De l'autre côté du grillage vit Alain, un ancien artisan menuisier arrivé dans le quartier il y a une quinzaine d'années. Les deux hommes ne sont pas amis, mais ils se saluent, échangent des courgettes en août et parlent de la météo par-dessus la clôture. Chez Alain pousse un chêne pédonculé que tout le monde dans la rue appelle le vieux. Il était déjà là bien avant les maisons, sans doute bien avant les grands-parents de quiconque vivant ici aujourd'hui.
Pendant longtemps, le chêne n'a posé aucun problème. Ses feuilles tombaient en automne, Gérard les ramassait pour son compost et ne s'en plaignait jamais. Mais un arbre ne cesse jamais de grandir, et les branches basses ont fini par franchir le grillage, mètre après mètre. Soyons honnêtes, personne ne regarde vraiment un arbre pousser. On s'aperçoit un jour que la lumière a changé, que la terre reste humide trop longtemps, que les tomates mûrissent avec trois semaines de retard.
Une matinée de juin, une scie et une bonne raison
Ce printemps-là, le constat est devenu impossible à ignorer. Les pieds de tomates filaient vers le haut, pâles et maigres, à la recherche du soleil qui ne passait plus qu'en fin d'après-midi. Gérard a mesuré lui-même, avec son mètre de chantier : les branches avançaient de près de quatre mètres au-dessus de ses planches de culture. Monique lui a conseillé d'en parler à Alain, mais celui-ci était parti trois semaines chez sa fille, à Bordeaux, et ne répondait pas au téléphone.
Gérard a donc pris sa décision un vendredi soir, en regardant ses plants jaunir. Dans sa tête, le raisonnement était simple et lui semblait de bon sens. Les branches étaient au-dessus de chez lui, elles le gênaient, il les couperait au ras du grillage et pas un centimètre de plus. Il pensait même rendre service, puisque le bois coupé, du beau chêne sec, pourrait servir à Alain pour sa cheminée. Il comptait le lui empiler proprement contre la clôture.
Le samedi matin, il a travaillé quatre heures. Une dizaine de branches, certaines grosses comme le bras, sont tombées sur les allées du potager. Il a tout débité, rangé les bûches en tas bien droit et passé le râteau. À midi, Monique est venue voir et a reconnu que la lumière entrait enfin sur les tomates. Je me suis dit qu'Alain me remercierait, que j'avais fait le travail à sa place, raconte Gérard. Il a dormi tranquille, satisfait d'un ouvrage bien fait.
« Je me suis dit qu'Alain me remercierait, que j'avais fait le travail à sa place, franchement j'étais fier de moi. »
Le retour du voisin et ce silence derrière le grillage
Alain est rentré de Bordeaux le dimanche suivant, en fin de journée. Gérard a entendu la voiture se garer, les portières claquer, puis plus rien pendant un long moment. D'habitude, le voisin faisait le tour de son jardin en sifflotant, saluait d'un geste de la main. Ce soir-là, il est resté planté au pied du chêne, les mains dans les poches, à regarder vers le haut. Gérard l'a aperçu depuis sa cuisine et n'y a pas prêté attention.
Le lundi matin, le tas de bûches avait disparu de la clôture, mais aucun mot n'avait été échangé. Alain ne répondait plus aux bonjours, il détournait les yeux en sortant sa poubelle. Monique a trouvé cela étrange, Gérard a mis cela sur le compte de la fatigue du voyage. On connaît tous ça, ces petits froids entre voisins qui passent tout seuls au bout de quelques jours. Il a continué à arroser ses tomates, qui reprenaient des couleurs à vue d'œil.
Il y avait pourtant un détail qui aurait dû l'alerter. Sur le tronc du chêne, à l'endroit des coupes, l'écorce s'était arrachée en longues lanières sur deux grosses branches. Gérard avait scié par le dessus sans entailler d'abord par en dessous, comme le font les élagueurs, et le poids avait déchiré le bois en tombant. De son côté du grillage, il ne voyait que des moignons nets. Du côté d'Alain, on voyait des plaies ouvertes qui descendaient le long de l'arbre.
Une semaine plus tard, le mot plainte tombe sur la clôture
Le samedi suivant, Alain est venu frapper au portail. Il n'est pas entré, il est resté sur le trottoir, la voix basse et les mâchoires serrées. Il a expliqué que le chêne avait plus de cent cinquante ans, qu'il y tenait comme à un membre de sa famille, et qu'un ami élagueur était passé voir les dégâts. Vous n'aviez pas le droit de toucher à mon arbre, j'ai vu un avocat, je vais porter plainte, a-t-il lâché avant de repartir.
Gérard est resté figé dans l'allée, le tuyau d'arrosage à la main. Il ne comprenait pas : les branches étaient chez lui, au-dessus de ses légumes, sur sa propriété. Le soir même, il a appelé son fils Thomas, qui travaille dans une agence immobilière à Limoges. Thomas a hésité au téléphone, il croyait se souvenir d'une règle sur les fruits qui tombent chez le voisin, mais rien de précis sur les branches. Il a promis de se renseigner et de rappeler dans la semaine.
