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Il était un peu plus de quinze heures, ce mardi de mi-octobre, et le soleil tombait bas sur les thuyas. Martine ramassait les dernières feuilles du cerisier quand elle a entendu un froissement sec, presque un reniflement. Au milieu de la pelouse, une petite boule brune avançait par à-coups, le museau au ras de l'herbe. Elle a posé son râteau sans faire de bruit.
Un après-midi d'automne ordinaire dans un jardin près de Dijon
Martine a cinquante-huit ans et elle habite depuis vingt ans une maison basse à Fontaine-lès-Dijon, au bout d'une impasse. Ancienne secrétaire de mairie, elle connaît chaque recoin de son terrain, le compost derrière le cabanon, la haie de noisetiers qui sépare son jardin de celui des voisins. Son mari, Gérard, passe ses après-midi au garage à réparer de vieux vélos. Ce jour-là, la radio grésillait à travers la porte entrouverte, et l'odeur des feuilles mouillées montait du sol encore tiède.
Le petit animal ne semblait pas effrayé du tout. Il trottinait en zigzag, s'arrêtait, repartait, comme quelqu'un qui aurait perdu son chemin dans une ville inconnue. Martine s'est accroupie à deux mètres, les genoux dans l'herbe humide. Elle voyait les piquants clairs, encore fins, et les petites pattes roses qui dépassaient sous le ventre. Il tenait presque dans une main. Elle a appelé Gérard à voix basse, en agitant le bras vers le garage, pour ne pas faire fuir le visiteur.
Gérard est arrivé en s'essuyant les doigts sur un chiffon plein de cambouis. Il a souri en voyant la scène, parce que des hérissons, ils en avaient déjà croisé, mais toujours la nuit, dans le faisceau de la lampe torche. Celui-ci, c'était la première fois qu'ils le voyaient en plein jour, au soleil. Regarde comme il est mignon, il a l'air d'avoir faim, a murmuré Martine. Et c'est vrai qu'il fouillait le gazon avec une sorte d'acharnement maladroit, sans rien trouver.
Une soucoupe de lait posée par réflexe, comme dans l'enfance
Martine a grandi dans une ferme de l'Auxois, et chez ses grands-parents, on posait toujours une assiette de lait pour les chats et pour les hérissons. C'était une habitude, presque un rituel du soir, que personne ne remettait en question. Alors elle n'a pas hésité une seconde. Elle est rentrée dans la cuisine, a sorti la bouteille de demi-écrémé du réfrigérateur et a versé un fond dans une soucoupe ébréchée. Elle a même pensé à la laisser tiédir un peu sur le radiateur.
Elle a posé la soucoupe au bord de la pelouse, près de la haie, puis elle a reculé jusqu'à la terrasse. Le hérisson a mis un moment à s'approcher, puis il a plongé le museau dedans et il a lapé, longtemps, avec un petit bruit mouillé. Martine était émue, soyons honnêtes, un peu fière aussi. Elle a pris une photo avec son téléphone pour l'envoyer à sa fille, qui vit à Lyon. Il boit tout, il devait mourir de soif, a-t-elle écrit sous l'image.
Le soir, elle a ajouté quelques morceaux de pain trempés, au cas où. Gérard a fabriqué un abri avec une caisse de clémentines retournée et une poignée de paille récupérée au fond du cabanon. Ils se sentaient utiles, et le lendemain matin, la soucoupe était vide, ce qui les a confortés. On connaît tous ça, ce plaisir simple d'aider une petite bête qui passe chez soi. Pendant deux jours, Martine a renouvelé le lait, matin et soir, sans se poser davantage de questions.
« Regarde comme il est mignon, il a l'air d'avoir faim, il cherche quelque chose dans l'herbe depuis tout à l'heure. »
Le troisième jour, des traces vertes sur les dalles
C'est en balayant la terrasse, le jeudi matin, que Martine a remarqué les taches. De petites flaques verdâtres, molles, à l'odeur aigre, alignées le long des dalles jusqu'à la caisse de clémentines. Elle a d'abord pensé à un chat du quartier, ou au chien des voisins qui s'échappe parfois par le trou du grillage. Elle a nettoyé au jet d'eau sans y réfléchir plus longtemps. Après tout, un jardin accueille toutes sortes de visiteurs, et elle n'avait rien vu de particulier.
Mais l'après-midi, le hérisson est revenu sur la pelouse, encore en plein soleil, et cette fois il avançait moins vite. Il titubait légèrement, s'arrêtait souvent, et il est resté de longues minutes couché sur le flanc près de la soucoupe. Martine trouvait qu'il avait les yeux enfoncés, un peu ternes. Elle s'est dit qu'il était peut-être simplement fatigué, que les animaux aussi ont leurs mauvais jours. Elle a rempli la soucoupe de nouveau, avec un peu plus de lait.
Gérard, lui, a froncé les sourcils. Il trouvait bizarre qu'un animal censé vivre la nuit passe ses journées à se promener sous leurs fenêtres. Ça ne sort pas le jour, normalement, ces bêtes-là, a-t-il lâché en rentrant ses outils. Martine a haussé les épaules, un peu vexée. Pour elle, c'était la preuve que le hérisson se sentait en confiance chez eux. Pourtant, en le regardant se traîner vers la haie, elle a senti un petit nœud se former quelque part dans son ventre.
