Il fait vingt kilomètres pour jeter sa vieille perceuse à la déchetterie : le magasin de bricolage du centre l’aurait reprise sans rien lui vendre

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Samedi, neuf heures moins le quart, le coffre de la vieille Clio claque dans la cour gravillonnée. Gérard cale la perceuse grise entre deux cartons, enroule le fil noir autour de la poignée et vérifie qu'elle ne roulera pas dans les virages. Le moteur tousse, puis démarre. Devant lui, vingt kilomètres de départementale jusqu'à la déchetterie intercommunale, ouverte seulement le matin.

Un garage rangé au millimètre et une perceuse fatiguée

Gérard a soixante-sept ans et quarante années de menuiserie derrière lui, dont trente passées dans le même atelier de Brive. Depuis sa retraite, il vit avec Monique dans une longère au bord d'un hameau corrézien, à l'écart de tout. Son garage est son domaine, chaque outil a sa place dessinée au feutre sur un panneau perforé. On le croise souvent là, la radio allumée, un café refroidi posé sur l'établi entre deux boîtes de vis triées par taille.

La perceuse grise, il l'a achetée en 1998, l'année où sa fille a passé son bac. Elle a percé les étagères de la cuisine, posé les tringles, monté la cabane du petit-fils au fond du jardin. Depuis l'automne pourtant, le mandrin patine et le moteur sent le chaud au bout de deux minutes. Gérard a démonté le capot deux fois, changé les charbons, nettoyé les contacts. Rien n'y fait, la vieille machine s'essouffle et il le sait.

Pour Noël, sa fille lui a offert une visseuse sans fil, légère, avec deux batteries. Il l'a regardée longtemps avant de l'utiliser, un peu vexé, puis il a reconnu qu'elle faisait bien le travail. La vieille perceuse est restée trois mois sur une étagère, fil enroulé, à attendre une décision. Monique, elle, voulait surtout récupérer la place. Elle répétait chaque semaine que le garage n'était pas un musée et qu'il fallait bien finir par trier.

La déchetterie, parce que c'est ce qu'on a toujours fait

Pour Gérard, la question ne se posait même pas. Un appareil électrique en panne, ça ne va pas à la poubelle, ça va à la déchetterie, dans la benne prévue. Il a toujours fait comme ça, par principe, et il en tire une petite fierté. Il trie ses emballages depuis le début, composte les épluchures, rapporte les piles dans le carton du supermarché. Jeter un moteur et du cuivre avec les ordures ménagères lui paraîtrait presque indécent.

Le problème, c'est la distance. Depuis la fusion des communes, la déchetterie la plus proche se trouve à vingt kilomètres, de l'autre côté du plateau. Elle n'ouvre que trois matinées par semaine, et le samedi, la file de voitures déborde souvent sur la route. Il faut compter l'aller, l'attente, le retour. Gérard a fait le calcul en passant à la pompe la semaine précédente : entre l'aller et le retour, sa vieille Clio avale à peu près cinq euros de gazole.

Il aurait pu attendre d'avoir d'autres choses à emporter, pour rentabiliser le trajet. Mais Monique insistait, et lui-même n'aime pas laisser traîner. Soyons honnêtes, il y avait aussi un peu de nostalgie dans ce départ, comme une dernière promenade avec un vieil outil. Alors ce samedi-là, il a chargé la perceuse seule, a glissé ses lunettes de soleil dans la boîte à gants, et il est parti en se disant que c'était le prix d'un geste propre.

« Moi, j'ai fait vingt kilomètres et j'ai payé cinq euros d'essence, alors que je passe devant ce magasin toutes les semaines. »

Un sac de vis oublié et un détour par le magasin

À la déchetterie, tout s'est passé sans histoire. Un agent en gilet orange lui a indiqué le conteneur des petits appareils, Gérard y a déposé la perceuse avec une drôle de délicatesse. Il est resté une seconde à la regarder, posée entre un grille-pain et un sèche-cheveux rose. Puis il est remonté en voiture. En repartant, il s'est souvenu qu'il lui manquait des chevilles pour fixer une étagère dans la buanderie, celle que Monique réclame depuis Pâques.

Le grand magasin de bricolage de la zone commerciale se trouvait presque sur le chemin du retour. Gérard s'y est arrêté vers dix heures et demie, au milieu des familles qui poussaient des chariots chargés de terreau. Au rayon visserie, il a trouvé ses chevilles, puis il a traîné vers l'outillage électroportatif, par habitude. C'est là qu'il a remarqué, près des caisses de l'accueil, un grand bac vert qu'il n'avait jamais vraiment regardé jusque-là.

Dans le bac, il y avait un fer à repasser, deux téléphones à clapet, une ponceuse orange et même une petite perceuse, à peine plus récente que la sienne. Une affichette plastifiée parlait de reprise des appareils usagés. Gérard a froncé les sourcils, puis il a haussé les épaules. Il s'est dit que c'était sans doute réservé aux clients qui achètent un modèle neuf, une sorte d'opération commerciale. Il a payé ses chevilles et il a failli partir sans rien demander.

