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Un samedi de mars, vers dix heures, Gérard pousse la porte de la chambre du fond avec une pile de draps propres sur le bras. L'air est glacé, il sent le carton mouillé. Le parquet craque sous ses chaussons. Dans l'angle, au-dessus de l'armoire, une auréole grise piquetée de points noirs s'étale sur le papier peint à fleurs.
Une maison des années soixante-dix et deux chambres qui attendent
Gérard a soixante-quatre ans et il habite depuis trente ans une maison en pierre et parpaing, dans un quartier calme au nord de Limoges. Ancien technicien chez un fabricant de porcelaine, il connaît chaque bruit de sa chaudière au gaz. Avec Monique, sa femme, il a élevé deux enfants ici. Aujourd'hui, les enfants vivent à Bordeaux et à Lyon, et ne reviennent qu'aux grandes vacances avec leurs propres enfants.
À l'étage, il reste donc deux chambres d'amis, meublées, propres, presque toujours vides. Les lits sont faits, les rideaux tirés, les jouets rangés dans une malle en osier. Monique y passe l'aspirateur une fois par mois, par habitude plus que par nécessité. Le reste du temps, les portes restent fermées et la maison vit au rez-de-chaussée, entre la cuisine, le salon et leur chambre.
La maison est confortable, sans être un modèle d'isolation. Les combles ont été refaits il y a dix ans, les fenêtres changées en double vitrage à la même époque. Les murs, en revanche, n'ont jamais été isolés par l'intérieur. Gérard ne s'en est jamais vraiment soucié, parce que la chaudière tournait bien et que personne ne se plaignait. Il y avait de la confiance dans cette maison, une confiance tranquille et un peu ancienne.
La facture de gaz décide Gérard à fermer les vannes
Tout commence en octobre, à la table de la cuisine, devant l'échéancier du fournisseur de gaz. La mensualité a encore grimpé, et Monique soupire en tournant la page. Gérard sort sa calculette et refait les comptes sur le dos d'une enveloppe. Il chauffe, dit-il, deux pièces où personne ne dort. Deux radiateurs en fonte qui tournent pour des oreillers et une malle à jouets, ça ne tient pas debout.
Le lendemain matin, il monte avec une clé et tourne les robinets thermostatiques jusqu'à la butée. Il ferme aussi les volets des deux chambres, pour garder la chaleur, pense-t-il, et bouche le bas des portes avec deux boudins en tissu. Il en est plutôt fier. Ça fait des années qu'on chauffe le vide, explique-t-il à Monique, cet hiver on chauffe seulement là où on vit.
Soyons honnêtes, l'idée paraît pleine de bon sens, et beaucoup de voisins font pareil. Son beau-frère, à Panazol, condamne même tout son étage de novembre à mars. Les conseils d'économie d'énergie répètent qu'il faut baisser le chauffage dans les pièces inoccupées. Gérard, lui, va simplement plus loin. Il coupe complètement, et il note dans un carnet le relevé du compteur, impatient de voir la différence sur la prochaine facture.
« Ça fait des années qu'on chauffe le vide, cet hiver on chauffe seulement là où on vit. »
Une odeur de cave que personne ne veut remarquer
En décembre, Monique monte chercher une couverture dans l'armoire de la chambre du fond. Elle redescend en se frottant les bras et en disant que là-haut, on se croirait dans une cave. Gérard rit, c'est le principe, répond-il. Le thermomètre de la chambre, un vieux modèle à aiguille, affiche à peine neuf degrés. Dehors, il gèle presque chaque nuit, et le givre blanchit le jardin jusqu'à midi.
Pendant les fêtes, la famille ne vient pas, chacun reste chez soi cette année. Les portes restent donc fermées encore plus longtemps que prévu. Début février, Monique remarque une buée persistante sur l'intérieur de la fenêtre de la petite chambre. Des gouttes ont coulé jusqu'au bas du cadre et laissé une ligne sombre sur la peinture blanche. Elle l'essuie avec un torchon, sans y penser davantage.
Il y a aussi cette odeur, légère, un peu sucrée, qu'on sent dans l'escalier quand on monte. Monique pense au linge rangé trop vite, Gérard pense à la malle en osier qui vieillit. On connaît tous ça, ces petits signes qu'on range dans un coin de la tête en se promettant d'y revenir. Le relevé du compteur, lui, est encourageant, et c'est ce chiffre-là que Gérard regarde.
Javel, déshumidificateur et un artisan qui parle de toiture
Le samedi de mars où il découvre les taches, Gérard reste longtemps planté devant le mur. Les points noirs dessinent un triangle dans l'angle du plafond et descendent derrière l'armoire. En la tirant, il trouve le dos du meuble couvert d'un duvet grisâtre. Dans l'autre chambre, même chose, sur le mur nord et autour de la fenêtre. Le papier peint gondole par endroits, mou sous le doigt.