Des recherches le soir, des conseils contradictoires et une nuit blanche
Le soir, Martine s'est installée à la table de la cuisine avec sa tablette. Elle a tapé des mots un peu au hasard, hérisson journée, hérisson malade, hérisson lait. Les premiers résultats se contredisaient, entre des forums qui recommandaient du lait pour chat et des pages qui parlaient de pâtée. Sa fille l'a appelée vers vingt et une heures, et elle a eu cette phrase qui a tout fait basculer. Maman, j'ai lu quelque part qu'il ne faut surtout pas leur donner de lait.
Martine a raccroché, la gorge serrée. Elle est sortie avec la lampe torche et a soulevé doucement la caisse de clémentines. Le hérisson était roulé en boule, mais une boule lâche, pas serrée comme elle l'imaginait. Il frissonnait. Elle a appelé son vétérinaire de quartier, tombé sur un répondeur qui renvoyait vers une clinique de garde à Dijon. Là, on lui a dit poliment qu'ils ne prenaient pas la faune sauvage, mais qu'il existait des centres de soins spécialisés dans la région.
Elle a fini par trouver le numéro d'un centre de soins pour la faune sauvage en Côte-d'Or. Il était tard, personne n'a décroché, mais un message enregistré donnait trois consignes simples. Mettre l'animal dans un carton avec une serviette, le garder au calme et au chaud, proposer seulement de l'eau, et surtout pas de lait. Martine a suivi chaque mot à la lettre. Elle a installé le carton dans la buanderie, contre le chauffe-eau, et n'a presque pas dormi de la nuit.
« Ça ne sort pas le jour, normalement, ces bêtes-là, moi je trouve ça bizarre de le voir là au soleil. »
Sur la balance de cuisine, trois cent quarante grammes seulement
À huit heures, le vendredi, une soigneuse du centre a rappelé. Elle s'appelait Camille, elle avait une voix calme et posée. Sa première question a surpris Martine. Est-ce que vous avez une balance de cuisine, madame, et est-ce que vous pouvez le peser maintenant. Martine a posé un bol sur le plateau, fait la tare, puis déposé le hérisson avec des gants de jardinage. L'écran a affiché trois cent quarante grammes. Au bout du fil, il y a eu un court silence.
Camille a expliqué ce que, dans son métier, elle voit chaque automne. Un jeune hérisson qui se promène en plein jour en octobre, c'est presque toujours un animal en détresse, affamé, qui n'a pas assez de réserves. Selon elle, à l'entrée de l'hiver, un jeune doit peser au moins cinq cents à six cents grammes pour espérer survivre à l'hibernation. En dessous, il s'épuise pendant son sommeil et ne se réveille pas au printemps. Le vôtre, il n'aurait pas passé novembre, a-t-elle dit doucement.
Et puis il y avait le lait. Camille l'a dit sans reproche, parce que des gens comme Martine, elle en reçoit des dizaines chaque année. D'après elle, les hérissons ne digèrent pas le lactose, et le lait de vache leur donne des diarrhées vertes qui les déshydratent très vite. Les taches sur les dalles, c'était ça. Martine s'est assise sur le tabouret de la buanderie, le téléphone contre l'oreille. Je croyais bien faire, je lui ai donné à boire tous les jours, a-t-elle soufflé.
Ce que Martine regarde désormais dans son jardin, chaque automne
Gérard a conduit le carton jusqu'au centre de soins le matin même, sur le siège passager de la vieille Clio, chauffage allumé. Les soigneurs ont pris le hérisson en charge, l'ont réhydraté et mis sous lampe chauffante. Camille a prévenu qu'il faudrait plusieurs semaines de nourrissage pour qu'il atteigne le bon poids, puis qu'il passerait peut-être l'hiver au centre avant d'être relâché au printemps. Martine a fait un don de cinquante euros, presque honteuse, comme pour réparer quelque chose.
Trois semaines plus tard, elle a reçu un message avec une photo. Le hérisson pesait cinq cent dix grammes, il mangeait seul et se roulait enfin en boule bien serrée. Martine a imprimé l'image et l'a collée sur le réfrigérateur, juste au-dessus de la bouteille de lait. Elle en parle maintenant à tous ses voisins de l'impasse, parfois un peu trop, reconnaît-elle en riant. Gérard, lui, a laissé un tas de bois et de feuilles au fond du jardin, pour servir d'abri l'hiver prochain.
Ce qu'elle retient tient en quelques gestes simples. Un hérisson vu en plein jour à l'automne n'est pas un animal familier, c'est un signal qu'il faut prendre au sérieux. On le pèse, on le met au chaud dans un carton, on lui laisse une coupelle d'eau, et on appelle un centre de soins de la faune sauvage avant de faire quoi que ce soit d'autre. Ma grand-mère faisait comme ça, je ne lui en veux pas, mais maintenant je sais, dit Martine.
« Le vôtre, à ce poids-là, il n'aurait pas passé novembre, il s'est épuisé avant même de commencer l'hiver. »
- Un hérisson actif en plein jour à l'automne est souvent en détresse : ne pas le laisser repartir sans vérifier.
- Ne jamais lui donner de lait ni de pain : seulement une coupelle d'eau en attendant les conseils.
- Le peser sur une balance de cuisine avec des gants : un jeune sous 500 à 600 grammes en automne a besoin d'aide.
- Le placer dans un carton avec une serviette, au calme et au chaud, loin des enfants et des animaux.
- Appeler un centre de soins de la faune sauvage de sa région avant toute autre initiative.
- Laisser au jardin un tas de bois ou de feuilles pour offrir un abri d'hiver aux hérissons.
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