La question posée presque par hasard au vendeur

À la caisse de l'accueil, un jeune vendeur au badge marqué Yanis encaissait les retours. Gérard, qui aime bien comprendre les choses, a désigné le bac d'un mouvement de menton. Il a demandé, sur le ton de la conversation, s'il fallait acheter une perceuse pour avoir le droit d'y déposer l'ancienne. Il s'attendait à une réponse évasive, ou à une carte de fidélité à remplir. Yanis a souri, comme quelqu'un qui entend la question dix fois par jour.

Non, pas du tout, a répondu le vendeur. Les petits appareils, vous pouvez les laisser ici sans rien acheter, c'est gratuit. Gérard a cru avoir mal compris. Il a reformulé, en précisant qu'il venait justement de faire vingt kilomètres pour aller à la déchetterie. Yanis a hoché la tête, un peu désolé pour lui. Il lui a expliqué qu'ils voyaient passer beaucoup de gens dans son cas, surtout des retraités, des gens soigneux qui ne savaient pas.

Sur le parking, Gérard est resté un moment assis derrière le volant, sans démarrer. Il a refait le calcul dans sa tête : cinq euros de gazole, une matinée, une file d'attente au soleil. Tout ça alors qu'il passe devant ce magasin presque chaque semaine, pour une vis, un pot de colle ou un rouleau d'adhésif. Il a appelé Monique. Elle a ri, puis elle a avoué qu'elle n'en savait rien non plus, et qu'elle avait jeté une bouilloire le mois dernier.

« Non, pas du tout, les petits appareils, vous pouvez les laisser ici sans rien acheter, c'est gratuit. »

Ce que dit vraiment la règle des magasins

Le soir, Gérard a voulu en avoir le cœur net. Il s'est installé devant l'ordinateur de la cuisine, ses lunettes sur le nez, et il a cherché. Ce qu'il a lu correspondait aux explications de Yanis. Les magasins qui vendent des équipements électriques et électroniques sur une surface importante, à partir de quatre cents mètres carrés consacrés à ces produits, doivent reprendre gratuitement les petits appareils usagés. Sans achat, sans ticket de caisse, sans même être client de l'enseigne.

Il a aussi découvert l'autre volet, celui des gros appareils. Quand on achète un réfrigérateur, un lave-linge ou un four neuf, le vendeur doit reprendre gratuitement l'ancien appareil du même type. On appelle ça le un pour un, et ça vaut aussi quand l'appareil est livré à domicile. Gérard a pensé au vieux congélateur de sa belle-sœur, qu'elle avait payé un voisin pour emporter, l'an dernier, alors que le livreur aurait pu repartir avec.

Le lendemain, il a rappelé Yanis au téléphone pour une question sur la visseuse. Le vendeur lui a confirmé que tout ce qui part dans le bac vert est envoyé dans une filière de recyclage spécialisée, et que les appareils en état sont parfois réparés. Je préfère qu'on me les ramène ici plutôt que de les retrouver dans un fossé, a-t-il ajouté. Gérard a raccroché avec un sentiment mêlé, à la fois un peu bête et franchement soulagé.

Cinq euros perdus et une nouvelle habitude au garage

Cinq euros, ce n'est pas une fortune, Gérard le reconnaît volontiers. Mais il pense aux allers-retours de ces dernières années, au vieux grille-pain, au radio-réveil, à la tondeuse électrique du voisin qu'il avait emportée pour rendre service. Mis bout à bout, il estime avoir roulé plus de deux cents kilomètres pour rien. Et il pense surtout aux gens qui, découragés par la distance, finissent par tout jeter dans la poubelle grise. On connaît tous quelqu'un qui le fait.

Depuis, il a installé une caisse en bois près de la porte du garage. Tout ce qui est électrique et ne fonctionne plus y attend son prochain passage au magasin. Les piles usagées, les ampoules et les cartouches d'encre ont droit à un petit sac à part, puisque le magasin les reprend aussi. Monique a collé une étiquette dessus, écrite à la main. Elle trouve ça plus pratique que la déchetterie, et elle a récupéré la place qu'elle réclamait depuis des mois.

Au café du village, Gérard raconte désormais l'histoire à qui veut l'entendre, avec un brin d'autodérision. Il conseille de toujours tenter la réparation d'abord, puis le don si l'appareil marche encore, avant de penser au recyclage. Il garde un petit pense-bête plié dans son portefeuille. La prochaine fois que j'ai un truc qui grille, je le mets dans le coffre et je le dépose en allant chercher mes vis, dit-il. La déchetterie, il la garde pour les gravats.

« Je préfère qu'on me les ramène ici plutôt que de les retrouver dans un fossé ou dans la poubelle grise. »

  • Petits appareils usagés : reprise gratuite sans achat dans les magasins dont l'espace dédié à l'électroménager dépasse 400 m².
  • Gros appareils : reprise gratuite de l'ancien lors de l'achat d'un équivalent neuf, livraison comprise.
  • Repérez le bac de collecte près de l'accueil ou des caisses et demandez au personnel en cas de doute.
  • Piles, ampoules et cartouches ont souvent leurs propres bacs dans les mêmes magasins.
  • Avant de recycler, tentez la réparation ou le don si l'appareil fonctionne encore.
  • Gardez une caisse au garage et videz-la lors de vos courses habituelles, sans trajet en plus.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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