Sa première idée est une fuite. Il monte dans les combles avec une lampe frontale, inspecte les tuiles, la laine de verre, le conduit de cheminée. Tout est sec. Il appelle quand même un couvreur, qui passe le mardi, fait le tour du toit et repart en haussant les épaules. Moi, je ne vois rien, dit-il, le problème n'est pas là-haut, vous devriez regarder du côté du sol.
Gérard frotte les taches à l'eau de Javel diluée, achète un déshumidificateur électrique à cent quarante euros et le laisse tourner une semaine. Le bac se remplit chaque jour d'un litre d'eau, ce qui l'inquiète plus qu'il ne le rassure. Les taches, elles, reviennent en dix jours. Monique parle de remontées capillaires, une voisine évoque une canalisation encastrée. Personne n'a la même explication, et personne ne paraît sûr de soi.
« Moi, je ne vois rien sur le toit, le problème vient d'ailleurs, il faut chercher plus bas. »
Ce n'était pas une fuite mais l'air chaud de la maison
C'est un conseiller de l'espace France Rénov' de la Haute-Vienne qui finit par mettre des mots sur ce qui se passe. Gérard l'a appelé presque par hasard, en cherchant une aide pour des travaux. Le conseiller l'écoute décrire les radiateurs coupés, les volets fermés, les boudins sous les portes. Puis il lui demande simplement quelle température il fait dans ces chambres. Gérard répond neuf, parfois huit degrés.
L'explication tient en quelques phrases. Une maison habitée produit beaucoup de vapeur d'eau, par la cuisine, la douche, la respiration. Cet air humide circule, passe sous les portes, monte par l'escalier. Quand il touche un mur froid, il se refroidit à son tour. En dessous d'une certaine température, qu'on appelle le point de rosée, la vapeur se change en eau sur la paroi. Et un mur mouillé en permanence, ce sont des moisissures assurées.
Dans une maison à vingt degrés et humide, ce point de rosée tourne autour de dix ou douze degrés, explique le conseiller. Vos murs étaient en dessous tout l'hiver, ajoute-t-il, ils ont servi de condenseur. Gérard repense à la buée sur la vitre, à l'odeur, au litre d'eau du déshumidificateur. J'ai fabriqué moi-même mon dégât des eaux, dit-il plus tard à Monique, en voulant faire des économies.
Ce que coûtent quatre mois de radiateurs fermés
Le bilan, Gérard l'a fait avec la même calculette qu'en octobre. Sur l'hiver, la coupure des deux chambres lui a fait gagner un peu moins de cent cinquante euros de gaz, selon son carnet. En face, il y a le déshumidificateur, le papier peint à arracher, un traitement antifongique, la peinture, et le matelas de la petite chambre, piqué de taches. Le devis du peintre dépasse à lui seul les sept cents euros.
Le conseiller lui a recommandé une règle simple, qu'il applique désormais. Les chambres inoccupées restent en position hors gel améliorée, autour de seize degrés, robinets thermostatiques réglés sur deux ou trois. Les portes ne sont plus calfeutrées, pour que l'air circule. Et chaque matin, Monique ouvre les fenêtres en grand cinq à dix minutes, même en plein hiver. Ça me paraissait idiot de chauffer pour personne, avoue-t-elle, mais en fait on chauffe les murs.
Gérard a aussi acheté deux petits hygromètres à quinze euros, posés sur les tables de nuit. Au-dessus de soixante pour cent d'humidité, il aère davantage. Il envisage, à terme, d'isoler les murs nord par l'intérieur, avec une aide de l'État. En attendant, les chambres ont retrouvé leur odeur de linge propre. Et l'été prochain, quand les petits-enfants viendront dormir là-haut, il n'aura pas à leur expliquer ce que sont ces points noirs.
« J'ai fabriqué moi-même mon dégât des eaux, et tout ça en voulant faire des économies sur le gaz. »
- Garder les pièces inoccupées autour de 16 °C plutôt que couper complètement les radiateurs.
- Aérer chaque pièce cinq à dix minutes par jour, fenêtres grandes ouvertes, même l'hiver.
- Ne pas calfeutrer les portes intérieures : l'air doit pouvoir circuler dans la maison.
- Poser un hygromètre et réagir dès que l'humidité dépasse durablement 60 %.
- Surveiller la buée sur les vitres et l'odeur de cave, premiers signes de condensation.
- Écarter les meubles des murs extérieurs de quelques centimètres.
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