En attendant, Gérard a cherché sur internet et s'est perdu dans des forums contradictoires. Certains affirmaient qu'on pouvait couper tout ce qui dépasse, d'autres parlaient d'amendes, de dommages et intérêts, de procès qui duraient des années. Monique dormait mal, elle redoutait de recevoir une convocation. Trois jours plus tard, une lettre recommandée est arrivée, signée d'Alain, qui réclamait le remboursement d'un élagage complet et d'un traitement des plaies. Le devis joint dépassait mille deux cents euros.
« Vous n'aviez pas le droit de toucher à mon arbre, j'ai vu un avocat, je vais porter plainte. »
Chez le conciliateur, la règle n'était pas celle qu'il croyait
C'est Thomas qui a suggéré de passer par un conciliateur de justice, une démarche gratuite qu'il connaissait par son travail. Gérard a pris rendez-vous à la mairie, où une permanence se tient deux fois par mois. Le conciliateur, un ancien greffier aux cheveux blancs nommé Bernard, l'a écouté raconter toute l'histoire sans l'interrompre. Puis il a sorti un petit Code civil écorné de sa sacoche et l'a ouvert à une page qu'il semblait connaître par cœur, l'article 673.
Bernard lui a lu le texte lentement, en suivant les lignes du doigt. Celui sur la propriété duquel avancent les branches du voisin peut contraindre celui-ci à les couper, a-t-il expliqué, mais il ne peut pas les couper lui-même. Il a précisé que ce droit d'exiger la coupe ne s'éteint pas avec le temps, même pour un arbre ancien. Gérard avait le droit de demander, et Alain l'obligation de faire. Mais la scie, elle, devait rester dans les mains du propriétaire de l'arbre.
Puis le conciliateur a tourné la page et souri. Pour les racines, c'est l'inverse, a-t-il dit. Selon le même article, les racines, ronces ou brindilles qui avancent sous ou sur votre terrain, vous pouvez les couper vous-même, à la limite de la ligne séparative. Gérard est resté silencieux. S'il avait creusé au pied de ses tomates et sectionné les racines du chêne, personne n'aurait rien pu lui reprocher. Il avait choisi la seule chose qu'il n'avait pas le droit de faire.
Un accord signé, une facture partagée et une leçon
La réunion de conciliation a eu lieu trois semaines plus tard, autour d'une table en formica de la mairie. Alain est venu avec son devis, Gérard avec ses photos du potager plongé dans l'ombre. Bernard a rappelé à chacun ses torts : l'un avait coupé sans droit, l'autre laissait depuis des années ses branches envahir le terrain voisin. J'aurais dû lui envoyer un courrier, attendre son retour, au lieu de jouer les bûcherons, reconnaît aujourd'hui Gérard en haussant les épaules.
Finalement, les deux hommes ont signé un constat d'accord. Gérard a payé six cents euros, la moitié de l'intervention de l'élagueur, qui a soigné les plaies et refait les coupes dans les règles. En échange, Alain s'est engagé par écrit à faire tailler chaque année les branches qui dépassent le grillage. Je ne voulais pas d'argent, je voulais qu'il comprenne que cet arbre compte, a dit Alain en sortant. Ils se sont serré la main, un peu raides, sur le parking.
Cet été, les tomates de Gérard ont mûri à l'heure, et il en a déposé un panier sur le muret d'Alain. Le chêne porte encore les cicatrices noircies du traitement, bien visibles depuis le potager. Gérard regarde désormais les racines qui affleurent dans ses planches avec un autre œil. Il a appris, dit-il, qu'entre voisins le droit tient en quelques lignes, et qu'il vaut mieux les lire avant de sortir la scie. Monique, elle, garde la lettre recommandée dans un tiroir, au cas où.
« Vous pouvez exiger qu'il coupe ses branches, mais la scie doit rester dans ses mains à lui, pas dans les vôtres. »
- Les branches qui dépassent : demander au voisin de les couper, d'abord à l'oral puis par lettre recommandée.
- Les racines, ronces et brindilles qui avancent chez soi : elles peuvent être coupées soi-même, à la limite du terrain.
- Ne jamais élaguer soi-même l'arbre du voisin, même en son absence, même au ras de la clôture.
- En cas de blocage, solliciter gratuitement un conciliateur de justice en mairie ou au tribunal.
- Garder des photos datées de l'ombre ou des dégâts causés par les branches avant toute démarche.
Suivi de l'histoire
- 22 Oct 2026À 57 ans, veuve depuis six mois près de Brest, elle demande la pension de son mari : la caisse refuse, la complémentaire verse chaque mois
- 22 Oct 2026Il répète à son fils de 8 ans qu’il est si intelligent : depuis la rentrée, l’enfant refuse tout exercice qu’il ne réussit pas d’emblée
- 22 Oct 2026Il plante des lauriers à quarante centimètres du grillage près de Vannes : sept ans plus tard, le nouveau voisin lui écrit de tout arracher
- 22 Oct 2026Il taille lui-même le chêne qui ombrage son potager près de Périgueux : une semaine plus tard, son voisin parle de porter plainte, vous lisez
- 22 Oct 2026Elle laisse sa piscine hors-sol montée tout l’été dans son jardin près de Valence : en octobre, un courrier de la mairie réclame une déclaration
- 22 Oct 2026Il quitte l’atelier après quarante ans près de Vannes : fin octobre, chaque petit-déjeuner avec sa femme tourne à la dispute pour un rien







